Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 28. Indépendance

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Imprimerie de Hien Hien (p. 453-465).



Chap. 28. Indépendance[1].


A.   Yao ayant voulu céder son trône à Hu-You, celui-ci refusa. Alors Yao l’offrit à Tzeu-tcheou-tcheu-fou, lequel refusa aussi, non qu’il se crût incapable, mais parce qu’il souffrait d’une atrabile, que les soucis du gouvernement auraient aggravée. Il préféra le soin de sa vie au soin de l’empire. Combien plus aurait-il préféré le soin de sa vie à des soins moindres ? — À son tour, Chounn offrit son trône à Tzeu-tcheou-tcheu-pai. Celui ci refusa sous prétexte d’une mélancolie, que les soucis aggraveraient. Bien sûr qu’il n’aurait pas nui à sa vie, pour chose moindre. Voilà comme les disciples du Principe différent du commun, (entretenant leur vie, que le vulgaire use par ambition). — Alors Chounn offrit l’empire à Chan-kuan, qui le refusa en ces termes : Habitant de l’univers et soumis à ses révolutions, en hiver je m’habille de peaux et en été de gaze ; au printemps je cultive sans trop me fatiguer, et en automne je récolte ce qui m’est nécessaire ; j’agis le jour, et me repose la nuit. Je vis ainsi, sans attache, entre ciel et terre, satisfait et content. Pourquoi m’embarrasserais-je de l’empire ? C’est me connaître bien mal que de me l’avoir offert. ... Cela dit, pour couper court à de nouvelles instances, il partit et se retira dans les profondeurs des montagnes. Personne ne sut où il se fixa. — Alors Chounn offrit l’empire à l’ancien compagnon de sa vie privée, le métayer Cheu-hou, qui le refusa en ces termes : Si vous, qui êtes fort et habile, n’en venez pas à bout, combien moins moi, qui ne vous vaux pas. ... Cela dit, pour éviter d’être contraint, il s’embarqua sur mer avec sa femme et ses enfants, et ne reparut jamais. — T’ai-wang Tan-fou, l’ancêtre des Tcheou, étant établi à Pinn, était sans cesse attaqué par les Ti nomades. Quelque tribut qu’il leur payât, pelleteries et soieries, chiens et chevaux, perles et jade, ils n’étaient jamais satisfaits, car ils convoitaient ses terres. Tan-fou se dit : Mes sujets sont mes frères, mes enfants ; je ne veux pas être la cause de leur perte. Ayant donc convoqué ses gens, il leur dit : Soumettez vous aux Ti, et ils vous traiteront bien. Pourquoi tiendriez-vous à moi ? Je ne veux pas davantage vivre à vos dépens, avec péril pour votre vie. ... Cela dit, il prit son bâton et partit. Tout son peuple le suivit, et s’établit avec lui au pied du mont K’i[2]. Voilà un bel exemple du respect que le Sage a pour la vie d’autrui. — Celui qui comprend quel respect on doit avoir pour la vie n’expose la sienne, ni par amour de la richesse, ni par horreur de la pauvreté. Il ne l’expose pas pour s’avancer. Il reste dans sa condition, dans son sort. Tandis que le vulgaire s’expose à la légère pour un insignifiant petit profit. — Trois fois de suite, les gens de Ue assassinèrent leur roi. Pour n’avoir pas le même sort, le prince Seou s’enfuit et se cacha dans la grotte Tan-hue. Se trouvant sans roi, les gens de Ue se mirent à sa recherche, découvrirent sa retraite, l’enfumèrent pour l’obliger à sortir, le hissèrent sur le char royal, tandis que le prince criait au ciel. ... s’il fallait un prince à ces gens là, pourquoi faut-il que ce soit moi ? !. Ce n’est pas la dignité de roi que le prince Seou craignait, mais les malheurs auxquels elle expose. Le trône d’une principauté ne valait pas à ses yeux le péril de sa vie. Cela étant, les gens de Ue eurent raison de tenir à l’avoir pour roi.


B.   Les deux principautés Han et Wei se disputaient un lopin de terre mitoyen. Tzeu-hoa-tzeu étant allé visiter le marquis Tchao-hi de Han et l’ayant trouvé très préoccupé de cette affaire lui dit : Supposé qu’il existât un arrêt inexorable ainsi conçu. ... quiconque mettra la main à l’empire, obtiendra l’empire, mais perdra la main, gauche ou droite, qu’il y aura mise. ... en ce cas, mettriez-vous la main à l’empire ? — Nenni ! dit le marquis. — Parfait ! dit Tzeu-hoa-tzeu. Ainsi vous préférez vos deux mains à l’empire. Or votre vie vaut encore plus que vos deux mains, Han vaut moins que l’empire, et le lopin mitoyen cause du litige vaut encore moins que Han. Alors pourquoi vous rendez-vous malade de tristesse, jusqu’à compromettre votre vie, pour un objet aussi insignifiant ? — Personne ne m’a encore parlé avec autant de sagesse que vous, dit le marquis. — De fait Tzeu-hoa-tzeu avait bien distingué le futile (augmentation de territoire) de l’important (conservation de la vie).


C.   Le prince de Lou, ayant entendu dire que Yen-ho possédait la science du Principe, envoya un messager lui porter en cadeau de sa part un lot de soieries. Vêtu de grosse toile, Yen-ho donnait sa provende à son bœuf, à la porte de sa maisonnette. C’est à lui même que le messager du prince, qui ne le connaissait pas, demanda : Est-ce ici que demeure Yen-ho ? — Oui, dit celui-ci ; c’est moi. — Comme le messager exhibait les soieries : Pas possible, fit Yen-ho ; mon ami, vous aurez mal compris vos instructions ; informez-vous, de peur de vous attirer une mauvaise affaire. — Le messager retourna donc à la ville, et s’informa. Quand il revint, Yen-ho fut introuvable. — C’est là un exemple de vrai mépris des richesses. Pour le disciple du Principe, l’essentiel c’est la conservation de sa vie. Il ne consacre au gouvernement d’une principauté ou de l’empire, quand il y est contraint, que l’excédent seulement de son énergie vitale, et considère sa charge comme chose accessoire, sa principale affaire restant le soin de sa vie. Les hommes vulgaires de ce temps compromettent au contraire leur vie pour leur intérêt ; c’est lamentable ! — Avant de faire quoi que ce soit, un vrai Sage examine le but et choisit les moyens. Nos modernes, au contraire, sont si irréfléchis, que, prenant la perle du marquis de Soei comme projectile, ils tirent sur un moineau à mille toises de distance, se rendant la risée de tous, parce qu’ils exposent un objet si précieux pour un résultat si minime et si incertain. En réalité, ils font pire encore, car leur vie qu’ils exposent est plus précieuse que n’était la perle du marquis de Soei[3].


D.   Lie-tzeu était réduit à la misère noire, et les souffrances de la faim se lisaient sur son visage. Un visiteur parla de lui à Tzeu-yang, ministre de la principauté Tcheng, en ces termes : Lie-uk’eou est un lettré versé dans la science du Principe. Sa misère fera dire du prince de Tcheng qu’il ne prend pas soin des lettrés. — Piqué par cette observation, Tzeu-yang fit immédiatement donner ordre à l’officier de son district, d’envoyer du grain à Lie-tzeu. Quand l’envoyé de l’officier se présenta chez lui, Lie-tzeu le salua très civilement, mais refusa le don. Après son départ, la femme de Lie-tzeu, se frappant la poitrine de douleur, lui dit : La femme et les enfants d’un Sage devraient vivre à l’aise et heureux. Jusqu’ici nous avons souffert de la faim, parce que le prince nous a oubliés. Or voici que, se souvenant de nous, il nous a envoyé de quoi manger. Et vous l’avez refusé ! N’avez vous pas agi contre le destin ? — Non, dit Lie-tzeu en riant, je n’ai pas agi contre le destin, car ce n’est pas le prince qui nous a envoyé ce grain. Quelqu’un a parlé favorablement de moi au ministre, lequel a envoyé ce grain ; si ce quelqu’un avait parlé de moi défavorablement, Il aurait envoyé ses sbires, tout aussi bêtement. Hasard et non destin, voilà pourquoi j’ai refusé. Je ne veux rien devoir à Tzeu yang. — Peu de temps après, Tzeu-yang fut tué par la populace, dans une émeute[4].


E.   Le roi Tchao de Tch’ou ayant été chassé de son royaume, Ue le boucher de la cour l’accompagna dans sa fuite Quand le roi eut recouvré son royaume, il fit distribuer des récompenses à ceux qui l’avaient suivi. Le tour du boucher Ue étant venu, celui ci refusa toute rétribution. J’avais perdu ma charge avec le départ du roi, dit il ; je l’ai recouvrée avec son retour ; je suis donc indemnisé ; pourquoi me donner encore une récompense ? — Le roi ayant ordonné aux officiers d’insister, le boucher dit : N’ayant mérité la mort par aucune faute, je n’ai pas voulu être tué par les rebelles, voilà pourquoi j’ai suivi le roi ; j’ai sauvé ma propre vie, et n’ai rien fait qui fût utile au roi ; à quel titre accepterais-je une récompense ? — Alors le roi ordonna que le boucher fût introduit en sa présence, comptant le décider lui-même à accepter. Ce qu’ayant appris, le boucher dit : D’après la loi de Tch’ou, seules les grandes récompenses accordées à des mérites extraordinaires sont conférées par le roi en personne. Or moi, en fait de sagesse je n’ai pas empêché la perte du royaume, en fait de bravoure j’ai fui pour sauver ma vie. À proprement parler, je n’ai même pas le mérite d’avoir suivi le roi dans son infortune. Et voilà que le roi veut, contre la loi et la coutume, me recevoir en audience et me récompenser lui-même. Non, je ne veux pas qu’on dise cela de lui et de moi. — Ces paroles ayant été rapportées au roi, celui-ci dit au généralissime Tzeu-k’i : Dans son humble condition, ce boucher a des sentiments sublimes. Offrez-lui de ma part une place dans la hiérarchie des grands vassaux. — Tzeu-k’i lui ayant fait cette offre, Ue répondit : Je sais qu’un vassal est plus noble qu’un boucher, et que le revenu d’un fief est plus que ce que je gagne. Mais je ne veux pas d’une faveur qui serait reprochée à mon prince comme illégale. Laissez-moi dans ma boucherie ! — Quoi qu’on fît, Ue tint bon et resta boucher. Exemple d’indépendance morale taoïste.


F.   Yuan-hien habitait, dans le pays de Lou, une case ronde en pisé, entourée d’une haie d’épines, et sur le toit de laquelle l’herbe poussait. Un paillasson fixé à une branche de mûrier fermait mal le trou servant de porte. Deux jarres défoncées, encastrées dans le mur, closes par une toile claire tendue, formaient les fenêtres de ses deux cellules. Le toit gouttait, le sol était humide. Dans cet antre misérable, Yuan-hien, assis, jouait de la cithare, content. — Tzeu-koung alla lui faire visite, monté sur un char si large qu’il ne put pas entrer dans sa ruelle, vêtu d’une robe blanche doublée de pourpre. Yuan-hien le reçut, un bonnet déchiré sur la tête, des souliers éculés aux pieds, appuyé sur une branche d’arbre en guise de canne. A sa vue, Tzeu-koung s’écria : Que vous êtes malheureux ! — Pardon, dit Yuan-hien. Manquer de biens, c’est être pauvre. Savoir et ne pas faire, c’est être malheureux. Je suis très pauvre ; je ne suis pas malheureux. — Tzeu-koung se tut. Yuan-hien ajouta : Agir pour plaire au monde, se faire des amis particuliers sous couleur de bien général, étudier pour se faire admirer, enseigner pour s’enrichir, s’affubler d’un déguisement de bonté et d’équité, se promener en somptueux équipage, tout ce que vous faites ce sont là choses que moi je ne me résoudrai jamais à faire.


Tseng-tzeu habitait dans le pays de Wei. Il portait une robe de grosse toile sans doublure. Sa mine trahissait la souffrance et la faim. Les cals de ses mains et de ses pieds montraient combien durement il travaillait pour vivre. Il n’avait pas de quoi faire un repas chaud une fois en trois jours. Un vêtement devait lui durer dix ans. S’il avait essayé de nouer sa coiffure, les brides usées se seraient cassées. S’il avait essayé de mettre le pied entier dans ses chaussures, le talon se serait séparé du reste. S’il avait tiré les manches de sa robe, elles lui seraient restées dans les mains. Et néanmoins, vêtu de haillons et chaussé de savates, il chantait les hymnes de la dynastie Chang, d’une voix qui retentissait dans l’espace comme le son d’un instrument de bronze ou de silex. L’empereur ne put pas le décider à le servir comme ministre, les grands feudataires ne purent pas le décider à s’attacher à eux comme ami. Il fut le type des esprits indépendants et libres. Qui tient à sa liberté doit renoncer aux aises du corps. Qui tient à sa vie doit renoncer aux dignités. Qui tient à l’union avec le Principe doit renoncer à toute attache.


Confucius dit à Yen-Hoei : Hoei, écoute moi ! Ta famille est pauvre ; pourquoi ne chercherais-tu pas à obtenir quelque charge ? — Non, dit Yen-Hoei, je ne veux d’aucune charge. J’ai cinquante arpents dans la campagne qui me fourniront ma nourriture, et dix arpents dans la banlieue qui me fourniront mon vêtement[5]. Méditer vos enseignements en touchant ma cithare suffit pour mon bonheur. Non, je ne chercherai pas à obtenir une charge. — Ces paroles tirent une grande impression sur Confucius, qui dit : Quel bon esprit a Hoei ! Je savais bien, théoriquement, que celui qui a des goûts modestes ne se crée pas d’embarras ; que celui qui ne se préoccupe que de son progrès intérieur ne s’affecte d’aucune privation ; que celui qui ne tend qu’à la perfection fait bon marché des charges. J’ai même enseigné ces principes depuis bien longtemps. Mais maintenant seulement je viens de les voir appliqués par Hoei. Aujourd’hui moi le théoricien j’ai reçu une leçon pratique.


G.   Meou, le fils du marquis de Wei, ayant été nommé à l’apanage de Tchoung-chan (près de la mer), dit à Tchan-tzeu : Je suis venu ici au bord de la mer, mais mon cœur est resté à la cour de Wei. — Tchan-tzeu dit : Étouffez votre chagrin, de peur qu’il n’use votre vie. — Le prince Meou dit : J’ai essayé, mais sans succès. Ma douleur est invincible. — Alors, dit Tchan-tzeu, donnez-lui libre carrière (en pleurant, criant, etc.). Car, réagir violemment contre un sentiment invincible, c’est s’infliger une double usure, (la douleur, plus la réaction). Aucun de ceux qui font ainsi ne vit longtemps. — Pour ce prince habitué à la cour, devoir vivre en un pays de rochers et de cavernes était sans doute plus dur que ce n’eut été pour un homme de basse caste. Il est pourtant regrettable pour lui que, ayant eu ce qu’il fallait pour tendre vers le Principe, il ne l’ait pas atteint. Il aurait trouvé là la paix dans l’indifférence.


H.   Quand Confucius fut arrêté et cerné entre Tch’enn et Ts’ai, il fut sept jours sans viande ni grain, réduit à vivre d’herbes sauvages. Malgré son épuisement, il ne cessait de jouer de la cithare, dans la maison où il était réfugié. — Yen-Hoei, qui cueillait des herbes au dehors, entendit les disciples Tzeu-lou et Tzeu-koung qui se disaient entre eux : Le Maître a été chassé de Lou deux fois, intercepté à Wei une fois. A Song, on a abattu l’arbre qui l’abritait. Il a été en grand péril à Chang et à Tcheou. Maintenant le voilà assiégé ici. On désire qu’il périsse, sans oser le tuer : mais celui qui aura fait le coup ne sera certainement pas puni. Le Maître sait cela, et joue de la cithare. Est ce un Sage, celui qui se rend si peu compte de sa situation ? — Yen-Hoei rapporta ces paroles à Confucius qui, cessant son jeu, soupira et dit : Ce sont deux esprits sans portée. Appelle-les, que je leur parle ! — Quand ils furent entrés, Tzeu-lou dit à Confucius : Cette fois-ci, c’en est fait ! — Non, dit Confucius. Tant que la doctrine d’un Sage n’a pas été réfutée, ce n’est pas fait de lui. Entré en lice, pour la bonté et l’équité, à une époque de passions et de troubles, il est naturel que j’éprouve de violentes oppositions, mais ce n’en est pas fait de moi pour cela. Ma doctrine est irréfutable, et je n’en dévierai pour aucune persécution. Les frimas de l’hiver ne font ressortir qu’avec plus d’éclat la force de résistance du cyprès, qu’ils n’arrivent pas à dépouiller de ses feuilles. Il en adviendra de même, pour ma doctrine, de cet incident entre Tch’enn et Ts’ai. ... Cela dit, Confucius reprit, avec un air digne, sa cithare et son chant. Tzeu-lou converti saisit un bouclier et dansa la pantomime. Tzeu-koung dit : J’ignorais combien le ciel est haut au dessus de la terre (le Sage au dessus du vulgaire). — Les anciens qui possédaient la science du Principe étaient également contents dans le succès et l’insuccès. Car le succès et l’insuccès leur étaient également indifférents. Leur contentement provenait d’une cause supérieure, de la science que le succès et l’insuccès procèdent pareillement du Principe, fatalement, inévitablement, comme le froid et le chaud, comme le vent et la pluie, en une succession et alternance à laquelle il n’y a qu’à se soumettre. C’est en vertu de cette science que Hu-You fut content au nord de la rivière Ying, et Koung-pai au pied du mont K’iou-cheou (Paragraphe suspect, probablement interpolé. Comparez Tchoang-tzeu chap. 17 C ; chap. 20 G et chap. 20 D.)


I.   Chounn[6] ayant offert son empire à son ancien ami Ou-tchai : Fi donc ! dit celui-ci. Vous avez quitté les champs pour la cour, et maintenant vous voulez que moi aussi je me dégrade. Je ne vous connais plus !.. Cela dit, Ou-tchai alla se jeter dans le gouffre de Ts’ing-ling. — Avant d’attaquer (le tyran) Kie, (le futur empereur) Chang consulta Pien-soei, qui lui répondit : Cela n’est pas mon affaire. ... Alors qui consulterai-je ? demanda Chang. ... Je ne sais pas, dit Pien soei. ... Chang s’adressa à Ou-koang, qui répondit aussi, ce n’est pas mon affaire, je ne sais pas. ... Alors T’ang dit : Si je demandais conseil à I-yinn ?.. Parfait ! dit Ou-koang. Grossier et plat, cet homme a ce qu’il faut pour servir vos desseins ; il n’a d’ailleurs que cela. — Conseillé par I-yinn, Chang attaqua Kie, le vainquit, puis offrit le trône à Pien-soei. Celui-ci dit : Mon refus de vous donner aucun conseil aurait dû vous faire comprendre que je ne veux pas avoir de part avec un voleur ; et voilà que vous m’offrez votre butin ! Faut-il que ce siècle soit pervers pour qu’un homme sans conscience vienne par deux fois essayer de me souiller par son contact ! On ne me fera pas une troisième fois pareille injure. ... Cela dit, Pien-soei se noya dans la rivière Tcheou. — Alors T’ang offrit le trône à Ou-koang, avec ce boniment : Un Sage (I-yinn) a fait le plan (du détrônement de Kie) ; un brave (T’ang) l’a exécuté ; maintenant c’est au bon (Ou-koang) à monter sur le trône, conformément aux traditions des anciens. ... Ou-koang refusa, en ces termes : Détrôner un empereur, c’est manquer d’équité ; tuer ses sujets, c’est manquer de bonté ; profiter des crimes d’autrui, ce serait manquer de pudeur. Je m’en tiens aux maximes traditionnelles, qui interdisent d’accepter aucune charge d’un maître inique, et de fouler le sol d’un empire sans principes. Je refuse d’être honoré par vous, et ne veux plus vous voir. ... Cela dit, Ou-koang s’attacha une grosse pierre sur le dos et se jeta dans la rivière Lou.


J.   Jadis, à l’origine de la dynastie Tcheou, les deux princes lettrés frères, Pai-i et Chou-ts’i vivaient à Kou-tchou. Ayant appris la nouvelle du changement de dynastie, ils se dirent : Il semble qu’à l’Ouest règne un homme qui est un Sage ; allons voir ! — Quand ils furent arrivés au sud du mont K’i (à la capitale des Tcheou), l’empereur Ou les fit recevoir par son frère Tan, qui leur promit avec serment richesses et honneurs s’ils voulaient servir sa maison. Les deux frères s’entre regardèrent, sourirent de mépris, et dirent : Nous nous sommes trompés ! ce n’est pas là ce que nous cherchions. ... Ils avaient appris, entre temps comment s’était fait le changement de dynastie ; aussi ajoutèrent-ils : Jadis, l’empereur Chenn-noung, si dévot et si respectueux, offrait ses sacrifices pour son peuple sans faire aucune demande spéciale pour lui-même. Du gouvernement de ses sujets, auquel il s’appliquait si consciencieusement, il ne retirait pour lui-même ni gloire ni profit. Les Tcheou qui ont pris avantage de la décadence des Yinn pour envahir l’empire sont de tout autres hommes. Ils ont conspiré contre l’empereur, gagné ses sujets, employé la force. Ils jurent pour se faire croire (ce qui est contre la simplicité taoïste), ils se vantent pour plaire, ils font la guerre pour leur profit. Il est clair que le changement survenu dans l’empire a été de mal en pis. Jadis les anciens servaient en temps d’ordre, et se retiraient en temps de désordre. Actuellement, l’empire est dans les ténèbres, les Tcheou sont sans vertu. Mieux vaut, pour nous, nous retirer pour rester purs, que de nous salir au contact de ces usurpateurs. — Cette détermination prise, les deux Sages allèrent vers le Nord jusqu’au mont Cheou-yang, où ils moururent de faim. L’exemple de ces deux hommes est admirable. Richesses et honneurs leur étant inopinément offerts, ils ne se laissèrent pas séduire, ils ne dévièrent pas de leurs nobles sentiments, qui peuvent se résumer en cette maxime, ne pas s’asservir au monde.


  1. Des doutes planent sur l'authenticité de ce chapitre.
  2. En l'an 1325 avant J. C.
  3. Légende. Le marquis ayant guéri un serpent blessé, le serpent lui apporta une perle inestimable.
  4. Comparer Lie-Tzeu chapitre 8 D.
  5. On cultivait les plantes textiles près des habitations, crainte qu’elles ne fussent coupées et volées durant la nuit. Le vol des céréales est moins facile.
  6. Démolition systématique des parangons confucéens.