Les noms de nombre en basque, Jean-Adolphe Decourdemanche

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SUR LES NOMS DE NOMBRE EN BASQUE

Bien des recherches ont été entreprises en vue d’expliquer l’origine ou la composition des noms de nombre en basque.

En examinant avec attention la liste de ces expressions numérales, nous avons été frappé de la ressemblance de certaines d’entre elles avec des formes appartenant à des langues africaines.

Il nous paraît bien difficile, en effet, de ne pas trouver un air de famille entre les noms de nombre basques et ceux du feloup, dialecte africain allié au bantou lui-même. Ainsi l’on a :

Un Basque bat bul Feloup
Deux biga biji Bantou
Trois hirur ar Feloup
Quatre laur hiol
Cinq bost mat

Comme le bantou joue, à l’égard des langues de l’Afrique, le rôle de prototype dévolu au sanscrit par rapport aux idiômes indo-européens, nous allons prendre le bantou pour base de nos rapprochements entre les formes basques et celles africaines.

Un

Pour exprimer un, le basque présente la forme ba-t.

En bantou et dans les dialectes alliés, l’expression pour un est constituée par deux éléments dont le premier a la valeur pouce et le second la valeur doigt. Ainsi, un, bantou, se dit pouce-doigt, le doigt pouce.

De l’emploi de ce procédé résultent, pour vouloir dire un, les formes ci-après :

pouce doigt
ke - tai Baghirmi mosgou
kie - t Egba
ke - do Baghirmi propre
ki - Mandé propre
hi - la wai et mandé toma
ki - na toma
ta - ni bérésé
pe - le Feloup kiri
pi - n temné
pe - ra Bantou
mo - ri Bantou
bu - li Bantou
bu - l Feloup
ba - Soninké
bo - si Bantou
mo - si Bantou

Dans ba-t, un, du basque, on a pouce rendu par ba avec une initiale b, comme dans bu-li, bu-l et ba-ne du feloup, du bantou et du soninké ; l’on a doigt exprimé par t, comme dans ke-tai du baghirmi mosgou et dans kie-t de l’egba. En fait bu-t, un, du basque, est aussi rapproché que possible de bu-li bantou et de bu-l feloup. On ne saurait guère, en effet, rencontrer d’équivalence plus rapprochée que celle de t et de l.

Deux

Pour deux, le basque a bi et bi-ga, cette dernière forme la plus complète.

En bantou, deux est constitué pair les mêmes éléments : pouce et doigt que un, mais, dans un l’on a : pouce-doigt, le doigt pouce et, dans deux, l’addition : le pouce et un doigt.

Le deux basque : bi-ga, est l’équivalent direct de formes de deux en bantou. Il est possible d’établir, comme suit, la généalogie de bi-ga :

pouce doigt
bo - si un, bantou
mo - si
bo - ja deux
mo - nga un
mo - ka
bi - ga deux basque

On voit ainsi que bi-ga, deux du basque, est, tout à la fois, l’équivalent de bo-ja et de mo-ka, bantou.

Trois

S’exprime, en basque, par hi-ru et hiru-r. Dans hi-ru, le r final de hi-ru-r est tombé.

Dans le groupe bantou, le nombre trois est exprimé par la forme dominante ta-tu, ta-lu, ta-ru, etc., composée
d’un premier élément « doigt » et d’un second élément « doigt », lequel prend là le sens de séparé, sorti, dépassant. Trois bantou se traduit donc par : doigt dépassant.

Cette forme s’explique par le geste bantou pour exprimer trois : dresser l’index et plier le pouce et les autres doigts. Dans ce geste un seul doigt est donc dépassant.

Mais, même dans des dialectes alliés au bantou, la forme pour trois est différente. Elle reflète, en effet, un autre geste. Pour deux, même en bantou, le pouce et l’index sont dressés et les autres doigts repliés. Pour trois, par un geste différent de celui bantou, le pouce, l’index et le médius sont dressés, les autres doigts repliés. Un doigt est donc ajouté aux deux premiers ; c’est un procédé d’addition.

Le nombre écrit correspond au geste. Par exemple en sérère, dialecte allié au bantou, on a dak pour deux et ta-dak pour trois, avec une nouvelle unité ta préfixée à la forme de deux.

Dans le basque, trois est également formé par adjonction de un à deux. Dans hi-ru-r, trois du basque, l’on a deux représenté par hi-ru, plus une nouvelle unité suffixée à hi-ru, une unité r, d’où : hi-ru-r, trois.

En basque, nous l’avons vu, deux isolé est bi-ga. Mais ce n’est point la forme unique pour deux, en basque. Ainsi vingt est ogei et quarante se dit ber-ogei. L’on a, évidemment, dans cette forme composée, la valeur « deux » représentée sous l’aspect ber.

Les formes basques pour deux : be-r et hi-r s’expliquent par la généalogie suivante :

pouce doigt
go - or deux, baghirmi-bagha
o - ri haut-Nil
hi - la un Mandé-toma et mandé wei
be - r deux bantou
be - r baghirmi-abaka
hi - Mandé-bérésé
hi - (dans mé-hiré)

On voit ainsi que les formes basques pour deux : be-r et hi-ru se relient directement : la première à be-r du bantou et du baghirmi, la seconde à go-r, o-ri hi-la et hi-ré du baghirmi, du haut-Nil, du mandé.

Observons que, à lui seul, le baghirmi offre le parallèle des deux formes pour deux du basque : be-r et hi-ru. En effet, il fournit le parallèle de be-r par une forme exactement semblable et le parallèle de hi-ru dans go-r, dont hi-ru ne diffère que par l’adoucissement en h de g de go-r.

Quatre

Ce nombre s’exprime, en basque, par la-u et la-ur, cette dernière la plus complète.

Dans toutes les langues (ou bien peu s’en faut) quatre est constitué au moyen d’une soustraction : un à re- tirer de la main, soit de cinq. Comme, d’autre part, main s’exprime par un, soit une (main), cette dernière valeur le plus souvent sous-entendue, la forme ordinaire de quatre est celle de deux valeurs accolées de l’unité, pour vouloir dire : un (doigt) à retirer de une (main).

Notons que, en basque, main, soit cinq, est précisément rendu par bo-r, également pe-ra et mo-ri, deux formes de un, en bantou. Dans u-r, syllabe finale de quatre, en basque, nous voyons une équivalence de bu-r, égalant bo-r, par un intermédiaire hypothétique wu-r. La syllabe wu devenue u, dans u-r.

Quant à l’élément la, préfixé à ur, nous y voyons l’unité préfixée à cinq, l’unité à retrancher de cinq pour constituer quatre par le procédé courant de la soustraction. Lors de l’examen de la composition de un et trois, nous avons déjà rencontré cette forme la pour doigt, c’est-à-dire, comme expression de l’unité.

Quatre, du basque, est donc constitué par un (doigt, à retrancher) d’une main, soit de cinq, et ce, au moyen d’éléments fournis par le bantou et dialectes alliés à ce groupe.

Généralement le bantou exprime simplement quatre par ni, un ; l’unité à retrancher de la main, en sous-entendant tout le surplus. Mais le wolof, dialecte allié au bantou, fait quatre par ni-ar, soit ni, un et ar une, sous-entendu : main.

Or, la forme basque la-ur est exactement parallèle à celle du wolof : ni-ar. Le début basque l au lieu de n, mais l’équivalence de l de n est constante. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter à l’échelle établie à propos de la formation de « un », où pe-le égale pe-n.

Cinq

Pour ce nombre, le basque offre deux aspects : bor et bo-st.

Nous avons déjà expliqué la forme bo-r à propos de l’examen de la composition de l’expression pour quatre.

Toujours main, soit cinq, est donné par une forme dont la signification intrinsèque est « une », pour vouloir dire : main.

Or, à propos de « un », nous avons cité les formes :

ke - tai
pe - le
pe - ra
mo - ri
mo - si
bo - si

De même que bo-r est l’équivalent de pe-ra et de mo-ri, bo-s, de bo-s-t, est l’équivalent de mo-si et de bo-si.

Ainsi, bo-s veut dire « une » soit main, de même que bo-r. Le t final de bo-s-t est une unité t (doigt) identique au t de ke-tai. Par suite bo-s-t s’analyse en : main-une, soit une main.

Cette formation de main : bos-t, par bos « une » et t, me donne à penser que bos a pris le sens de main et non plus de une. Ce sens serait résulté du fait que bo, qui signifie « doigt » aurait constitué son pluriel par l’adjonction, à bo, d’un élément d’unité s, qui serait devenu un indice de pluriel. Ainsi bo, doigt, accru d’un indice de pluralité s, aurait pris la valeur : doigts, les doigts, d’où le sens : la main.

Il est à noter que le procédé de constitution du pluriel par l’adjonction, à la forme du singulier, d’un indice unitaire, d’une valeur d’unité, est, tout à la fois extrêmement fréquent et absolument logique. C’est une addition au moyen et par suite de laquelle le singulier, augmenté d’une unité, devient une pluralité.

Six, Sept et Huit

Toujours, les expressions pour six, sept, huit et neuf sont composées ; autrement dit, sont constitués par l’emploi, le plus ordinairement au moyen du procédé de la juxtaposition, des formes déjà établies pour exprimer les valeurs de un à cinq.

Constatons, tout d’abord, que les vocables basques pour indiquer les valeurs six, sept et huit, ont un seul et même début par « s ». Ainsi l’on a :

se-i six
sa-s-pi sept
so-r-tsi huit.

Les bisyllabes : sei, sas et so-r nous apparaissent comme exprimant, toutes trois, une même valeur deux, celle de deuxième main. Il est, en effet, d’accord avec le procédé de comput sur les doigts d’entamer la deuxième main, quand il s’agit des nombres supérieurs à cinq, à la première main.

Essayons de mettre en lumière cette valeur « deux », dans les formations se-i, sa-s et so-r et ce, au moyen des rapprochements suivants :

pouce doigt
Premier échelon : ngo - r deux, Baghirmi-bonga
ki - ri un Mandé-susu
fi - ri deux
be - ri Bantou
pi - li
ta - ni un Mandé-bérésé
tsi - n deux Feloup
si - b Baghirmi- sara
sa - l propre
si - la mosgou
Deuxième échelon : mo - si un Bantou
be - ji deux
ma - » Egba- honny
i-ba - » efik
a-buo - » Ibo
pa - » akra (dans six)
e-fa - » yoruba (d. six)
e-we - » ewe
e-nu - » odchi
en - jo akra
e - yi yebu
e - zi yoruba

De cette échelle il ressort que :

1° La forme de deux avec début en « s », soit par une sifflante, est usitée dans le groupe bantou et dérivés. Citons : ts-in feloup, si-b, sa-l et si-la du baghirmi ;

2° La forme de deux avec finale en « y », comme dans se-i, six basque, se rencontre dans l’egba-yebu : e-yi, en relation avec be-ji, bantou, avec en-jo de l’egba-akkra, comme avec e-"-yi de l’egba-yebu ;

3° La forme de deux avec finale en « s », comme dans sa-s-(pi), sept basque, a pour équivalences celle zi de l’egba-yoruba, celle si de mo-si, un bantou. Rappelons, à ce propos, que la constitution de « un » et celle de « deux » est identiquement la même dans le groupe bantou ;

4° La forme de deux avec finale en « r », comme dans so-r de so-r-(tsi), huit basque, est donnée par go-r, ki-ri, fi-ri et be-ri, aspects relevés dans l’échelle ci-dessus. Au surplus, pour cinq, en bantou, existe une forme so-ru, identique à so-r de deux dans huit basque. Or, cinq est constitué, rappelons-le, au moyen des mêmes éléments que un et que deux.

Il semble ainsi démontré que se-i, sa-s et so-r, bi- syllabes rencontrées comme débuts de six, sept et huit en basque, ont bien la valeur deux.

Pour en revenir spécialement à se-i, six en basque, on remarquera que ce vocable exprime seulement la valeur deux, soit deuxième main, de la deuxième main.

La réduction de six à un simple élément deux, pour vouloir dire un doigt de deuxième main ou bien encore : sur la deuxième main, est fréquente dans les parlers africains, notamment dans ceux mandés, très proches parents du groupe bantou.

Ainsi l’on a, en mandé propre, pour six, (quand l’une des formes de deux mandé est fe-ra), la forme wo-ro équivalence directe de fe-ra.

Pour sept, le mandé propre a vo-ron-wu-la, soit deux formes juxtaposées de deux. On trouve, en effet, pour deux, en mandé : fe-ra et fu-la. Dans wo-ron-wu-la on a donc, de toute évidence, wo-ron pour fe-ra et wu-la pour fu-la.

En mandé-susu on a, pour six, se-ni, équivalent direct de si-lu et si-b, deux formes de deux du baghirmi citées dans l’échelle établie plus haut. Six est donc exprimé, en mandé-susu, simplement par une forme de deux, comme en basque et par une forme avec début en « s », encore comme en basque. Pour sept, le mandé-susu offre su-li-firin, soit su-li deux et fi-rin encore deux, puisque deux isolé est firin en mandé-susu.

Passons à l’examen de sept basque : sa-s-(pi). Le dernier élément : « pi » a, de toute évidence, la valeur deux. C’est, en effet, le bi, deux, du basque, à peine modifié. Cette forme en pi, pour deux, notons-le, est une équivalence de celles : ba, buo, pa, fa et we relevées dans l’échelle comme appartenant à l’egba. La forme de deux basque est donc en relation directe avec des formes africaines de deux, alliées à celles du bantou.

Or, si pi, de sa-s-(pi) veut dire deux, il devient incontestable que sa-s est un équivalent de main, comme nous l’avons avancé. La valeur main rencontrée ici avec une nuance de : deuxième (main).

Pour huit, le basque présente sor-(tsi). Nous voyons, dans cette forme de huit, un premier élément deux, pour deuxième main, puis un second élément trois, rendu par tsi. Ainsi l’on aurait, pour les nombres six, sept et huit, une graduation : un de la deuxième main : six ; deux de la deuxième main : sept ; trois de la deuxième main : huit.

Comparons entre elles les formes de trois, en vue d’établir la généalogie de celle tsi de sor-tsi, huit, du basque :

se - kun Mandé
se - kko
se - gui (huit rendu par trois)
sa - tu Bantou
ta - tu
e - to Egba (huit rendu par trois)
ta - ru
Bantou
te - ra Egba -bonny
e - sa -odchi
a - sa -ibo (huit rendu par trois)
e - dzo -yoruba (huit rendu par trois)
dzi -yebu (quinze rendu par trois)

On voit ainsi que la forme tsi, pour trois, rencontrée dans huit du basque : sor-tsi, correspond directement à celle dzo et dzi, pour trois, des dialectes de l’egba, formes alliées à celles usitées dans le système bantou.

Neuf

Est, en basque, berasti et bederatsi, cette dernière forme la plus complète.

Deux procédés ont été mis en œuvre, dans le système bantou, pour constituer neuf : l’addition quatre et cinq ; la soustraction un de dix.

Dix est toujours représenté, notons-le, par une forme de deux, pour : deux mains, en raison du comput sur les doigts.

Bien rarement la forme pour dix, contenue dans neuf, est identique à celle de dix isolé, sans doute en vue de différencier neuf de dix, dans la prononciation.

Rapprochons les éléments constitutifs de neuf, en basque, des particules employées, en feloup, pour la formation des expressions numérales. Nous avons déjà vu que le feloup présente des affinités spéciales avec les numératifs basques.

Le cinq feloup est composé de une des deux, sous- entendu : main.

On rencontre donc, dans cinq feloup, l’élément deux et l’élément un.

Le feloup-sérère a, pour cinq : beta-k, soit beta, deux et k, une. Des deux, (de la paire), une. Cette forme beta, pour deux, ne diffère de celle bi-ga, deux du basque, que par la mutation en t du g, pour k, de bi-ga. La mutation de k en t est trop fréquente pour qu’il soit besoin d’insister. Il est évident que be-ta, deux du feloup-sérère, est l’équivalence absolue de bi-ga, deux basque.

Le feloup-temmé a, pour cinq : tsa-mat et tra-mat. Ici l’on a tsa et tra, un et mat, égalant beta du feloup- sérère, pour paire. Cinq est donc, encore ici, rendu par : une (main) de la paire, étant observé que la valeur un est exprimée par tra et tsa.

Toujours en feloup-temmé, on a, pour huit : tsa-mat-ra-sa et pour neuf : tsa-mat-ra-anle. Soit, dans huit : tsa-mat, un de la paire, soit cinq, plus ra-sas, composé de ra, un et de sas, trois isolé, en feloup- temmé. Dans neuf la composition est la même, sauf que, à sas, trois, et substitué anlé, forme isolée de quatre, en feloup-temmé.

Ainsi, dans ce dialecte, huit est exprimé par cinq, une (fois) trois soit : cinq et une fois trois et neuf par : cinq, une (fois) quatre, cinq et une fois quatre, la valeur « un » rendue par ra, égalant tra de tra-mat.

Or, neuf basque est composé de :

bede, paire, égalant beta et mat, paire, du feloup- sérère et du feloup-temmé ;

ra, un (une fois), égalant ra, une (fois) du feloup- temmé, dans huit et neuf ;

tsi, un, égalant tsa, un ou une, du feloup-temmé dans tsa-mat, où tsa signifie « une « (main) de la paire : mat.

Tout compte fait, neuf basque est donc constitué par : paire, une, un. Soit : d’une paire (de dix) a ôté un. C’est le procédé de la soustraction un de dix.

Dix du feloup-temmé est : tso-fat, une (tso) paire (fat) cette dernière forme égalant beta, paire, du feloup-sérère et mat, paire, du feloup-temmé, dans cinq. Une fois de plus, on voit que tsi, finale de neuf basque, vaut bien « un », puisque tso, dans dix du feloup-temmé, veut dire « une ».

Dix

Est, en basque : ha-mar.

Ici, comme toujours, dix est constitué par une forme de deux, pour dire : deux mains.

Dans ha-mar, nous avons ha pour une et mar pour deux, soit paire. Dix est donc rendu, en basque, par : une paire.

Si dix est ha-mar, onze est hamai-ka, soit hamai pour hamar, dix et ka pour un, égalant ha, une, dans ha-mar.

Paire (soit deux) est représentée par mar, équivalent direct de ber, deux du bantou et du baghirmi, comme de ber, deux basque dans ber-ogei, quarante, soit deux-vingt, puisque vingt se dit ogei, en basque.

Vingt

Ce nombre est exprimé, en basque, par o-gei, un homme, la valeur un donnée par o et celle homme fournie par gei. Exprimer vingt par homme ou un homme est un procédé extrêmement fréquent dans le système bantou ; il s’explique par le fait que l’homme a vingt doigts, en comptant ceux des pieds.

Logique avec lui-même, basque exprime :

Soixante par hiru-o-gei, soit hiru trois (fois) o-gei, un homme.

Quarante par ber-o-gei, deux (fois) un homme, etc.

Citons deux exemples du même procédé dans le système bantou :

En mandé-wei l’on a :

mo-bandé, un homme : vingt.

mo-bandé-ako-tan, soit : mo-bandé, un homme ; ako, et ; tan, dix : trente.

mo-fera-bandé, soit mo, un ; fera deux ou paire ; bandé homme. Une paire d’hommes : quarante.

En egba-yoruba l’on a :

o-gun, un homme : vingt.

o-go-bon, un homme et dix : trente.

o-go-dz ; o-go, un homme ; dze, deux ; deux (fois) un homme : quarante.

o-go-ta : o-go, un homme ; ta, trois ; trois (fois) un homme : soixante.

o-go-run ; o-go, un homme ; run, cinq ; cinq (fois) un homme : cent.

Il est à remarquer que, dans les composés, la valeur homme est rendue par : o-go, forme singulièrement rapprochée de celle basque : o-gei, pour dire un homme, dans vingt et ses multiples.

Cent

En basque ce nombre se présente sous la forme e-hun.

Dans ham-ar, dix basque, nous avons paire rendu par ham et une rendu par ar.

Dans e-hun, nous avons paire rendu par hun, équivalent de ham de ham-ar. Mais à hun, est préposé un élément e, dont la valeur est un. Une fois de plus, nous nous trouvons en présence de l’application du procédé qui consiste à ajouter une unité au singulier, pour constituer le pluriel. Par suite, dans hun, cent basque, nous avons le pluriel : les paires, les dizaines, puisque hun signifie paire et dizaine.

Mille

Est en basque mila.

De suite, un rapprochement s’opère, dans l’esprit, avec mille du latin.

Il est bon d’observer, cependant, que les dialectes africains fournissent mil pour vouloir dire cent, soit une collectivité numérique élevée et il n’est aucunement rare de voir confondues des valeurs multiples.

Dans les dialectes africains auxquels nous venons de faire allusion, l’expression pour cent est dérivée de dix.

Ainsi l’on a :

dix cent
Haut-Nil baréa madé mot
Nubien-bari meré meryé
Haut-Nil dongola di-mini i-mil
Haut-Nil propre di-mer i-mil
Haut-Nil kuftan di-miri i-mil

Ainsi, dans ces dialectes, a ce, dix est, comme toujours, une forme de deux par : une paire ; cent est un pluriel de dix par : les paires, pluriel dont la forme la plus courante est : i-mil, soit : les paires. Or, la valeur : les paires peut, tout aussi bien, désigner la valeur cent que la valeur : mille, puisqu’il s’agit là d’un pluriel de paires

CONCLUSION

Si, au lieu de rencontrer le basque dans les Pyrénées, on l’avait trouvé en Afrique, l’on n’aurait pas hésité, tout au moins au regard de ses noms de nombre, à le classer dans le système bantou, aux environs du feloup, du mandé et de l’egba.

Mais aucune origine européenne n’a pu être attribuée au basque. Force est donc de rechercher cette origine hors d’Europe et l’Afrique, en raison de sa proximité de l’Espagne, doit soulever moins d’objections que l’Asie, comme habitat possible antérieur des populations basques.

NOTE SUR L’ARTICLE PRÉCÉDENT

La publication d’un article dans la Revue de Linguistique n’implique point une approbation des conclusions ou des propositions de cet article. C’est pourquoi, je liens à déclarer ici qu’à mon avis le basque n’a rien et ne saurait rien avoir à faire avec les langues africaines. En bonne méthode d’ailleurs, c’est dans la langue elle-même et non dans des comparaisons qu’il faut chercher l’explication des mots d’une langue.

En ce qui concerne les noms de nombre basques, j’ai publié ici-même (t. XLI, p. 87) une étude où j’ai fait voir que « mille » est emprunté au latin ; — que « cent », ehun se rattache au radical eho « moudre » comme le dravidien nûr’u est apparenté à nîr’u « cendre », ce qui implique l’idée de « poussière, quantité infinie, nombre inappréciable » ; — que « neuf » bederatzi doit être « un retranché (de dix) » et que zortzi est probablement zoreratzi « deux retranchés », ce qui donne pour « deux » une expression antique zor ; — que les ordinaux n’étaient organiquement pas en ganes, mais en en : cf. heres « tiers » (herensuge « tiers-serpent, serpent à trois têtes »), lauren, laurden « quart » (laurembut, larumbut « samedi », c’est-à-dire « quart (de la lunaison) » ; amarren « dîme » ; — que la forme primitive le « trois » était probablement ker ; etc.

Le nom du samedi montre que le mois et l’année basques étaient lunaires ; du reste, « mois » se dit hilabethe, ilabete qui peut se traduire seulement « pleine lune ». Il est donc mauvais d’expliquer ilargi par « lumière morte » ; d’ailleurs, « soleil » se dit iluzki et on ne sait pas ce qu’il y aurait là de mort, et equzki avec equa « jour ». Ilargi me paraît être plutôt « clair de lune ». Le composant uzki prêterait à des étymologies extravagantes, car, dans le dialecte souletin, c’est le nom de la partie du corps dont le démon de Dante avait fait une trompette (immonde et fétide, ajoute Artaud de Montor). Un évêque de Bayonne prêchant un jour en basque, eut le malheur de prononcer uzkia pour iluzkia.

J. V.