Les petits Patriotes du Richelieu/05

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Revue L'Oiseau bleu (1p. 93-107).

V. — OU L’ON DÉCIDE DE SE RENDRE À MONTRÉAL


Le lendemain, à l’issue du déjeuner, Olivier s’attarda à causer avec sa grand’mère. Il commenta avec elle chacun des événements de la veille. Il se tenait debout près d’une fenêtre largement ouverte, car la journée promettait d’être chaude. Un ciel sans nuage, une lumière resplendissante, une sorte d’émerveillement des êtres et des choses, en face d’un printemps parvenu à son apogée, communiquait je ne sais quelle vie à l’esprit, et remplissait le cœur de tous les espoirs. Les yeux d’Olivier se posaient avec confiance sur le cadre de clarté et de verdure qui l’entourait. Distraitement, il voyait évoluer dans le jardin potager, à gauche de la maison, Sophie, la cuisinière. Josephte se tenait près d’elle, et sa voix claire, ses rires, parvenaient jusqu’à lui. Au loin, César grondait dans sa niche. Sophie n’avait pas permis qu’il suive la fillette dans le petit royaume où poussaient les légumes. Il aurait vite mis au pillage ce coin de jardin, objet de ses soins.

Marie, la sœur aînée, n’était pas descendue pour le déjeuner. « Elle avait besoin de repos et n’apparaîtrait que pour le dîner », avait-elle fait avertir.

Olivier vit une voiture s’arrêter près de la maison sur la route. Un robuste garçon de ferme sautait bientôt à terre et s’engageait dans le petit sentier conduisant à la cuisine des Précourt.

— Grand’mère, dit le jeune homme, voici l’un des engagés de la ferme. Vous m’excusez un instant. Il doit y avoir urgence, sans cela, l’on aurait, attendu pour me communiquer la nouvelle à ma visite de l’après-midi.

— Reviens tout de suite, n’est-ce pas ?

— Comptez sur moi.

Un quart d’heure plus tard, le jeune homme reprenait sa place près de sa grand’mère. Il avait l’air pensif.

— Eh bien, Olivier, que te voulait-on ?

— Peu de chose, en somme. Mais le Montréal repart demain de bonne heure, paraît-il, et, si je le désire, l’on pourrait envoyer à bord, cet après-midi, un chargement considérable de blé et de pois.

— Qu’as-tu décidé ?

— Il serait avantageux, je crois, de faire celle expédition maintenant. Car, vous le savez, nous faisons d’excellentes affaires avec nos grains, cette année. Une partie est déjà vendue aux exportateurs de Montréal.

— Alors ?

— Eh bien, j’ai donné l’ordre, d’agir en sorte que tout soit prêt, en effet, pour deux heures de relevée. Je serai sur les lieux, avec le capitaine Lespérance qui jugera mieux que nous de la quantité exacte qu’il lui sera possible de transporter.

— Tu t’arranges toujours fort bien avec cet actif et agréable capitaine. Tout est pour le mieux, Olivier ?

— À peu près.

— Que veux-tu dire ?

— Grand’mère, je crois qu’il faut que je suive le blé à Montréal. Une visite à nos clients ne serait pas inutile en ce moment. Il se pourrait que je puisse leur céder ce qui nous reste de grains, en faisant quelques concessions, bien entendu. Mais nous le pouvons.

— Olivier, mon enfant, pourquoi envelopper de ce prétexte d’affaires ton grand désir d’être à Montréal en ce moment ?

— Ce n’est pas un prétexte, je vous assure. Nous avons fait beaucoup d’argent dernièrement. Il faut profiter de cette veine heureuse…

— Olivier !

— Eh bien, admettons, grand’mère, qu’un voyage à Montréal me plaise en ce moment…

— Et à moi aussi, le voyage plairait, dit la voix de Marie, qui surgissait, habillée d’une élégante robe de cachemire blanc.

— À ce temps-ci de l’année, Marie ? dit la grand’mère, qui avait sursauté à la vue de la jeune fille.

— Les Debartzch s’y rendent. D’autres aussi. Nous aurons bien quelques sauteries, en plus de stations intéressantes dans les magasins. Vous ne vous ennuierez pas, grand mère ? Josephte ne retourne pas au couvent, cette année, elle vous tiendra compagnie.

— Comme tu deviens mondaine, Marie ? Si tu pouvais l’être un peu moins, et Olivier un peu plus… dit encore la grand’mère, avec tristesse.

— Allons, chère, bien chère grand’mère, dit Olivier en riant, votre goût de l’équilibre ne vous abandonne jamais. Mais si je consens à accompagner parfois Marie dans le monde, à sacrifier à ses goûts frivoles…

— Tut, tut, tut, mon frère, dis donc franchement que tu accepteras de substituer parfois à l’amour de la politique, la politique de l’amour… Et tu feras bien.

— Une insinuation ? Encore, Marie ?

— Écoute, Olivier, tu es de bonne humeur, tu ne refuses pas de me conduire à Montréal, je puis bien te faire une confidence, en retour. Il s’agit de Mathilde, je te l’ai déjà dit.

— Quelque bavardage que tu as pris au sérieux, sans doute ?

— Je le voudrais. Mais le fait a été de nouveau confirmé, hier soir, chez les Saint-Ours, par ce jeune officier avec lequel j’ai dansé plusieurs fois.

— Ce qui m’a tout à fait vexé, étant donné les circonstances. Mais ce que tu peux fuir mon regard en ces occasions.

— Je te connais si bien.

— Que te disait-il, ce danseur, dont les cheveux, pardonne-moi, ressemblent à une tire manquée de la Sainte-Catherine ?

— Naturellement, tu n’as vu en lui que des défauts… Quels yeux il a, pourtant, cet officier !

— Oh ! assez ! Au fait, Marie.

— Voici. Il arrivait de Montréal, figure-toi, mon danseur, et m’a parlé des rares salons français où il a été reçu. Un soir, paraît-il, un officier de ses amis, amoureux d’une belle jeune fille… je n’ose continuer.

— Pourquoi pas, Marie ? Notre cousine Mathilde possède assez de charmes pour qu’on lui fasse beaucoup la cour.

Mais le front rembruni du jeune homme démontrait qu’il était atteint par le bavardage de sa sœur.

— Sans doute, Olivier. D’ailleurs, on peut aimer Mathilde sans être assuré de la réciprocité d’un pareil sentiment. Jusque-là, je pensais comme toi. Mais ce qui me paraît digne d’attention, c’est que mon danseur a ajouté : « Mon ami est plein d’espoir. Il gagnera le cœur de la belle Mathilde Perrault, car le papa de celle-ci est pour lui et a promis de plaider sa cause. Il aime vraiment mes compatriotes, ce M. Perrault, vous savez, mademoiselle. »

Olivier se leva. Sa physionomie exprimait une hauteur dédaigneuse. Et n’eût été la pâleur de son visage, bien perspicaces eussent été ceux qui auraient deviné son trouble intérieur.

— Grand’mère, dit-il, en se penchant pour embrasser la vieille dame, je vous quitte. Si Marie et moi partons demain matin… il faut nous hâter.

— Oh ! si vite que cela, Olivier ? dit la grand-mère.

— Vous voyez bien que cela devient pressant, qu’il s’agisse d’affaires matérielles ou… de cœur.

La grand’mère pressa la main du jeune homme, mais chercha en vain à rencontrer son regard. Elle soupira. Comme tout se compliquait dans la vie morale et sentimentale de son petit-fils ! Qu’adviendrait-il ? S’il lui était donné de vivre encore longtemps près de lui, peut-être pourrait-elle aplanir sinon éloigner tout à fait certaines difficultés. Hélas, elle le voyait bien. Ses années, ses jours même étaient mesurés. Son cœur était si malade… Quelles affreuses palpitations la nuit précédente l’avaient tenue éveillée de longues heures…

— Olivier, dit Marie, alors qu’elle le voyait se diriger vers la porte du jardin, c’est entendu, nous partons demain ? Je me prépare ?

— Tu te prépares.

— Et puis, mon cher frère, on me dit que nos sacs de blé se vendent très bien, tu te montreras bien généreux pour moi ?

— En quoi, Marie ? Tu veux robes et chapeaux ? Ne te gêne pas. Je t’envie de ne désirer pour ton bonheur que colifichets et… danseurs aux cheveux jaunes.

— Ne sois pas méchant, Olivier, fit Marie. Je puis t’être utile, à Montréal, chez les…

— Je te défends de te mêler de choses qui me regardent aussi intimement. Tu m’entends bien, n’est-ce pas, Marie ? lança Olivier, les yeux étincelants.

— Très bien. Tu le regretteras peut-être un jour… fit la jeune fille, en se mordant les lèvres de vexation. Elle inclina la tête du côté de la grand’mère qui les regardait tous deux tristement et sortit du salon par la porte opposée à celle d’où sortait également son frère en précipitant sa marche.

Il était onze heures du soir lorsque le jeune homme revint à la maison. Il entra doucement, croyant que l’on s’était retiré de bonne heure, en prévision du départ matinal du lendemain. Mais en pénétrant dans la grande pièce où l’on se réunissait chaque soir, il aperçut sa grand’mère lisant à la lueur du candélabre d’argent à sept branches. Elle leva aussitôt la tête et repoussa son livre.

— Enfin, mon enfant, te voici. Comme tu reviens tard !

— Grand’mère, pourquoi m’avez-vous attendu ? Cela me contrarie de vous voir vous fatiguer ainsi.

— Je me reposerai durant ton absence… Elle sera longue, Olivier ? jeta interrogativement l’aïeule.

— Comment puis-je le dire ? Tant d’intérêts sérieux sont en jeu… Je vous tiendrai au courant.

— De tout, mon enfant ? demanda en souriant la grand’mère.

— Pourquoi pas ? Je puis compter sur votre indulgence, sinon toujours sur votre approbation.

— Comme tu ressembles à ton grand-père Précourt parfois ! Dans tes réponses, c’est toute ma jeunesse anxieuse et aimante que j’entrevois.

— C’était un mauvais sujet, mais qui vous adorait tout à fait, ce grand-père inconnu, dont je suis l’un des modestes rameaux.

— Un rameau ! quel mot provocant, mon grand. Seras-tu jamais un rameau… d’olivier ?

— Vous êtes terrible, grand’mère, à votre tour, répliqua le jeune homme, que l’esprit demeuré très vif, chez sa grand’mère, amusait beaucoup… Mais, savez-vous, j’arrive en droite ligne de chez le Dr Nelson. Les papiers qu’il m’a confiés vont me permettre de voir et d’entendre de très près, à Montréal, M. Papineau, puis M. La Fontaine.

— Tu te brûleras l’âme auprès du premier, sans doute, mais le second mettra un peu de calme dans ta mauvaise tête… Allons, je monte me coucher maintenant. Mon petit, je te confie à la Providence.

— Laissez-moi porter votre bougeoir, jusqu’à votre chambre.

— Ne te trouble pas pour si peu… As-tu beaucoup de préparatifs à faire, dis-moi ? Sophie se désolait de ne pas te voir revenir plus tôt. Elle croyait ses services indispensables. Elle a préparé les choses essentielles, du moins dans la malle en toile noire, « que tu préfères à toutes », assure-t-elle.

— Cette Sophie ! Toujours dévouée à bon escient. Non, grand’mère, il ne me reste, grâce à Sophie, qu’à mettre au point certains chiffres, concernant la vente probable de nouveaux grains.

— Alors, bonsoir, mon enfant. Ah ! j’oubliais, Josephte s’est montrée presque indocile, ce soir. Elle ne voulait pas monter à sa chambre. Elle voulait t’attendre.

— Nous la gâtons trop cette enfant. Sa grâce aimante nous rend lâches.

— Notre petite a fini par se consoler en t’écrivant un mot qu’elle m’a chargée de te remettre. Tu ne dois lire ce mot qu’à Montréal. Le voici.

— Quel bébé ! Elle ne pouvait me dire cela à l’oreille, demain. Car, je suppose que vous viendrez au bateau avec la petite ?

— Ne compte pas sur moi, Olivier. Je le regrette, mais je ne me sens pas assez vaillante, pour une promenade qui me réserve de l’émotion après tout.

— Mais je suis le premier à vous l’interdire dans ces conditions. Chère grand’mère, quelle est votre suprême recommandation ? Vous brûlez de me la dire.

Le jeune homme se rapprocha de l’aïeule sur ces mots. Il l’entoura avec affection de ses bras. Quelle mignonne, élégante, mais combien fragile petite vieille était sa grand’mère ! Le jeune homme voyait sa tête ne pouvoir se pencher même au niveau de ses épaules.

— Olivier, dit la grand’mère avec sa douceur pénétrante, promets-moi de ne prendre aucune décision sous l’impulsion du moment… Sois patient avec ceux qui ne pensent pas comme toi… Ne juge pas, ne condamne pas les autres sans les avoir entendus.

— Sans doute, vous pensez à Mathilde en disant ceci ? demanda Olivier, qui tressaillait un peu les yeux au loin.

— Oui, mon enfant. Et tu vois que j’ai confiance en ce noble cœur de jeune fille.

— Chère, chère grand’mère, quel trésor vous êtes !… Je me sens un peu angoissé, c’est vrai, et j’ai hâte de me rendre compte de la gravité réelle ou imaginée de la situation dont on m’a parlé.

— Tu mettras, n’est-ce pas, un frein à la promptitude de son esprit, quelles que soient les circonstances. Tu réfléchiras, mon grand… L’amour de Mathilde, j’y tiens pour toi… Ce sera ta sauvegarde, le refuge de ton cœur quand je ne serai plus là…

— Voulez-vous bien vous taire… Vous serez toujours là…

— Mais invisible bientôt… Ne me regarde pas ainsi les yeux pleins de reproches… Bonsoir, mon enfant. Ne t’attarde pas trop, je te le répète.

— Bonsoir, bonsoir, grand’mère chérie.

Quel brouhaha, vers quatre heures le lendemain matin. On s’empressait autour des voyageurs. Un repas hâtif eut lieu au milieu de mots et de recommandations jetés pêle-mêle. Josephte n’avait d’yeux que pour son frère. Elle fit rire beaucoup par ses avis. N’alla-t-elle pas jusqu’à remarquer : « Olivier, n’oublie pas de remonter ta montre. Il faut toujours savoir l’heure à Montréal ».

Enfin l’on courut vers la voiture, Alec venait d’avertir que l’on avait juste le temps d’être au quai de l’île Madère pour cinq heures.

— À l’île Madère ? Déjà ! s’exclama la grand-mère, je n’aurais jamais cru que les eaux fussent si basses autour des rives de Saint-Denis.

— J’ai oublié de vous raconter ce détail, grand’mère, hier. Le capitaine Lespérance est la prudence même comme vous voyez, lança Olivier qui plaçait Josephte entre Alec et lui, sur le siège en avant de la voiture.

— Je l’ignorais, moi aussi, fit Marie, à qui son frère offrait maintenant la main pour monter et s’installer sur le siège en arrière. Elle se trouva entourée de ses nombreux sacs et colis. Que cela me déplaît, Olivier, de traverser ainsi à gué !

— Bah ! il faut s’attendre à quelques désagréments en voyage.

Sur le bateau, non loin de la famille Debartzch, que sa sœur courut saluer, qui donc Olivier aperçut-il causant avec animation ? Le Dr Duvert, Siméon Marchessault et… Michel. Ayant salué le capitaine et le seigneur Debartzch, qui le reçurent avec des exclamations de plaisir, Olivier Précourt s’empressa vers ses amis de Saint-Charles.

— Docteur, je ne puis croire que ce soit vous. Et vos malades ?

— Personne, heureusement, n’est gravement atteint en ce moment, mon ami. Et pendant huit jours, non cinq jours, j’espère, le Dr Nelson fera la visite à ma place. Il est urgent que je sois à Montréal. Nous en reparlerons. Comme vous voyez, mon petit messager est de la partie. Je crois que cela ne lui plaît pas beaucoup. Regardez son air contraint, acheva en riant le bon médecin de Saint-Charles.

— Contraint ? Non, timide, corrigea Marchessault, en frappant sur l’épaule de l’enfant. Aussi que de belles dames font aujourd’hui le voyage. Votre sœur est fraîche comme les premières roses de Saint-Charles, Olivier.

Sur un signe du docteur, Michel s’avança et prit le petit sac de voyage d’Olivier Précourt.

— Où dois-je le porter, Monsieur ? dit-il, d’un ton bas, un peu confus.

— Oh ! dans quelque coin, petit ami. Et du moment que tu surveilleras…

— Place-le près de mes bagages, Michel, reprit le docteur, et assieds-toi tout près. Il y a une fenêtre, non loin, tu ne perdras rien des manœuvres du départ, de cette façon.

— Michel ! cria Josephte, en le rappelant. Elle lui avait souri plusieurs fois déjà, tout en demeurant accrochée au bras de son frère. Michel, je veux te dire bonjour ici, et aussi bon voyage. Tu vois, je ne puis quitter mon frère… Va, va, maintenant, Michel.

— Écoute, ma petite Josephte, dit celui-ci qui avait ri de bon cœur avec ses amis, de la mine sérieuse de la fillette et de sa sollicitude pour lui ; écoute, il faut que tu te rendes auprès de Marie. Tu es trop gentille, tu ne voudras pas l’oublier ainsi jusqu’à la fin. D’ailleurs, j’ai affaire à l’intérieur. Je me demande quel confort, le capitaine va nous accorder. Va, va, auprès de Marie. Disons-nous adieu tout de suite.

— Oui, Olivier, je ferai tout ce que tu voudras, répondit la petite fille, dont les yeux s’emplissaient de larmes tandis qu’elle embrassait son frère. Oh !… Olivier, regarde, là-bas ! Michel… Pauvre Michel ! Oh !

À cet instant, le garçonnet, que Marie Précourt et ses amies Debartzch venaient de charger de leurs sacs, de leurs ombrelles, et de leurs lourds manteaux de voyage, glissait sur une pelure d’orange, et allait retomber au loin.

Olivier se précipita. Des exclamations de crainte et aussi de mécontentement s’entendirent du côté des jeunes filles. Mais déjà, Michel s’était relevé, les objets bien en mains.

— Merci, monsieur Olivier, dit-il, non sans dignité. Rassurez les belles dames. Rien n’est sali. J’ai levé très haut les bras…

— Je te suis, petit. Tu en as une belle écorchure au front…

Ils disparurent prestement, tandis que Josephte répondait par un petit sourire trempé de larmes au signe rassurant qu’Olivier lui faisait en s’éloignant. Elle tourna alors la tête vers Marie. Celle-ci lui adressait la parole, les yeux mécontents, la voix impatiente.