Les sangsues/13

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 99-104).

XIII

OÙ LA VERTU DE MONSIEUR AUGULANTY TRIOMPHE


Le lendemain, à table, les pensionnaires remarquèrent l’extraordinaire distraction de l’abbé Barbaroux. Il était généralement inattentif, mais ce jour-là, sa figure concentrée et contractée indiquait l’importance de ses préoccupations. En vérité, le rapport de Mathenot causait à Barbaroux une souffrance intolérable. Le doute était une maladie réelle pour cet homme qui aimait à croire, comme certaines femmes aiment à aimer. Il avait beau se répéter que ce qu’on lui avait raconté n’était qu’une indigne calomnie, il ne laissait pas que d’en être douloureusement impressionné. Le caractère ecclésiastique de Mathenot donnait un grand poids à ses paroles, et quoiqu’il n’aimât pas beaucoup son collaborateur, Barbaroux n’avait jamais eu occasion que de l’estimer.

Il y avait là, pour un honnête homme aussi scrupuleux que le vieux prêtre, une belle occasion d’être perplexe, hésitant et inquiet.

Il guetta l’arrivée de l’économe dans le couloir où il rôdait, comme une âme en peine, et si bouleversé que de grosses gouttes de sueur perlaient à son front.

Quand le bel Augulanty parut, il le happa au passage et l’entraîna dans le cabinet étroit de l’économat dont il ferma soigneusement la porte.

— Mon cher Augulanty, dit-il, d’une voix que contraignait l’émotion d’avoir à accuser un aussi pieux personnage, vous savez mieux que personne la confiance que j’ai en vous et dont je n’ai jamais cessé de vous donner des preuves…

Quelque affectueux que fût ce début, il n’était pas moins menaçant. Augulanty flaira de l’orage dans l’air et disposa sa physionomie molle à prendre de suite l’expression qu’il serait nécessaire de lui communiquer.

L’abbé continuait avec une peine visible :

— Par conséquent, ne m’en veuillez pas… si je parais peut-être… avoir l’air d’écouter… ces propos que l’on m’a tenus… et auxquels… Je n’y crois pas, Augulanty, Dieu m’est témoin que je n’y crois pas ! Mais… il est bon que vous soyez averti et que… vous vous disculpiez… vous-même… Quoique je sache bien combien ces rapports sont calomnieux.

L’abbé s’épongeait le front avec un grand mouchoir à carreaux jaunes. Il respira comme un homme dont une lourde pierre écrase la poitrine. Augulanty avait arboré son air digne, mais il avait froid dans le dos. Il supposait que ces rapports concernaient Émilie Sayaudet. Il se prépara à la défense.

— Qu’a-t-on pu vous dire de moi, monsieur l’abbé ? demanda-t-il, avec une indignation contenue, je ne vois rien ni dans mon présent, ni dans mon passé, qui puisse prêter le flanc à la malveillance. Ma conscience n’a rien à se reprocher !

— Je le sais, dit l’abbé, qui parut cependant soulagé d’un grand poids, je ne doute pas de vous, mon cher ami…

— Enfin, qu’a-t-on pu vous dire ? J’ai le droit d’exiger une explication…

— Voici, expliqua Théodore Barbaroux, avec embarras. On m’a raconté que vous viviez avec une… femme, une ouvrière… qui s’appelle Chanilladet ou Chauyadet… Vous pensez si j’ai bondi !

Augulanty aussi venait de bondir. Son indignation fut très bien jouée.

— Oh ! quelle infâme calomnie ! Lâche, surtout, lâche, une lâche calomnie ! S’attaquer ainsi à une malheureuse fille, une honnête fille qui gagne pauvrement sa vie…

Augulanty savait qu’il serait dangereux de tout nier. Un autre rapport pourrait venir aux oreilles de l’abbé qui s’étonnerait de leur persistance et prendrait des informations plus sérieuses. Le mieux était de donner à la vérité le visage le plus propre à être goûté et apprécié par le vieux prêtre.

— Comment, s’écria celui-ci, mais cette femme existe ?

— Si elle existe, monsieur l’abbé ! Mais elle habite tout près de chez moi ! C’est une misérable piqueuse en bottines qui vit toute seule et qui est extrêmement vertueuse. Ses parents habitent Aix. Son père a pris une maîtresse, une mauvaise femme qui voulait vendre cette pauvre fille. Par honnêteté, elle a fui sa famille. M. le chanoine de Dannaimare, qui veut bien m’honorer de sa protection, m’a prié de m’occuper de cette enfant infortunée. Je lui ai trouvé une place, et, depuis, elle gagne courageusement son pain de chaque jour… Ah ! Que le monde est mauvais ! Comme il comprend peu la pureté des intentions ! C’est cette charité dont on me fait un crime. Faut-il que les hommes soient corrompus, tout de même ! On a su cela et voyez les indignes propos que l’on tient ! Ce qui me dégoûte, c’est de voir que l’on s’attaque aussi lâchement à une malheureuse femme qui n’a personne pour la défendre contre tant de perfidie ! Le monde est bien bas, bien vil ! s’écria Augulanty, qui parut soudainement accablé de cette découverte. Heureusement que Dieu est là et qu’il y a une Justice ! — Mais je pense que vous ne m’avez pas soupçonné une seule minute ?

— Non, mon cher ami, non, fit ingénument l’abbé, mais vous savez comment nous sommes, nous avons besoin d’entendre celui qui est accusé proclamer lui-même et bien haut son innocence.

— S’attaquer à une pauvre fille ! répétait Augulanty. Que l’on dise de moi ce qu’on voudra, c’est bien, cela m’est égal, je suis de taille à me défendre moi-même. Et puis cela se comprend, j’ai des jaloux. Le poste que j’occupe ici, la confiance dont vous m’honorez, cela m’a donné des ennemis. On sait que je suis un bon chrétien, cela suffit aux ennemis de notre sainte religion pour chercher à me noircir et à me couvrir de boue. — Mais calomnier bassement une femme qui n’a pour elle que sa vertu. Fi ! que c’est vil ! — Puis-je au moins savoir, monsieur l’abbé, qui vous a tenu ces ignobles propos ?

L’abbé fit un geste de dénégation.

— Ne me demandez pas cela, Augulanty, je serais obligé de vous le refuser tout net.

— Puis-je au moins savoir si c’est quelqu’un de la maison ?

Barbaroux s’agita comme un diable dans un bénitier.

— Non, non, je ne peux rien vous dire I N’insistez pas, c’est inutile !

— Avant de vous quitter, monsieur l’abbé, permettez-moi de vous lire quelques phrases d’un petit livre que J’ai toujours sur moi. Je suis si affecté de ce que vous venez de me dire que j’ai besoin de chercher une consolation dans cette œuvre divine par excellence.

Il exhiba d’une de ses poches une Imitation de Jésus-Christ, tordue et cornée, qui semblait avoir été abîmée ainsi par un usage fréquent. Il la feuilleta avec prestesse et tout à coup s’écria :

« Mon fils, jetez votre cœur avec confiance dans le Seigneur, et ne craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

« Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi ; et ce ne sera pas une chose pénible pour le cœur humble, et qui se confie en lui plus qu’en lui-même. »

— Croyez bien, mon cher Augulanty, déclara d’une voix troublée l’abbé Barbaroux, que le remords tourmentait, que je regrette infiniment ce qui s’est passé là et que…

Augulanty l’interrompit d’un geste et continua :

« C’est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout, et il n’a opposé que l’humilité et la patience à ceux dont la bouche proférait l’iniquité, ou qui imaginait des choses vaines ou mensongères, les répandant au gré de leur caprice. »

— Augulanty, cria le vieux prêtre, je vous fais toutes mes excuses !

Le dévot personnage lisait toujours :

« Si vous paraissez succomber pour le moment, et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n’en murmurez point, et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience. »

Des larmes brillaient dans les yeux de M. Barbaroux. Il regardait avec une admiration sincère cet homme si vraiment chrétien et qui pouvait, en un pareil moment, montrer tant de grandeur d’âme et de résignation. Il remercia Dieu de le lui avoir envoyé pour le seconder, et, pour la première fois, il songea à le choisir comme successeur, quand il se retirerait.

— Embrassez-moi, Augulanty ! dit-il, en ouvrant les bras.

Le digne économe s’y jeta, et tous deux échangèrent ecclésiastiquement le baiser de paix, en frottant l’une contre l’autre leurs joues raboteuses. Puis M. Augulanty se retira, pensif.

Le soir même, M. Barbaroux monta chez l’abbé Mathenot.

— Monsieur Mathenot, lui dit-il, d’une voix rude, j’ai pris mes informations sur le sujet dont vous m’avez parlé. Ce que vous m’avez répété, innocemment, je veux le croire, constitue une odieuse calomnie. J’espère, dorénavant, qu’avant de colporter de pareils racontars, vous tiendrez à être mieux renseigné.

Mathenot, blême, s’inclina, sans répondre. Il venait de perdre définitivement le peu de confiance que l’abbé Barbaroux lui témoignait encore.