Les mystères de Montréal/XXXVIII

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 115-117).

VII

OÙ BÉNONI EST EMBARRASSÉ.


Bénoni sentit rallumer dans son cœur le feu dont il avait brûlé pour Ursule.

Depuis sa sortie de prison il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer la jeune fille.

Elle seule manquait aujourd’hui à son bonheur.

Mais il lui fallait trouver le trésor qui avait été caché par Cléophas.

Il se dit que le magot ne devait pas être loin de la résidence du père Sansfaçon.

Il sortit de la taverne, alluma un cigare et alla frapper résolument à la porte du père Sansfaçon.

Sur les entrefaites, ce dernier était entré chez lui et avait laissé son agrès à la porte, histoire de prendre une bouchée.

Le vieux charretier ne fit pas mauvaise façon à Bénoni lorsqu’il vit sa figure épanouie et son air de qué-que-ça-me-fiche, air que prennent les bommeurs lorsqu’ils se sentent flush et prêts à tout casser.

Bénoni paya l’absinthe au bonhomme et causa tranquillement avec lui sur les allées et venues de Cléophas.

Le père Sansfaçon une fois la langue déliée par une couple de « shnuffres », s’extasia sur les largesses de Cléophas, qui faisait les choses bien et qui dépensait une piastre avec autant de sans-gêne qu’une pièce de cinq cents.

Bénoni crut le moment favorable pour poser quelques questions insidieuses au vieux charretier. Il prit un air mystérieux et se penchant vers l’oreille de son interlocuteur, il lui dit :

— Savez-vous si Cléophas a fait changer une pièce d’or à la grocerie du coin ?

— Oui, répondit le bonhomme.

— Dans ce cas, papa Sansfaçon, votre ami Cléophas doit faire attention à lui. Un de mes amis m’a dit ce matin que Cléophas avait volé un gros montant d’argent et de bijoux. Il doit veiller au grain, les détectives sont peut-être déjà sur ses pistes.

— Oh ! bonté du ciel ! s’exclama le vieux charretier. Que faire ? La police va venir fouiller chez moi et m’arrêter.

— Pourquoi les malcommodes vous inquièteraient-ils ? Vous n’avez rien à vous reprocher. Tout le monde sait que vous êtes honnête, père Sansfaçon, malgré que vous aimiez un peu la « diche ».

— Bénoni, je te dis en bonne vérité, Cléophas depuis une couple de jours me paraît hors de son assiette. Souvent ma femme l’a vu rôder dans ma cour et dans mon écurie. Sainte bénite, s’il avait caché de l’argent volé dans mon écurie.

Bénoni rassura le vieux charretier et l’engagea à prendre encore quelques verres de boisson.

Le vieux ne tarda pas à cogner des clous. Il finit par se croiser les bras sur la table, il laissa tomber sa tête dessus et ronfla comme un tyau d’orgue.

Bénoni respira. Il avait touché son but et il allait mettre la main sur le magot.

La vieille Sansfaçon était occupée à laver son butin dans la cuisine et murmurait un couplet de quelque vieille chanson sans faire attention à ce qui se passait dans la salle à dîner.

Il faisait au dehors un froid de quinze degrés. Un frimas épais s’était déposé sur les carreaux de la fenêtre en arabesques fantastiques à travers lesquelles les regards indiscrets ne pouvaient passer.

Bénoni sortit de la maison et entra dans l’écurie.

Il bouleversa le foin et le fumier.

Après un travail de deux ou trois minutes il trouva le coffret contenant le trésor des Bouctouche. Il attela le cheval du bonhomme et partit avec sa trouvaille.

Où allait-il ?