Les sangsues/06

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 35-47).

VI

COMMENT SE FAIT UN MARIAGE


Mme Gaudentie Pioutte retourna chez elle, en toute hâte. Elle croisa son frère dans le corridor de la maison et l’entraîna au parloir où elle lui fit le plus grand éloge de M. Caillandre. Elle ne lui dit du caractère du jeune homme que ce qui était le plus propre à exciter l’enthousiasme du vieux prêtre qu’elle ne lâcha que lorsqu’il fut intimement persuadé que jamais Cécile ne pourrait avoir un meilleur parti. Elle décida l’abbé à visiter M. Tacussel et M. Médizan, puis elle monta dans la chambre de Cécile, qui l’attendait en lisant. Elle composa auprès de sa fille un nouveau panégyrique de M. Caillandre, en changeant toutefois les termes et en sculptant, pour l’imagination de la jeune fille, un personnage tout neuf qui ne ressemblait en rien à celui qu’elle avait façonné pour son frère. Cécile l’écouta attentivement, mais en se gardant bien de répondre, ce qui excita l’indignation de Mme Pioutte, qui s’en alla furieuse, en faisant claquer les portes et en criant qu’elle se tuait pour des filles ingrates qui ne lui tenaient aucun compte de tous ses sacrifices.

L’abbé Barbaroux se rendit chez l’abbé Tacussel, prêtre ambitieux et diplomate, qui ne réussissait que par l’habileté de ses flatteries et l’immensité de son optimisme. Il savait que tout ce que l’on dit des gens se répète, le bien comme le mal, et il louait, sans cesse, les présents comme les absents. Il se répandit aussitôt en éloges sur M. Caillandre, vanta son intelligence, son cœur, son honnêteté.

— C’est un de ces caractères fermement trempés, mon cher abbé, qui font le plus grand honneur à l’éducation ecclésiastique. Il a quelque chose de l’acier. C’est l’honnête homme courageux, loyal et fier qui impose sa volonté et ne transige pas.

L’abbé Barbaroux devait se souvenir plus tard de ce jugement.

M. Médizan, le directeur du Crédit Parisien, un grand monsieur rasé, sec et condescendant, lui fournit également des renseignements parfaits sur son caissier en qui il estimait surtout le bon employé, exact, probe, méticuleux et correct.

Comment ce bon M. Barbaroux n’eût-il pas été ravi ? Que vouliez-vous qu’il fît en face de tant de louanges et de compliments ? Il remercia le ciel avec ferveur de sa protection si visible et courut conter à Gaudentie le résultat de ses entrevues. Ils s’exaltèrent ensemble et pleurèrent d’attendrissement sur le bonheur qui allait échoir à Cécile, ils firent mille rêves, cent projets d’avenir et partagèrent leur joie, comme ils avaient souvent partagé leurs peines.

Et soudain Mme Pioutte mit à éviter son frère autant d’affectation qu’elle en montrait jadis à le chercher. Elle se glissait discrètement dans les corridors, osant à peine respirer, de peur d’être entendue de lui. Elle ne bougea plus guère de sa chambre, et, plusieurs fois, s’y fit servir son repas. Et quand, par hasard, elle croisait l’abbé, elle montrait une figure si triste et elle soupirait tant qu’une taupe en eût été frappée. Certes, la malice était cousue de fils blancs, mais l’abbé était un peu myope, comme on sait. Il avait beau, cependant, ne pas être observateur et vivre, dans son imagination mystique, sans trop remarquer ce qui se passait autour de lui, il ne put s’empêcher de voir combien, en quelques jours, Mme Pioutte avait changé. Elle ne se plaignait de rien, mais ce silence plein de dignité parut à l’abbé plus pesant et plus redoutable encore que n’importe quelles plaintes.

Un jour même, Théodore, croyant entrer à l’improviste au salon, y trouva Mme Pioutte, qui essuyait avec un mouchoir ses yeux pleins de larmes et qui fit en entendant s’avancer son frère un mouvement visible pour dissimuler son chagrin.

— Qu’as-tu donc, ma bonne Gaudentie ? s’écria l’abbé, en s’élançant vers sa sœur. Depuis quelques jours, tu n’es plus la même…

— Je n’ai rien, je n’ai rien, fit Mme Pioutte, qui parut suffoquer, ne m’interroge pas. Je ne peux rien te dire encore.

Elle s’évada, en laissant son pauvre frère se tourmenter l’esprit et cuver mélancoliquement les doutes et les inquiétudes qu’elle lui avait habilement semés dans l’esprit. Théodore ne comprenait rien à tout cela. Il supposait que ces soucis n’étaient pas étrangers au mariage de sa chère nièce, et, dans son trouble, il ne savait que prier et invoquer saint Antoine de Padoue, saint Jude, saint Expédit et d’autres saints d’une invention plus récente encore.

Trois fois, il demanda à sa sœur des explications, et, trois fois, elle lui répondit :

— Je ne veux rien te dire encore. Je ne veux pas que tu traverses les angoisses par où je passe. Si, comme je le crains, rien ne s’arrange, je serai toujours à temps de t’en aviser…

Elle savait bien, la rusée mâtine ! que les angoisses de l’abbé étaient d’autant plus pénibles à supporter qu’il en ignorait la cause exacte et leur importance.

Enfin, un jour que Théodore Barbaroux alignait péniblement des colonnes de chiffres, dans l’Économat, sa sœur se présenta à lui, dans le plus triste appareil, gémissante, courbée et toute prête, semblait-il, à porter quelqu’un en terre. Elle s’écroula sur une chaise et agita son mouchoir comme si elle souhaitait un dernier adieu à un navire imaginaire, qui emportait loin d’elle sa joie et son espoir.

— Notre pauvre Cécile ! s’écria-t-elle, d’une voix mourante et tout en s’efforçant de refouler dignement ses larmes.

L’abbé, tout ému, se leva :

— Mon Dieu, Gaudentie, qu’y a-t-il ? Dis-le-moi vite… C’était donc à cause de ça que tu étais si inquiète, ces jours-ci ? Je m’en doutais un peu… C’est le mariage de Cécile…

Mme Pioutte fit oui, de la tête, sans pouvoir répondre.

— Il est rompu ? demanda l’abbé, désespéré.

— Il est impossible ! dit Gaudentie avec tant de pathétique que cette simple déclaration parut au vieillard l’arrêt même de la Fatalité.

— Mais pourquoi ? s’écria-t-il enfin, affolé par le chagrin, le mystère et la blessure que cette déception faisait à sa paternité spirituelle. Un mariage ne se rompt pas sans raison.

Puis, hochant la tête, avec gravité, il leva les bras au ciel et proclama :

— Le Christ saccage en nous tout ce qui est humain. Mon Dieu, vous voulez m’éprouver. Merci. Il est noble et doux de souffrir comme vous l’avez fait.

Gaudentie, après avoir repris haleine, consentit à raconter à son frère la débâcle de leur projet.

— Je t’ai dit que M. Caillandre consentait à prendre Cécile sans dot. Il n’est pas intéressé, ce jeune homme. Malheureusement, il a des parents qui n’ont pas entendu de cette oreille. Tu sais que M. Caillandre a perdu ses parents, tout jeune, et que c’est Mme Hampy, qui a achevé son éducation, aidée en cela de M. et de Mme Farnarier, ses grands-parents maternels, d’anciens portefaix enrichis. Ils ont été tenus au courant, bien entendu. Quand ils ont su que Louis voulait épouser une jeune fille pauvre, ils ont été très étonnés. Ils ont déclaré qu’ils refuseraient leur consentement, que jamais ils n’accepteraient que leur petit-fils se mette en ménage sans rien. On a eu beau leur parler des qualités de Cécile, leur dire comment elle a été élevée, vanter son économie et ses principes, rien n’y a fait. Ils sont très têtus, ils répètent qu’un jeune homme qui apporte une certaine somme, par an, dans le ménage, doit choisir une jeune fille qui ait un revenu équivalent. Et Louis a beaucoup d’affection et de respect pour eux, jamais il ne voudra leur désobéir en se mariant sans leur autorisation…

— Mais je les verrai, moi, ces Farnarier, s’écria l’abbé, je leur parlerai…

— N’en fais rien, s’écria Gaudentie, vivement. Comment, nous aurions l’air de leur jeter Cécile à la tête ? Cela ne serait pas digne…

— Tu as raison, Gaudentie. Mais… ils demandent une forte dot ? demanda l’abbé, avec une anxiété visible.

Mme Pioutte lui jeta un regard incisif.

— Jamais ils ne donneront leur petit-fils à une femme qui ait moins de vingt mille francs !

L’abbé respira et s’écria aussitôt, en reprenant son ton de voix ardent et jovial :

— Vingt mille francs ! Mais cela se trouve, ce n’est pas la mer à boire !

— C’est assez, cependant, pour que Cécile soit obligée de renoncer à ce mariage auquel elle tenait tant, la pauvre petite ! Elle a beaucoup pleuré, quand elle l’a su, puis elle s’est résignée. Que faire ? Il faut accepter les tristesses de notre position ! Que la volonté de Dieu soit faite, et non la nôtre !

— Voyons, Gaudentie, s’écria l’abbé, en posant sa main droite sur le bras de sa sœur, tu as tort de ne pas avoir plus de confiance en moi. Sais-tu que je t’en veux presque de ton silence ? Comment n’as-tu pas pensé plus tôt que j’étais là, moi, que tu n’avais qu’à parler… Ta fille aura ses vingt mille francs ! Il ne sera pas dit qu’elle manquera un mariage si bien sous tous les rapports, pour une misérable somme d’argent, et quand son vieux bonhomme d’oncle est encore là…

Mme Pioutte se leva avec beaucoup d’agitation.

— Oh ! Théodore, comme je te reconnais là, comme je retrouve ton affection et ta bonté ! Que serions-nous devenus sans toi ? Mais, écoute, il faut une limite à tout. Tu as été pour mes enfants un véritable père, nous t’en aurons une éternelle reconnaissance, tu t’imposes pour nous de lourds sacrifices… Je ne peux pas encore accepter celui-là…

— Voyons, Gaudentie !

— Non, mon ami, non, s’écria Gaudentie, avec un nouvel élan de générosité, c’est trop ! Nous ne voulons pas que tu te mettes sur la paille pour nous. Tu es gêné. Ce n’est pas le moment de faire une telle brèche à ton budget. Déjà, tu n’as pu, le mois dernier, payer tes professeurs. Il ne faut pas agir ainsi. Je crois même que souvent nous abusons de ta charité. Cette note de modiste, l’autre jour, t’a causé bien du tracas. J’ai grondé mes filles. Mais, tu sais, elles se laissent aller facilement aux tentations. Quand mon pauvre mari vivait, elles étaient si peu habituées à compter…

— Voyons, Gaudentie, l’affaire de la modiste est de trop ici. Laissons-la de côté. Je t’ai dit qu’il m’était impossible de continuer à faire de telles dépenses, je t’ai priée de mieux surveiller les emplettes de tes filles, mais tout cela n’a rien à voir avec ce qui nous occupe. Il est inutile de s’endetter et de se gêner pour payer, très cher, des chapeaux à peu près inutiles et d’enrichir ainsi celles qui les font et qui sont souvent des femmes peu recommandables, quand il y a tant de pauvres créatures honnêtes qui meurent de faim… Mais cela n’a pas de rapport, encore une fois, avec le mariage de Cécile. Il y a des sacrifices qu’il faut savoir faire, quand il s’agit d’une chose aussi importante qu’un mariage. Cécile ne retrouvera peut-être jamais les conditions qui sont réunies là. Quand on a sous la main un jeune homme aussi plein de qualités solides que ce M. Louis Caillandre, on ne le laisse pas échapper comme cela. Certes, s’il refusait lui-même de prendre Cécile sans dot, je tiendrais moins à lui, car je l’estimerais moins. Mais ce sont ses parents ! Et d’ailleurs, cette soumission à leur volonté prouve en sa faveur… Le respect existe si peu de notre temps ! Crois-moi, Gaudentie, je connais les jeunes gens, nous aurons de la peine à en découvrir un qui ressemble à ce M. Louis Caillandre…

— Tout ce que tu dis est marqué comme toujours au coin du bon sens, mon cher Théodore. Mais il n’est pas moins vrai qu’en l’état actuel de tes finances nous ne pouvons accepter que tu te dépouilles d’une somme aussi importante. Oui, j’ai pensé à toi, tu n’en doutes pas, quand Mme Maubernard m’a posé les conditions des Farnarier, mais il m’a semblé que ce ne serait pas honnête de t’en parler, tant je te sais large et généreux…

— Ce scrupule t’honore, ma bonne Gaudentie, mais tu l’exagères…

— Non, mon ami. Admets que je les accepte ces vingt mille francs. Où les prendrais-tu ?

— Mais, répondit l’abbé, tu sais qu’il me reste une trentaine de mille francs. J’en prendrai les deux tiers, voilà tout.

Mme Pioutte avait, sans doute, d’excellentes raisons de ne pas toucher aux valeurs de son frère, car elle répondit avec empressement :

— Écoute, Théodore, je n’admettrai jamais cela. Cet argent te rapporte douze cents francs, qui sont compris dans les frais généraux de ta maison. D’ailleurs, on ne doit jamais toucher à son capital. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et puis, la plupart de tes valeurs ont été achetées plus cher que ce qu’elles valent maintenant. Tu perdrais en les réalisant…

— Oh ! cela ! fit l’abbé, avec un geste d’insouciance.

— Sois plus pratique, Théodore. Je t’assure que ce n’est pas le moment de vendre. Il y aura sûrement une hausse, tôt ou tard, sur ces valeurs. Tu vois bien que tu ne peux rien faire et que nous devons y renoncer, à ce mariage !

— Jamais, s’écria énergiquement l’abbé, qui se leva et se mit à marcher de long en large dans le salon, jamais ! Tu me déconseilles de vendre mes valeurs ? Très bien. Mais je peux hypothéquer ma maison. Elle vaut au moins soixante mille francs. Qu’est-ce que c’est qu’une hypothèque de vingt mille là-dessus ? Je trouverai toujours dans l’année de quoi payer l’intérêt…

— Non, vois-tu, dit Mme Pioutte, Cécile, ni moi, n’accepterons que tu fasses tant pour nous… Nous te sommes très reconnaissantes de ton intention. Mais nous refusons.

— Je vais envoyer chercher Cécile, dit l’abbé, qui commençait à se fâcher, je verrai si elle est aussi intransigeante que toi. D’ailleurs, tu n’as pas le droit de t’opposer à ce que je veux faire. Le bonheur de Cécile est en jeu. Ce n’est pas le moment de soulever des scrupules que j’admire et dont je suis fier, mais qui sont excessifs. Enfin, Gaudentie, je suis libre de doter ma nièce, je pense…

— Mon cher, mon admirable Théodore ! s’écria Mme Pioutte, en jetant les bras autour du cou de son frère, nous ne t’aimerons jamais assez, jamais nous n’oublierons ce que tu fais pour nous ! Comment pourrai-je jamais te rendre tout cela ? Grâce à toi, ma pauvre Cécile pourra se marier et être heureuse. Ta conduite est sublime !

— Ne dis pas cela, fit l’abbé Barbaroux, ému et qui essuyait une larme, ma conduite n’a rien d’extraordinaire. Et, d’ailleurs, j’en suis récompensé par vous au delà de mes propres mérites. Tes filles et ton fils ne me donnent-ils pas beaucoup de consolations par leur affection autant que par leur sagesse ? N’ai-je pas une famille ? Véritablement, Gaudentie, je ne peux pas me plaindre. Dieu m’a fait la part bien belle, et je l’en remercie à toute heure du jour. M’avoir permis de concilier l’état de célibat, si agréable à ses yeux, avec les douces joies de la famille, c’est une grande grâce qu’il m’a donnée là. La reconnaissance que j’ai envers lui, ne dois-je pas vous en garder un peu ? Vous répandez autour de moi les paisibles satisfactions de votre présence et de votre dévouement. Grâce à tes enfants, je connais quelques-uns des bonheurs de la paternité. Oui, Gaudentie, je me sens presque un cœur de père pour eux… Ne me dis donc pas que ma conduite est sublime ! Elle est toute naturelle et toute simple, ma chère, et c’est encore moi qui devrais vous remercier !

Si Mme Pioutte fut mal à l’aise devant ces ardents témoignages d’affection, elle n’en témoigna rien.

Elle pria son frère de tenir secret le don de ces vingt mille francs. Elle donna pour raison qu’il était inutile que Virginie l’apprît, car elle pourrait se marier avec une dot moindre, et il était à craindre qu’elle éprouvât un peu de jalousie en ne recevant pas, à son tour, une somme que l’on n’avait pourtant accordée à sa sœur que sous la pression des circonstances. Le prétexte était trop bon pour que l’abbé ne l’acceptât pas. Après avoir fait cependant quelques objections contre ce qu’il appelait des cachotteries, il promit de se taire.

Mme Pioutte courut au logis de Mme Maubernard. Il y avait deux semaines qu’elle n’y avait paru, et la vieille dame commençait à douter du succès. Mme Hampy venait chez elle, tous les trois jours, pour s’informer discrètement des nouvelles. — Je n’y comprends rien, disait Mme Maubernard, en hochant la tête, personne ne bouge. — Elle poussa un soupir de soulagement en revoyant sa bonne Gaudentie. Elle apprit avec joie l’enthousiasme de l’abbé Barbaroux et quels renseignements avaient donnés M. Médizan et l’abbé Tacussel.

On était au lundi. Il fut décidé que l’entrevue entre Louis Caillandre et Mlle Pioutte se ferait, le jeudi suivant, au Jardin Zoologique, autour du kiosque de la musique militaire.

Quand sa mère lui apprit cette grande nouvelle, Cécile parut aussi indifférente que d’habitude et eut un sourire dédaigneux. Sa mère la querella à ce sujet, et Virginie, qui assistait à l’algarade, éclata de rire :

— C’est tout à fait nouveau, dit-elle, une mère qui reproche à sa fille de ne pas montrer assez de joie à voir son fiancé !

— Oh ! il ne l’est pas encore ! répondit Cécile, avec calme.

Sa mère lui jeta un regard furieux, mais n’osa rien dire.

Le jeudi, elle s’occupa, dès le matin, de la toilette de sa fille. Quelle robe mettrait-elle, quel chapeau ? Et de longues discussions commencèrent.

Cécile voulait s’habiller très simplement, sa mère soutenait qu’elle devait exhiber tout ce qu’elle avait de plus beau, puis elle la trouva mal coiffée, et, à onze heures du matin, la jeune fille dut refaire entièrement sa coiffure. Le repas se passa en criailleries. Virginie riait, et ce fut à peine si Cécile et sa mère purent être prêtes à quatre heures.

Elles partirent à la hâte, se croyant en retard. Pourtant, quand elles arrivèrent au Jardin Zoologique, en sueur, haletantes, elles virent que Mme Maubernard et M. Caillandre n’y étaient pas encore. Elles s’assirent sur le terre-plein qui entoure le kiosque à musique. Les militaires jouaient un pot-pourri d’un musicien oublié, sur un opéra inconnu.

Non loin de là, il y avait une petite mosquée mauresque, avec un palmier si raide qu’il semblait découpé dans du zinc, et un chameau aux poils bourrus, aux genoux protubérants, se tenait immobile, derrière la grille, le museau élevé, dans la posture d’un muezzin. Ailleurs, des poules tournaient dans leurs cages, un paon éblouissant rouait sur un barreau, et des faisans blancs ou dorés erraient avec dignité, en levant très haut, précautionneusement, leurs pattes fines et précieuses.

— C’est très gai, cette entrevue, ne trouves-tu pas ? demanda tout à coup Cécile, qui paraissait impatientée et nerveuse.

— Mais non, fit sa mère, avec une gravité un peu pompeuse. C’est trop sérieux, au contraire, pour que ça me fasse cet effet. Je pense que si quelque chose a droit à notre respect, c’est bien le mariage.

— Oh ! maman, pas de phrases, s’il te plaît. Moi, je trouve cette entrevue absurde, et même ridicule, s’il faut tout dire. Est-ce assez stupide d’avoir l’air de se rencontrer ici par hasard ! Et avoir choisi le Jardin Zoologique, et un jeudi encore ! Comme c’est bien une idée de Mme Maubernard ! Et se réunir devant la cage du chameau, par-dessus le marché ! A-t-il l’air assez bête, ce chameau !

— Je ne te comprends pas, ma fille, dit Mme Pioutte, interloquée.

— Je le sais, va, maman. Tu ne t’es jamais donné la peine de chercher à me comprendre. D’ailleurs, qu’avons-nous de commun, toi et moi ?

— Comment ? Qu’avons-nous de commun ? Mais… mais, je suis ta mère, il me semble.

— Eh ! je le sais bien, mais après ? Sais-tu ce que je pense, ce que j’aime, ce que je suis ? Allons, maman, nous sommes deux étrangères l’une pour l’autre !

— Voilà la récompense, s’écria Mme Pioutte, indignée. Sacrifiez-vous pour vos enfants !

Mais elle se tut tout à coup. Elle voyait Mme Maubernard, suivie d’un jeune homme, longer la cage du chameau, en cherchant des yeux dans la foule bigarrée.

— Les voilà ! dit Mme Pioutte avec émotion.

Elle se leva et agita son parapluie. Mme Maubernard l’aperçut et s’avança. Son manteau marron, usé et démodé, se fraya un passage entre les nourrices et les mères attentives aux jeux de leurs rejetons. Quand elle arriva devant son amie, elle cria, fit l’étonnée, parla du hasard et présenta son compère. Certes, Mme Pioutte, d’après sa photographie, ne s’attendait pas à le trouver beau, mais elle ne l’aurait cependant jamais cru si mal que cela. Il y a des laideurs magnifiques, la sienne était misérable. Il était laid, mais d’une laideur pauvre et mesquine, décente et convenable, sans pittoresque et sans caractère ; il avait une de ces figures disgracieuses, ternes et mornes, qui éloignent à jamais toute femme, vous isolent comme un lépreux, et ne vous permettent de tenter ni conquête, ni compliment, ni même galanterie. Il traînait avec lui, douloureusement, le refus involontaire et implacable de tout amour, de toute sympathie tendre, de tout baiser consenti, de tout ce qui fait la vie de l’homme charmante, poignante, innombrable, variée !

Il était très grand, très maigre, les épaules voûtées, la poitrine étroite, le torse long et la tête si enfouie dans les épaules qu’on ne lui voyait pas de cou. Il avait le teint terreux, la peau huileuse, le front bas, une barbe courte et clairsemée, la voix caverneuse, des mains rugueuses et rouges, et des yeux énormes, à fleur de tête, humides et globuleux, qui roulaient comme de grosses billes noires et blanches, et qui semblaient presque inhumains, tant ils étaient inexpressifs et tant ils sortaient de leurs orbites. Bien qu’il eût fait toilette, il n’était habillé ni avec élégance, ni avec soin. Cécile vit de suite qu’il portait un col renversé, des souliers à élastiques, un nœud de cravate tout fait et qu’il n’avait pas de gants. Avec une redingote trop large et un pantalon noir, il arborait un chapeau de feutre marron. Simple et doux, il n’était ni timide, ni entreprenant, ni triste, ni gai. Il ressemblait à tout le monde. Il disait ce qu’il fallait dire et pensait ce qu’il fallait penser. C’était la médiocrité faite homme, le juste milieu, en redingote, le ni trop ni trop peu devenu fiancé et cherchant femme, au Jardin Zoologique, aux sons d’une musique de Boïeldieu. Il parla de tout ce dont il était nécessaire de parler, du temps, des maladies, de l’abbé Tacussel, du chameau, du Crédit Parisien, de l’école Saint-Louis-de-Gonzague. Il en causa gravement, sérieusement, sans sourire, ni plaisanter. Cécile se taisait. Mme Maubernard faisait des grâces et s’efforçait de mettre en valeur les talents de son jeune ami ; elle avait l’air d’un barnum. Mme Pioutte jubilait. Et tout le monde, autour d’eux, les regardait, car ce qu’ils venaient faire, là, dans le plus grand secret, avec tout le mystère de ces sortes d’entrevues, était si visible sur leurs physionomies que nul ne pouvait s’y tromper.

Les soldats entonnèrent un morceau de musique italienne, une marche frénétique et bruyante, qui assourdit tous les auditeurs du fracas de ses cuivres.

— Un bien joli morceau, dit M. Caillandre, pour essayer d’engager une conversation particulière avec Cécile.

— Oui, monsieur, répondit-elle, avec ironie, un bien joli morceau… pour faire danser des chiens savants.

Louis ouvrit des yeux plus grands encore, s’il est possible, et Cécile eut peur qu’il les laissât tomber. Elle regretta intérieurement de ne pas avoir une assiette, un plat, une soucoupe, un récipient quelconque, pour les recueillir au passage, s’ils venaient à lui glisser le long des joues.

— Vous êtes bonne musicienne, mademoiselle ?

Elle ne prit pas la peine d’afficher les airs modestes des jeunes filles que l’on interroge ainsi. Elle répondit oui, avec calme. M. Caillandre parut plus étonné encore. Comme cette Cécile ressemblait peu aux autres ! Et il la regardait avec admiration.

Mme Pioutte leva la séance. Les chaises remuèrent et grincèrent sur le gravier. Quelques dames prêtèrent l’oreille pour tâcher de saisir un bout de conversation.

— J’espère, monsieur, dit Mme Pioutte, que nous n’en resterons pas là et que nous aurons l’occasion de nous revoir.

— Je l’espère aussi, madame, fit M. Caillandre.

Il tendit la main à Cécile, sans attendre qu’elle lui présentât la sienne. Elle la mit avec regret dans cette large patte comme si elle croyait que ce fût là un piège qui refermerait sur ses doigts des pinces de crabe et ne les rouvrirait plus.

M. Caillandre et Mme Maubernard descendirent vers le bassin où le phoque s’amuse à décevoir les badauds, en plongeant sous l’eau pour ne plus reparaître de longtemps. Au loin, on entendait les aras et les perroquets pousser des cris aigus et féroces.

— Eh bien, monsieur Louis ? fit Mme Maubernard, en prenant la rampe de l’escalier étroit et rude qui aboutit au plateau de Longchamp, comment trouvez-vous Cécile ?

— Bien belle, bien belle ! répondit le jeune homme, avec mélancolie.

— N’est-ce pas ?

— Elle est si belle que je regrette de l’avoir vue.

Mme Maubernard s’était arrêtée pour souffler un peu. Appuyée contre le mur, elle regardait les longs bassins étinceler sous le ciel gris, entre les branches affinées des arbres d’hiver.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, avec vivacité.

Caillandre la débarrassait de son parapluie et de son réticule de velours vert, orné de pendeloques d’acier d’un goût très ancien.

— Parce que je suis déjà presque amoureux d’elle, et qu’elle ne voudra jamais m’épouser.

— Allons donc ! en voilà une idée !

— J’ai bien compris que je lui ai déplu, madame. Je sais que je ne suis pas beau. Et elle est si belle, elle !

Ils étaient arrivés sur le plateau. Un vent plus frais y soufflait et gémissait dans les branches toutes fourrées des cèdres majestueux et lugubres.

Le grondement des eaux, qui s’engouffraient dans les réservoirs, faisait un fracas marin, dans le silence mélancolique de cette après-midi pluvieuse. M. Caillandre marchait à petits pas pour permettre à Mme Maubernard de reprendre haleine. Et il tenait toujours à la main le parapluie de la vieille dame et son réticule aux ornements d’acier, qui y faisaient une étrange figure.

— Mon cher monsieur, dit enfin Mme Maubernard, en prenant le bras de son compagnon pour s’appuyer sur lui, je n’y vais pas par quatre chemins, je dis les choses comme elles sont. Vous verrez que vous épouserez Cécile. Dans notre société, vous savez, les jeunes filles ne font pas toujours leurs trente-six volontés. M. l’abbé et Mme Pioutte tiennent à ce mariage ; soyez tranquille ; il se fera.