Les rues de Paris/Bruyère (Jean de la)

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Bray et Rétaux (tome 1p. 145-152).


LA BRUYÈRE (JEAN DE)



On n’a sur La Bruyère aucuns détails biographiques ; « On ne connaît rien de sa famille, dit Suard l’académicien, et cela est fort indifférent ; mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la tournure de son esprit, dans la société ; et c’est ce qu’on ignore aussi. »

D’Olivet, dans son Histoire de l’Académie, n’est pas absolument de cet avis puisqu’il nous dit : « On me l’a dépeint comme un philosophe qui ne songeait qu’à vivre tranquille avec des amis et des livres ; faisant un bon choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours ; craignant toute sorte d’ambition même celle de montrer de l’esprit. »

De son côté Boileau nous dit[1], mais à la date du 18 mai 1787, l’année même de la publication des Caractères et quelque temps auparavant sans doute : « Maximilien (La Bruyère) m’est venu voir à Auteuil, et m’a lu quelque chose de son Théophraste. C’est un fort honnête homme et à qui il ne manquerait rien si la nature l’avait fait aussi agréable qu’il a envie de l’être. Du reste, il a de l’esprit, du savoir et du mérite. »

L’éloge semble maigre, mais la lecture du livre, dont il ne connaissait que des fragments, sans doute ouvrit les yeux à Despréaux puisqu’il devint bientôt un des partisans zélés de La Bruyère et contribua beaucoup, avec Bossuet et Racine, à le faire entrer à l’Académie où le moraliste fut reçu six ans après la publication des Caractères, c’est-à-dire en 1693. On a remarqué qu’il fut le premier académicien qui, dans son discours, ait fait l’éloge des confrères vivants, Bossuet, La Fontaine et Despréaux. On ne sait plus rien de lui ensuite, si ce n’est la date de sa mort arrivée en 1696[2].

Ce silence des contemporains n’est-il pas des plus étonnants quand il s’agit d’un homme à qui son livre avait fait sans nul doute bien des ennemis et dont il semble que les Mémoires du temps auraient dû particulièrement s’occuper ? Il faut que sa vie tout à fait retirée, la réserve de son caractère, peut-être la crainte aient tenu la curiosité à distance.

Mais si La Bruyère est ignoré comme homme, l’écrivain jouit d’une assez belle notoriété « et le livre des Caractères, qui fit beaucoup de bruit dès sa naissance », n’a rien perdu pour nous de ses mérites, et il compte au premier rang des livres classiques. Ce n’est pas d’ailleurs le livre de tout le monde et qu’on puisse goûter à tous les âges. Il exige une certaine maturité d’esprit et une connaissance du monde qui permette d’apprécier la sagacité des observations. Je me rappelle que, jeune homme encore, un volume des Caractères m’étant tombé dans les mains, tout en appréciant tels ou tels passages, certaines façons de s’exprimer qui me semblaient vives, ingénieuses, originales, le plus souvent, mon inexpérience me rendait hésitant ; je m’étonnais ayant peine à comprendre et assez semblable à un homme qui entendrait parler une langue étrangère dont quelques mots seulement lui seraient familiers. Je pourrais encore me comparer à celui qui, voyant un portrait peint par un maître, mais sans connaître l’original, pourrait admirer l’habileté des procédés, le talent de facture, mais serait inapte à se prononcer quant à la ressemblance.

Dans mon ignorance du monde, je jugeais ce La Bruyère un peu bien enclin à la médisance, et montrant trop l’humanité par les côtés qui ne la font ni aimer ni estimer. Pour un chrétien sincère tel qu’il paraît avoir été d’après le chapitre justement vanté des Esprits forts, je le trouvais en général fort peu charitable, très hardi et même téméraire dans certains de ses jugements soit sur les hommes, soit sur les choses. À part le chapitre cité plus haut, on dirait que ce moraliste, qui avait lu l’Évangile et l’Imitation, écrit avec la plume de Théophraste ou Sénèque, une plume dont la pointe est d’or, de diamant même, mais singulièrement affilée et qui peut faire des blessures mortelles mieux que le meilleur stylet italien. Encore ne semble-t-il pas que, pareille à la lance d’Achille, elle sut toujours guérir les blessures qu’elle aurait pu faire.

La Bruyère dit excellemment : « Quand une lecture vous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l’ouvrage, il est bon et fait de main d’ouvrier. »

Très bien ! mais si je ne craignais de paraître téméraire, j’exprimerais le doute que telle soit l’impression qui résulte le plus habituellement de la lecture des Caractères et non pas plutôt une disposition railleuse, ironique, sarcastique, un sentiment de dédain et de mépris pour l’humanité. Le tort du moraliste précisément, c’est de s’adresser trop à l’esprit, à l’intelligence, et, dans son livre il n’y a pas assez pour le cœur. J’ajouterai qu’en certains endroits, quand il s’agit de sujets chatouilleux, qui se rencontrent dans l’étude des passions, le moraliste, en témoignant de sa sagacité comme observateur, ne fait pas toujours assez preuve de discrétion ; dans le chapitre sur les Femmes entre autres, il est telle phrase qu’on aurait plaisir à effacer, sûr de l’approbation du sexe, celle-ci par exemple :

« Il y a peu de femmes si parfaites qu’elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d’avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n’en a point. »

La Bruyère, au reste, je le répète, n’est point le livre des jeunes gens et moins encore des demoiselles.

Après ces réserves, appréciant les procédés de l’écrivain, je n’hésiterai pas à dire avec Suard : « Ce n’est pas seulement par la nouveauté et la variété des mouvements et des tours que le talent de La Bruyère se fait remarquer ; c’est encore par un choix d’expressions, vives, figurées, pittoresques ; c’est surtout par ses heureuses alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots, ni d’en transplanter d’un idiome étranger… En lisant avec attention les Caractères, il me semble qu’on est moins frappé des pensées que du style ; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de moins inattendu que le fond des choses mêmes ; et c’est moins l’homme de génie que le grand écrivain que j’admire. »

Il semble en effet que La Bruyère, pas toujours exempt de recherche, soit un ouvrier, non, un artiste merveilleusement habile dans l’art de bien dire et préoccupé surtout du désir de donner tout son relief à la pensée par l’expression. C’est un artiste, aussi voyons-nous qu’il excelle dans les portraits ; ils abondent dans son livre ou plutôt dans sa galerie, et touchés avec une largeur de pinceau en même temps qu’une délicatesse qui font que, tout en conservant, dans une certaine mesure, quelque air de ressemblance avec le type original et premier, ils ne sont point de simples copies, mais par des traits ajoutés et empruntés à divers modèles, nous saisissent par « cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constituent la perfection des beaux arts. »

Dirai-je cependant qu’on voudrait chez l’écrivain plus de spontanéité, plus d’abandon ; une phrase qui se détendit parfois et où l’on ne sentît pas autant le savant et studieux arrangement. On aimerait que La Bruyère

se souvînt un peu davantage du conseil de Régnier :

Les négligences sont ses plus grands artifices.

Le livre de La Bruyère est dans toutes les bibliothèques ; aussi faut-il être sobre de citations. Quelques passages suffiront.

« Il y a dans l’art un point de perfection comme de bonté et de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l’aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût et l’on dispute des goûts avec fondement.

« Il y a autant d’invention à s’enrichir par un sot livre qu’il y a de sottise à l’acheter ; c’est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises. »

« Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l’harmonie la plus douce est la voix de celle que l’on aime. »

« Être avec les gens qu’on aime, cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux, tout est égal. »

« Certains poètes sont sujets dans le dramatique à de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, élevés et remplis de grands sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu’il y comprend moins, l’admire davantage : il n’a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d’applaudir. J’ai cru autrefois, et dans ma première jeunesse que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre ; que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes et qu’avec toute l’attention que je donnais à leur récit, j’avais tort de n’y rien entendre : je suis détrompé. »

À l’appui de cette observation nous citerons une curieuse anecdote racontée par Fontenelle dans la vie de Corneille. On lit ces quatre vers dans la 1re scène du IIe acte de la tragédie de : Tite et Bérénice :

    Faut-il mourir, madame ; et, si proche du terme,
    Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
    Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort
    Puissent dans quatre jours se promettre ma mort ?

L’acteur Baron qui, lors de la première représentation, faisait le personnage de Domitian et qui, en étudiant son rôle, trouvait quelque obscurité dans ces quatre vers, crut son intelligence en défaut et en alla demander l’explication à Molière, chez lequel il demeurait. Molière, après les avoir lus, avoua qu’il ne les entendait pas non plus : « Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd’hui, et vous lui direz qu’il vous les explique. » Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au col comme il faisait ordinairement parce qu’il l’aimait, et ensuite il le pria de lui expliquer les vers qui l’embarrassaient : « Je ne les entends pas trop bien non plus, dit Corneille, mais récitez-les toujours, tel qui ne les entendra pas les admirera. »

Une citation encore, mais celle-ci faite dans un sentiment tout autre que pour les précédentes : « On a dû faire du style ce qu’on a fait de l’architecture. On a entièrement abandonné l’ordre gothique que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l’ionique et le corinthien ; ce qu’on ne voyait plus que dans les ruines de l’ancienne Rome, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même, etc. »

Ce passage, ou plutôt cette diatribe malheureuse contre notre admirable architecture gothique, et qu’on a plusieurs fois, non sans raison, reprochée à La Bruyère depuis le retour à de meilleures idées, pèse sur sa mémoire ; il est un bel exemple de la tyrannie des préjugés contemporains.



  1. Lettre à Racine.
  2. Il était né à Dourdan en 1639. Il venait d’acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l’histoire à M. le Duc, (fils du prince de Condé).