Les tablettes d’Éloi (La Revue Blanche)/15 juin 1895

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Les tablettes d’Éloi (La Revue Blanche)
La Revue blancheTome VIII (p. 542-543).

LES TABLETTES D’ÉLOI

Suite du voyage à Nice.

Saint-Raphaël. — Comme j’ai télégraphié l’heure de mon arrivée dans la nuit, on pense que, prince ou duc, je voyage sous un faux nom et l’hôtel rallume tous ses feux. Les deux meilleurs chevaux se lèvent pour venir à la gare. Le nombreux personnel, au complet, m’attend. L’un de ces messieurs m’ouvre la portière. Un autre écarte les bras afin de recevoir mes bagages, et le cocher lui jette ma valise.

Je demande au plus gros s’il peut me donner une chambre. Il me répond que mes appartements sont prêts, et, bougie haute, il me fait signe de le suivre au numéro 198.

— Monsieur désire-t-il prendre quelque chose ?

— Une bouillotte d’eau chaude…

Quand je mets mes bottines à la porte, les lumières sont éteintes. Loin de se disputer l’honneur de me servir, les garçons se couchent.

Me voilà seul, sous les toits, dans une chambre nue, entre deux chambres qui sonnent le vide.


On aperçoit deux rochers rouges, l’un appelé le lion de mer, parce que, dit Alphonse Karr, il présente la forme d’un lion couché ; l’autre, appelé le lion de terre, a la forme d’un poisson.


Cannes (La Croisette). Éloi laisse négligemment tomber une de ses enveloppes sous la table, afin que les garçons puissent dire plus tard aux étrangers :

— Éloi a mangé ici.


O Méditerranée insensible à la lune, tu ne bouges jamais et tu suces éternellement d’une lèvre bleu pâle ton sable fade mêlé aux épluchures des hommes.


Et toi, jambe d’éléphant culottée de coquilles Saint-Jacques, porte-rasoirs, manche à gigot, tuyau de cheminée modèle, plumeau, palmier, salut !

La verdure de ces jardins réjouit mon œil comme l’étalage d’une coutellerie. Sur toutes ces pointes, appliquons-nous à lancer des anneaux.


— Ah ! je respire ici.

— Oui, c’est le climat préféré des scrofuleux.


Antibes. Monsieur de Villemessant, le fondateur du Figaro, avait fait construire la vaste et magnifique villa Soleil, qui, dans sa pensée, devait servir de maison de retraite aux hommes de lettres.

Mais, dans la réalité, elle est devenue un hôtel meublé.

Toutefois, on n’empêche pas les hommes de lettres d’y descendre.


Nice. — Sur la promenade des Anglais si fréquentée le soir, personne.

Une seule voiture, de laitier.


Crevez, d’un coup de pied, le ventre de ces jolis ânes, il en sortira des bonbons.


Et toujours le frôlement de ces habits noirs qui luisent çà et là, comme blanchis par la poudre de riz de l’usure.


L’hôtelier pêcha devant nous la langouste commandée ; mais il la rejeta derrière nous, celle qu’il servit étant morte hier et déjà cuite.


— Comment trouvez-vous Nice ? dit le Français avec un sourire international.

— Il y a trop de Français, répond l’Anglais.


Un jeune homme naturel étendu au bord d’un ruisseau boit à une source qu’alimente un filet d’eau en bronze.

L’idée est ingénieuse, l’illusion complète. On renouvelle le jeune homme chaque dimanche, à trois heures.


Dieu ! qu’il fait chaud ! n’y a-t-il pas un lézard sur mon front ?

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