Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 29. Politiciens

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Imprimerie de Hien Hien (p. 467-479).



Chap. 29. Politiciens.


A.   Confucius était ami de Ki de Liou-hia[1]. Celui ci avait un frère cadet, qu’on appelait le brigand Tchee. Cet individu avait organisé une association de neuf mille partisans, lesquels faisaient dans l’empire tout ce qui leur plaisait, rançonnant les princes, pillant les particuliers, s’emparant des bestiaux, enlevant les femmes et les filles, n’épargnant même pas leurs proches parents, poussant l’impiété jusqu’à ne plus faire d’offrandes à leurs ancêtres. Dès qu’ils se montraient, les villes se mettaient en état de défense, les villageois se retranchaient. Tout le monde avait à souffrir de ces malfaiteurs. Confucius dit à Liouhia-ki : Les pères doivent morigéner leurs fils, les frères aînés doivent morigéner leurs cadets. S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ne prennent pas leur devoir à cœur. Vous êtes un des meilleurs officiers de ce temps, et votre frère cadet est le brigand Tchee. Cet homme est le fléau de l’empire, et vous ne le morigénez pas. Je suis honteux pour vous. Je vous avertis que je vais aller le sermonner à votre place. — Liouhia-ki dit : Il est vrai que les pères et les aînés doivent morigéner les fils et les cadets ; mais, quand les fils et les cadets refusent d’entendre, le père ou le frère aîné fût il aussi disert que vous l’êtes, le résultat sera nul. Or mon cadet Tchee est d’un naturel bouillant et emporté. Avec cela, il est si fort qu’il n’a personne à craindre, et si éloquent qu’il sait colorer en bien ses méfaits. Il n’aime que ceux qui le flattent, s’emporte dès qu’on le contredit, et ne se gêne pas alors de proférer des injures. Croyez moi, ne vous frottez pas à lui. — Confucius ne tint pas compte de cet avis. Il partit, Yen hoei conduisant son char, Tzeu-koung faisant contrepoids. Il trouva Tchee établi au sud du mont T’ai-chan, sa bande hachant des foies d’homme pour son dîner. Descendant de son char, Confucius s’avança seul jusqu’à l’homme de garde, et lui dit : Moi K’oung-k’iou de Lou, j’ai entendu parler des sentiments élevés de votre général ; je désire l’entretenir. ... et, ce disant, il saluait l’homme de garde, avec révérence. Celui ci alla avertir le brigand Tchee, que cette nouvelle mit en fureur, au point que ses yeux étincelèrent comme des étoiles, et que ses cheveux hérissés soulevèrent son bonnet. Ce K’oung-k’iou, dit-il, n’est ce pas le beau parleur de Lou ? Dis lui de ma part : Radoteur qui mets tes blagues au compte du roi Wenn et de l’empereur Ou. Toi qui te coiffes d’une toile à ramages, et qui te ceins avec du cuir de bœuf. Toi qui dis autant de sottises que de paroles. Toi qui manges sans labourer, et qui t’habilles sans filer. Toi qui prétends qu’il suffit que tu entrouvres les lèvres et donnes un coup de langue, pour que la distinction entre le bien et le mal soit établie. Toi qui as mis dans l’erreur tous les princes, et détourné de leur voie tous les lettrés de l’empire. Toi qui, sous couleur de prêcher la piété, lèches les puissants, les nobles et les riches. Toi le pire des malfaiteurs ! Va-t-en bien vite ! Sinon, je ferai ajouter ton foie, au hachis qui se prépare pour notre dîner. — L’homme de garde lui ayant rapporté ces paroles, Confucius insista et fit dire à Tchee : Etant l’ami de votre frère, je désire être reçu dans votre tente. — L’homme de garde ayant averti Tchee : Qu’il vienne ! dit celui ci. — Confucius ne se le fit pas dire deux fois. Il avança vite, alla droit à Tchee, qu’il aborda en le saluant. — Au comble de la fureur, Tchee étendit ses deux jambes, plaça son épée en travers, braqua ses yeux sur Confucius, et, avec le ton d’une tigresse dérangée pendant qu’elle allaitait ses petits, il dit : Prends garde K'iou ! Si tu dis des choses qui me plaisent, tu vivras ! Si tu dis quoi que ce soit qui me déplaise, tu mourras ! — Confucius dit : Trois qualités sont surtout prisées des hommes ; une belle prestance ; une grande intelligence ; enfin la valeur militaire. Quiconque possède à un degré éminent une seule de ces trois qualités, est digne de commander aux hommes. Or, général, je constate que vous les possédez éminemment toutes les trois. Vous avez huit pieds deux pouces, vos yeux sont brillants, vos lèvres sont vermeilles, vos dents sont blanches comme des cauris, votre voix est sonore comme le son d’une cloche ; et un homme qui réunit toutes ces qualités, on l’appelle le brigand Tchee ! Général, j’en suis indigné !.. Si vous vouliez me prendre pour conseiller, j’emploierais mon crédit pour vous gagner la faveur de tous les princes avoisinants ; je ferais bâtir une grande ville, pour être votre capitale ; je ferais réunir des centaines de milliers d’hommes, pour être vos sujets ; je ferais de vous un prince feudataire puissant et respecté. Général, croyez moi, rendez la vie à l’empire, cessez de guerroyer, licenciez vos soldats, afin que les familles vaquent en paix à leur subsistance et aux offrandes des ancêtres. Suivez mon conseil, et vous acquerrez la réputation d’un Sage et d’un Brave ; tout l’empire vous applaudira. — Toujours furieux, Tchee répondit : Viens çà, K’iou, et sache qu’on n’embabouine que les petits esprits. Avais je besoin de toi pour m’apprendre, que le corps que mes parents m’ont donné, est bien fait ? Crois tu que tes compliments me touchent, moi qui sais que tu me dénigreras ailleurs plus que tu ne m’as flatté ici ? Et puis, l’appât chimérique avec lequel tu veux me prendre, est vraiment par trop grossier. Mais supposons que j’obtienne ce que tu m’as promis, combien de temps le garderai je ? L’empire n’a-t-il pas échappé aux descendants de Yao et de Chounn, la postérité des empereurs T’ang et Ou n’est elle pas éteinte, précisément parce que leurs ancêtres leur avaient laissé un patrimoine très riche et par suite très convoité ? Le pouvoir ne dure pas, et le bonheur ne consiste pas, comme toi et les politiciens les semblables voudraient le faire croire, dans cette chose là. Au commencement il y avait beaucoup d’animaux et peu d’hommes. Durant le jour, ceux-ci recueillaient des glands et des châtaignes ; durant la nuit, ils se réfugiaient, sur les arbres, par peur des bêtes sauvages. Ce fut là la période dite des nids. ... Puis vint l’âge des cavernes, durant lequel les hommes encore nus, ramassaient du combustible en été, pour se chauffer en hiver, première manifestation du soin pour l’entretien de la vie. ... Puis vint l’âge de Chenn-noung, le premier agriculteur, âge de l’absolu sans souci. Les hommes ne connaissaient que leur mère, pas leur père (pas de mariage). Ils vivaient en paix, avec les élans et les cerfs. Ils cultivaient assez pour manger, et filaient assez pour s’habiller. Personne ne faisait de tort à autrui. Ce fut là l’âge, où tout suivit son cours naturel, en perfection. ... Hoang-ti mit fin à cet heureux âge. Le premier, il s’arrogea le pouvoir impérial, fit la guerre, livra bataille à Tch’eu-you dans la plaine de Tchouo-lou, versa le sang sur un espace de cent stades (en poursuivant les vaincus). Puis Yao et Chounn inventèrent les ministres d’État et le rouage administratif. Puis T'ang renversa et exila son souverain Kie, Ou détrôna et mit à mort l’empereur Tcheou. Depuis lors, jusqu’à nos jours, les forts ont opprimé les faibles, la majorité a tyrannisé la minorité. Tous les empereurs et princes ont troublé le monde, à l’instar des premiers de leur espèce. Et toi K’iou, tu t’es donné pour mission de propager les principes du roi Wenn et de l’empereur Ou, tu prétends imposer ces principes à la postérité. C’est à ce titre que tu t’habilles et te ceins autrement que le commun, que tu pérores et que tu poses, dupant les princes, poussant tes intérêts personnels. Tu es sans contredit le premier des malfaiteurs, et, au lieu de m’appeler moi, par excellence, le brigand Tchee, le peuple devrait t’appeler toi, le brigand K’iou. ... J’en appelle aux résultats de ton enseignement. Après avoir enjôlé Tzeu-lou, tu lui as fait déposer ses armes, tu l’as fait étudier. Le monde étonné se dit, K’iou sait adoucir les violents. L’illusion ne dura pas. Ayant tenté d’assassiner le prince de Wei, Tzeu-lou périt de male mort, et son cadavre salé (pour qu’il se conservât plus longtemps), fut exposé sur la porte orientale de la capitale de Wei. Continuerai-je à énumérer les succès de l’homme de talent, du grand Sage, que tu te figures être ? A Lou on se défit de toi deux fois. De Wei tu fus expulsé. A Ts’i on faillit te faire un mauvais parti. Entre Tch’enn et Ts’ai, on t’assiégea. L’empire tout entier refuse de donner asile au maître qui fit saler son disciple Tzeu-lou. En résumé, tu n’as su être utile, ni à toi, ni aux autres, et tu prétends qu’on ait de l’estime pour ta doctrine !.. Cette doctrine, dis tu, n’est pas ma doctrine. Elle remonte, par les anciens souverains, jusqu’à Hoang-ti. Fameux parangons, sur le compte desquels le vulgaire seul peut se tromper. Déchaînant ses passions sauvages, Hoang-ti fit la première guerre, et ensanglanta la plaine de Tchouo-lou. Yao fut mauvais père. Chounn fut mauvais fils. U vola l’empire pour le donner à sa famille. T’ang bannit son souverain. Ou tua le sien. Le roi Wenn se fit emprisonner à You-li. Voilà les six parangons, dont tu imposes l’admiration au vulgaire. Considérés de près, ce furent des hommes, que l’amour de leur intérêts fit agir contre leur conscience et contre la nature ; des hommes dont tous les actes sont dignes du plus profond mépris. ... Et tes autres grands hommes, ne périrent ils pas tous victimes de leur bêtise ? Leurs utopies furent cause que Pai-i et Chou-ts’i moururent de faim et restèrent sans sépulture. Son idéalisme fut cause que Pao-tsiao se retira dans les forêts, où on le trouva mort, à genoux, embrassant le tronc d’un arbre. Son dépit de n’être pas écouté, fut cause que Chenn-t’ou-ti s’attacha une pierre sur le dos et se jeta dans le Fleuve, où les poissons et les tortues le dévorèrent. Le fidèle Kie-tzeu-t’oei, qui avait été jusqu’à nourrir son duc Wenn avec un morceau de sa cuisse, fut si sensible à l’ingratitude de celui-ci, qu’il se retira dans les bois, où il périt par le feu. Wei-cheng ayant donné rendez vous à une belle sous un pont, se laissa noyer par l’eau montante, plutôt que de lui manquer de parole. En quoi, je te le demande, le sort de ces six hommes différa-t-il du sort d’un chien écrasé, d’un porc égorgé, d’un mendiant mort de misère ? Leurs passions causèrent leur mort. Ils auraient mieux fait d’entretenir leur vie dans la paix. ... Tu donnes encore en exemple des ministres fidèles, comme Pi-kan et Ou-tzeusu. Or Pi-kan, mis à mort, eut le cœur arraché ; Ou-tzeusu dut se suicider, et son corps fut jeté à la rivière. Voilà ce que leur fidélité valut à ces fidèles, de devenir la risée du public. ... Donc, de tous les exemples vécus que tu invoques en preuve de ton système, aucun n’est fait pour me convaincre, bien au contraire. Que si tu invoques des arguments d’outre tombe, ces choses là ne me prouvent rien. ... A mon tour, moi je vais te donner une leçon pratique, sur ce qui en est, au vrai, de l’humanité. L’homme aime la satisfaction de ses yeux, de ses oreilles, de sa bouche, de ses instincts. Il n’a, pour assouvir ses penchants, que la durée de sa vie, soixante ans en moyenne, parfois quatre-vingt, rarement cent. Encore faut il soustraire, de ces années, les temps de maladie, de tristesse, de malheur. Si bien que, dans un mois de vie, c’est à peine si un homme a quatre ou cinq journées de vrai contentement et de franc rire. Le cours du temps est infini, mais le lot de vie assigné à chacun est fini, et la mort y met un terme à son heure. Une existence n’est, dans la suite des siècles, que le bond du cheval qui saute un fossé. Or mon avis est, que quiconque ne sait pas faire durer cette vie si courte autant que possible, et ne satisfait pas durant ce temps tous les penchants de sa nature, n’entend rien à ce qu’est en réalité l’humanité. ... Conclusion : Je nie, K’iou, tout ce que tu affirmes, et je soutiens tout ce que tu nies. Garde toi de répliquer un seul mot ! Va-t-en bien vite ! Fou, hâbleur, utopiste, menteur, tu n’as rien de ce qu’il faut pour remettre les hommes dans leur voie. Je ne te parlerai pas davantage. — Confucius salua humblement, et sortit à la hâte. Quand il s’agit de monter dans sa voiture, il dut s’y prendre par trois fois pour trouver l’embrasse, tant il était ahuri. Les yeux éteints, la face livide, il s’appuya sur la barre, la tête ballante et haletant. Comme il rentrait en ville, à la porte de l’Est, il rencontra Liouhia-ki. Ah ! vous voilà, dit celui ci. Il y a du temps, que je ne vous ai vu. Votre attelage paraît las. Ne seriez vous pas allé voir Tchee, par hasard ?.. Je suis allé le voir, dit Confucius, en levant les yeux au ciel, et soupirant profondément. ... Ah ! fit Liouhia-ki ; et a-t-il admis une seule des choses que vous lui avez dites ?.. Il n’en a admis aucune, dit Confucius. Vous aviez bien raison. Cette fois, moi K’iou, j’ai fait comme l’homme qui se cautérisait alors qu’il n’était pas malade (je me suis donné du mal, et me suis mis en danger, en vain). J’ai tiré la moustache du tigre, et ai bien de la chance d’avoir échappé à ses dents.


B.   Tzeu-tchang qui étudiait en vue de se pousser dans la politique, demanda à Man-keou-tei : Pourquoi n’entrez vous pas dans la voie de l’opportunisme (celle de Confucius et des politiciens de l’époque) ? Si vous n’y entrez pas, personne ne vous confiera de charge, vous n’arriverez jamais à rien. Cette voie est la plus sûre, pour arriver à la renommée et à la richesse. On y est aussi en compagnie distinguée. — Vraiment ? dit Man-keou-tei. Moi, les politiciens me choquent, par l’impudeur avec laquelle ils mentent, par leurs intrigues pour enjôler des partisans. A leur opportunisme factice, je préfère la liberté naturelle. — La liberté, dit Tzeu-tchang, Kie et Tcheou la prirent en toute chose. Ils furent tous les deux empereurs, et pourtant, si maintenant vous disiez à un voleur, vous êtes un Kie, ou vous êtes un Tcheou, ce voleur se tiendrait pour grièvement offensé, tant leur abus de la liberté a fait mépriser Kie et Tcheou par les plus petites gens. ... Tandis que K’oung-ni et Mei-ti, plébéiens et pauvres, ont acquis par leur usage de l’opportunisme une réputation telle, que si vous dites à quelque ministre d’État, vous êtes un K’oung-ni, ou vous êtes un Mei-ti, ce grand personnage se rengorgera, se tenant pour très honoré. Cela prouve que ce n’est pas la noblesse du rang qui en impose aux hommes, mais bien la sagesse de la conduite. — Est ce bien vrai ? reprit Man-keou-tei. Ceux qui ont volé peu, sont enfermés dans les prisons. Ceux qui ont volé beaucoup, sont assis sur les trônes. Voler en grand, serait ce opportunisme et sagesse ?.. Et puis, les politiciens sont ils vraiment les purs que vous dites ? C’est à la porte des grands voleurs (des princes feudataires), qu’on les trouve postés, en quémandeurs. Siao-pai duc Hoan de Ts’i, tua son frère aîné, pour épouser sa veuve ; et malgré cela Koan-tchoung consentit à devenir son ministre, et lui procura, per fas et nefas, le pas, comme hégémon, sur les autres feudataires. Confucius a accepté un cadeau de soieries de Tien-Tch’eng-tzeu, l’assassin de son prince et l’usurpateur de sa principauté. La morale naturelle exigeait que ces deux politiciens censurassent leurs patrons. Ils firent, au contraire, les chiens couchants, devant eux. C’est leur opportunisme (égoïste, visant au profit personnel), qui les fit ainsi descendre jusqu’à étouffer leur conscience. C’est d’eux qu’a été écrit ce texte : Oh ! le bien ; oh ! le mal... Ceux qui ont réussi, sont les premiers ; ceux qui ne sont pas parvenus, sont les derniers. — Tzeu-tchang reprit : Si vous abandonnez toutes choses à la liberté naturelle, si vous n’admettez aucune institution artificielle, c’en sera fait de tout ordre dans le monde ; plus de rangs, plus de degrés, plus même de parenté. — Man-keou-tei dit : Est ce que vos politiciens, qui affectent de faire tant de cas de ces choses, les ont bien observées ? Voyons vos parangons ! Yao mit à mort son fils aîné. Chounn exila son oncle maternel. Quel respect pour la parenté !.. T’ang exila son suzerain Kie, Ou tua Tcheou. Quel respect pour les rangs !.. Le roi Ki supplanta son frère aîné, le duc de Tcheou tua le sien. Quel respect pour les degrés !.. Ah oui, les disciples de K’oung-ni parlent doucereusement, les disciples de Mei-ti prêchent la charité universelle, et voilà comme ils agissent pratiquement. — La discussion n’aboutissant pas, Tzeu-tchang et Man-keou-tei s’en remirent à un arbitre, lequel prononça ainsi : Vous avez tous les deux tort et raison, comme il arrive quand on tient une position trop tranchée. Le vulgaire ne voit que la richesse ; le politicien ne prise que la réputation. Pour arriver à leur but, ils luttent et s’usent. Sage est celui qui considère le oui et le non, du centre de la circonférence (comparez chap. 2 C), et qui laisse la roue tourner. Sage est celui qui agit quand les circonstances sont favorables, qui cesse d’agir quand il en est temps. Sage est celui qui ne se passionne pour aucun idéal. Toute poursuite d’un idéal est funeste. Leur obstination dans la loyauté, fit arracher le cœur à Pi-kan, et crever tes yeux à Ou-tzeusu. Leur acharnement à dire vrai, à tenir la parole donnée, poussa Tcheu-koung à témoigner en justice contre son père, et Wei-cheng à se laisser noyer sous un pont. Leur désintéressement inflexible, fit que Pao-tzeu mourut à genoux au pied d’un arbre, et que Chenn-tzeu fut ruiné par les artifices de Ki de Li. Confucius n’honora pas la mémoire de sa mère, K’oang-tchang se fit chasser par son père, pour cause de scrupules rituels exagérés. Ce sont là des faits historiques connus. Ils prouvent que toute position extrême devient fausse, que toute obstination exagérée ruine. La sagesse consiste à se tenir au centre, neutre et indifférent.


C.   Inquiet dit à Tranquille : Tout le monde estime la réputation et la fortune. La foule courtise les parvenus, s’aplatit devant eux et les exalte. La satisfaction que ceux ci en éprouvent, fait qu’ils vivent longtemps. Pourquoi ne vous poussez vous pas ? Votre apathie est-elle défaut d’intelligence, ou manque de capacité, ou obstination dans certains principes a vous particuliers ? — Tranquille répondit : je n’ai envie, ni de réputation, ni de fortune, parce que ces choses ne donnent pas le bonheur. Il est trop évident que ceux qui se poussent, faisant litière de tout principe gênant, se formant la conscience sur des précédents historiques quelconques ; il est trop évident, quoi que vous en disiez, que ces hommes n’obtiennent pas de vivre satisfaits et longtemps. Leur vie n’est, comme celle des plus vulgaires, qu’un tissu de travaux et de repos, de peines et de joies, de tâtonnements et d’incertitudes. Quelque avancés qu’ils soient, ils restent exposés aux revers, au malheur. — Soit, dit Inquiet ; mais toujours est il que, tant qu’ils possèdent, ils jouissent. Ils peuvent se procurer ce que le Sur-homme et le Sage n’ont pas. Quiconque a atteint une position élevée, c’est à qui lui prêtera ses bras, son intelligence, ses talents. Même dans une position moindre, le parvenu est encore privilégié. Pour lui tous les plaisirs des sens, toutes les satisfactions de la nature. — Égoïsme repu, dit Tranquille. Est ce là le bonheur ?.. A mon avis, le Sage ne prend pour lui que strictement ce qu’il lui faut, et laisse le reste aux autres. Il ne se remue pas, il ne lutte pas. Toute agitation, toute compétition, est signe de passion morbide. Le Sage donne, se désiste, s’efface, renonce, sans s’en faire un mérite, sans attendre qu’on l’y force. Quand le destin l’a élevé au pinacle, il ne s’impose à personne, il ne pèse sur personne ; il pense au changement à venir, au tour éventuel de la roue, et est modeste en conséquence. Ainsi firent Yao et Chounn. Ils ne traitèrent pas le peuple avec bonté, mais ils ne lui firent aucun mal, par abstraction et précaution. Chan-kuan et Hu-You refusèrent le trône, par amour de la sécurité et de la paix. Le monde loue ces quatre hommes, qui agirent pourtant contrairement à ses principes. Ils ont acquis la célébrité, sans l’avoir recherchée. — En tout cas, dit Inquiet, ils ne l’ont pas eue gratis. Au lieu des souffrances de l’administration, ils s’infligèrent celles de l’abstinence et des privations, une forme de vie équivalant à une mort prolongée. — Du tout, dit Tranquille. Ils vécurent une vie commune. Or la vie commune, c’est le bonheur possible. Tout ce qui dépasse, rend malheureux. Avec ses oreilles pleines de musique et sa bouche remplie de mets, le parvenu n’est pas heureux. Le souci de soutenir sa position, en fait comme une bête de somme qui gravit sans cesse la même pente, suant et soufflant. Toutes les richesses, toutes les dignités, n’éteindront pas la faim et la soif qui le tourmentent, la fièvre intérieure qui le dévore. Ses magasins étant pleins à déborder, Il ne cessera pas de désirer davantage, il ne consentira pas à rien céder. Sa vie se passera à monter la garde autour de ces amas inutiles, dans les soucis, dans la crainte. Il se barricadera dans son domicile, et n’osera pas sortir sans escorte, (de peur d’être pillé, enlevé, rançonné). N’est ce pas là une vraie misère ? Eh bien, ceux qui la souffrent, ne la sentent pas. Inconscients dans le présent, ils ne savent pas non plus prévoir l’avenir. Quand l’heure du malheur sonnera, ils seront surpris, et tous leurs biens ne leur vaudront pas même un jour de répit. Bien fou est celui qui se fatigue l’esprit et qui use son corps, pour aboutir à pareille fin.


  1. Le digne Tchan-ho, alias Tchan-ki, nom posthume Tchan-Hoei. Plus connu sous les appellatifs Liouhia-hoei on Liouhia-ki, du nom de son pays.