Les sports de la neige/20

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Traduction par René Auscher.
Hachette & Cie (p. 92-101).

LE « TELEMARK » ET LE « CHRISTIANIA »

Ce sont là les noms de deux grands exercices au moyen desquels on peut interrompre brusquement une descente rapide. Ils étonnent les profanes autant qu’ils ravissent les skieurs expérimentés.

Je vis, il y a quelques années, la première application pratique de ces exercices pendant une excursion.

Un skieur descendait une pente raide juste devant moi, et se dirigeait droit sur une ferme dont le jardin était entouré d’une haie. Derrière elle, un paysan jetait, à la pelle, la neige à l’extérieur. Tout à coup, il vit l’homme qui accourait sur lui. De peur il leva les bras au ciel, comme pour détourner le malheur de lui-même, de la haie du jardin et peut-être aussi du skieur. Au même instant il se passa quelque chose d’inattendu. Celui-ci fit un petit mouvement brusque étonnant, puis se trouva aussitôt comme cloué au sol devant le paysan auquel il demanda poliment son chemin. De ma vie je n’oublierai le sourire aimable du skieur et la mine impayable du paysan.

Les deux désignations « Telemark » et « Christiania » paraissent indiquer que le premier mode d’arrêt provient des paysans du pays norvégien appelé Telemark, l’autre des skieurs de la capitale norvégienne Christiania. Mais il n’en est pas ainsi.

Lorsque les fils des paysans de Telemark stupéfièrent pour la première fois les dilettanti du ski de la ville, par leur adresse, ces arrêts instantanés furent en général appelés, à Christiania surtout, « Telemarking ».

Mais un seul d’entre eux justifie ce nom. On passe avec lui d’une descente rapide et en ligne droite à une position très caractéristique sur le côté et tout à fait différente de l’arrêt classique du ski d’autrefois. On achève une descente par un Telemark tout comme on termine sa signature avec un parafe élégant mais un peu pompeux. C’est pourquoi tout débutant est fier de pouvoir, enfin, esquisser le Telemark.

Le Christiania, par contre, n’est pas, à proprement parler, un virage mais bien plutôt un arrêt brusque. Bien qu’il ne soit pas aussi élégant que le virage de Telemark, il est, par contre, beaucoup plus utile. Si l’on veut reprendre la comparaison avec un parafe, on peut dire qu’il ressemble au trait en forme de coin par lequel des natures pratiques et énergiques terminent souvent leur signature.

Les deux façons de virer peuvent être exécutées à droite ou à gauche. Comme la plupart des gens sont droitiers, ils pratiquent au début le Telemark à gauche et le Christiania à droite, parce que c’est dans ces deux positions que la jambe droite a le plus grand effort à fournir.

Pour devenir un skieur habile et lorsqu’on veut pouvoir Arrêt de Telemark (à droite). Position de tombée.
ARRÊT DE TELEMARK (À DROITE). POSITION DE TOMBÉE.
exécuter ces exercices en temps opportun, il faut apprendre, dès le début, le Christiania et le Telemark à droite comme à gauche.

Ne vous laissez pas décourager par la fatigue qui résultera inévitablement de vos essais répétés, et surtout ne vous réjouissez pas outre mesure si vous réussissez le « Telemark » et le « Christiania ». Ils ont, en effet, la fâcheuse propriété de sortir des jambes pendant le sommeil, et souvent on est surpris au matin de constater que l'on ne fait plus du tout correctement ces exercices qui, la veille, nous avaient paru familiers.

Des années sont nécessaires pour acquérir la maîtrise complète de ces virages, quels que soient la neige ou le terrain.

Le « Telemark ». — Le meilleur emplacement pour s’exercer est une pente pas trop raide qui se termine presque horizontalement, et la meilleure neige est la neige pulvérulente de 20 à 30 centimètres d’épaisseur. Le « Telemark », contrairement au « Christiania », peut être appris méthodiquement, en observant certaines règles de conduite et de tenue. En effet, il n’y a qu’un seul « Telemark » tandis qu’il existe de nombreuses
ARRÊT DE TELEMARK. DÉBUT DU VIRAGE.
variétés de « Christiania ». Une méthode absolue et sûre pour le Telemark à gauche est la suivante :

On s’exerce d’abord à la descente, dans la position appelée position de tombée, sans essayer le vrai virage. Le poids du corps porte presque en entier sur le ski de droite, lancé fortement en avant. Le ski de gauche est entraîné légèrement en arrière par la pointe du pied gauche, le talon relevé, mais exactement parallèle au ski droit et collé contre lui. La pointe du ski gauche se trouve a hauteur de l’attache du droit.

Quand on est sûr de sa position de tombée en marche, on commence à l’appliquer au virage. Dans ce but, on tourne un peu vers l’intérieur, avec la pointe du pied, le ski de droite qui se trouve en avant — et, pour commencer, encore à plat. Ensuite — et on doit exécuter ce mouvement immédiatement après — on appuie l’arête intérieure du ski droit d’abord légèrement et ensuite plus fortement dans la neige. Les pointes des skis ne sont alors pas réunies ; au contraire, celle du ski arrière se trouve au niveau de l’attache du ski avant. Au moment où l’on se porte sur l’arête, il faut en même temps que le haut du corps soit rejeté du côté de la pente. Ce mouvement compense l’action du dévers brusque du ski sur l’arête et de son freinage et il empêche d’être lancé vers l’extérieur du virage, par-dessus le ski avant.

La position à prendre sera donc la suivante :

1° Porter le ski de droite fortement en avant sur l’arête, le talon poussé vers l’extérieur ;

2° Traîner légèrement le ski de gauche à la suite du ski de droite la pointe à la hauteur de l’attache de ce dernier ;

3° Tenir le haut du corps vers l’intérieur et en arrière, le maintenir énergiquement et sans mollesse. De la sorte, le Telemark se fait, dans tous les cas, pour ainsi dire de lui-même.

On ne doit pas essayer de forcer un Telemark. Si le besoin d’un effort se fait sentir, c’est que la position de départ n’est pas correcte et le Telemark ne réussira pas malgré tout, car il exige une position impeccable et est la conséquence d’une descente rapide et d’un virage brusque du ski inférieur déversé. C’est là d’ailleurs que réside l’élégance naturelle de tout Telemark.

Dans une course très rapide, il faut particulièrement prendre garde que l’amorce du virage se fasse avec prudence et lentement, sans quoi on est sûr d’être rejeté vers l’extérieur. Plus rapide est la course, plus le poids du haut du corps doit être porté vers l’intérieur. Les bras étendus sont très utiles pour conserver l’équilibre. La faute la plus grande est de ramener trop tôt en avant le pied gauche laissé en arrière, et la raison en est la crainte que l’on a de tomber vers l’intérieur ; elle n’est pas fondée. Du reste, ce n’est nullement une faute au début que de tomber vers l’intérieur en faisant un Telemark. C’en est, au contraire, une très grosse que de choir à l’extérieur.

De tout ce qui précède, il ressort que le Telemark est un beau virage qui réussit particulièrement bien dans la neige pulvérulente, profonde : ou le ski, porté en avant, enfonce facilement.

Mais il est clair aussi que le report en avant d’un des skis, contrairement à la position habituelle de la descente dans une course rapide, et enfin la grande extension du virage ne paraissent pas convenir a un arrêt brusque sur place. Arrêt de Telemark
ARRÊT DE TELEMARK. FIN DU MOUVEMENT.
Il faut aussi se relever après avoir exécuté le Telemark de la position spéciale qu’il exige et c’est une complication sauf pour les virages qui n’offrent pas de difficulté, et en terrain complètement dégagé ; mais, dans un bois ou devant une difficulté qui surgit brusquement, il est insuffisant ; le Christiania seul convient.


Le « Christiana ». — Le champ d’exercice le plus favorable est une pente raide et couverte de neige bien tassée. Le Christiania est tout simplement un virage et il s’exécute aisément là où le Telemark offrirait de grandes difficultés, et où une couche de neige durcie opposerait une faible prise aux skis. Il arrive fréquemment que des commençants font, sur une piste glissante, un Christiania correct sans le vouloir. La vitesse étant trop grande, ils se penchent instinctivement un peu en arrière, en tournant le corps et en mettant un peu les skis sur l’arête. Tout à coup ceux-ci pivotent de 90 degrés et leurs propriétaires se trouvent, à l’étonnement des spectateurs et même au leur, presque immobiles dans une posture normale après s’être peu auparavant attendus à une fin de course moins glorieuse. Un résultat aussi favorable ne s’obtiendra jamais involontairement avec le Telemark où l’effort réfléchi est indispensable. Pour le Christiania, la méthode et le système ne sont rien, le tact et l’instinct sont tout. Les innombrables variétés d’état de la neige exigent les plus délicates et les plus diverses adaptations de la position du corps et de celle des skis.


Fendrich p098.tif
DÉMONSTRATION DU CHRISTIANIA (À DROITE). DÉVERSEMENT DES SKIS.

En les déversant trop ou trop peu ou en déplaçant à faux le centre de gravité du corps, on est à terre. Les chances de chutes avec le Telemark et le Christiania sont, chez le débutant, à peu près les mêmes. Presque chacun a sa manière particulière de faire des Christiania. Les uns tournent les pieds à la même hauteur sans avancer de ski, en fléchissant fortement les genoux et en serrant les skis l’un contre l’autre, de sorte qu’ils pivotent presque sur place autour de l’attache comme centre. Les autres portent un pied franchement en avant et déversent faiblement mais avec rigidité le ski avant jusqu’à ce qu’il soit arrivé en travers de la pente après avoir décrit une courbe de grand rayon. Le ski inférieur a alors sa pointe légèrement séparée de celle du ski supérieur et les talons se croisent facilement, ce qui rend le Christiania plus difficile et occasionne les chutes. D’autres déversent seulement le ski inférieur et virent au moyen d’un arc court, serré, presque semblable à un Telemark, pendant que le ski supérieur remue à peine la neige et se retrouve placé parallèlement à l’autre, après l’arrêt obtenu par une sorte de chasse-neige. D’autres encore déversent les deux skis, les inclinent en ployant seulement les genoux légèrement, tournent tout le corps un peu en arrière et vers l’intérieur et arrivent à virer sans aucun effort visible. C’est la seule méthode avec laquelle le Christiania paraisse presque élégant.


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ARRÊT DE CHRISTIANIA À DROITE.

La neige tassée est la préférable. Si c’est à elle qu’on a affaire, les principales règles à observer dans tous les cas sont à peu près les suivantes : 1° Observer une certaine rapidité dans la course.

2° Mettre le pied droit un peu plus en avant que dans la position habituelle.

3° Ployer légèrement les genoux en les accolant fortement.

4° Maintenir tout le corps un peu en arrière, le tronc reposant sur les hanches cambrées et penché vers l’intérieur, déverser en même temps les deux skis, à peu près comme si on voulait regarder quelqu’un près de qui on vient de passer.

Arrêt de Christiania
ARRÊT DE CHRISTIANIA À GAUCHE.
En résumé, il faut alléger les pointes et charger les talons et les côtés intérieurs.

Pour ce début utiliser les bras pour maintenir l’équilibre et les tenir le moins élevés possible.

5° L’essentiel est que, arrivés à ce point du virage, les pieds et les skis obéissent au mouvement imprimé par les jambes. Pour obtenir ce résultat il faut observer résolument la légère position de dévers et laisser les pieds comme soudés ensemble, avec les talons posant fortement sur les skis, jusqu’à ce qu’on soit parvenu en travers de la pente.

Le Christiania est donc une conversion de 90° qui commence par le haut du corps et qui est transmise de celui-ci aux jambes et aux skis. Au début les jambes ne résistent généralement pas quand la force de rotation arrive à être appliquée aux skis. Alors le rejet du corps en arrière peut être utile, car il produit un mouvement compensateur, pendant lequel le genou gauche sera plus fléchi que le droit. Les talons des skis sont, par suite, poussés avec force dans la direction tranversale. Le virage se fait alors plus facilement mais ne gagne pas en élégance.

Une chose parait certaine, c’est qu’il faut être d’une grande taille pour effectuer le Christiania uniquement par un léger devers du ski et par un simple déplacement du centre de gravité, de telle sorte que cet exercice paraisse n’exiger aucun effort pénible. Les skieurs de moyenne et de petite taille, n’y arrivent qu’avec peine, et exceptionnellement. Ils doivent attendre de leurs muscles ce que les autres produisent par un simple déplacement du poids du corps.


Fendrich p101.tif
ARRÊT DE CHRISTIANIA. FIN DU MOUVEMENT.

Quand la neige est profonde, et surtout après une course rapide, les jambes les plus vigoureuses s’écartent facilement l’une de l’autre ; dans de pareils cas, et dans les excursions, l’emploi d’une canne pour le Christiania est très recommandable.