Les tablettes d’Éloi (La Revue Blanche)/01 juin 1895

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Les tablettes d’Éloi (La Revue Blanche)
La Revue blancheTome VIII (p. 502-503).

LES TABLETTES D’ÉLOI
Voyage à Nice.

— Présentez-vous avec mon Guide, et dites au maître d’hôtel : je viens de la part de M. de Conty.

— Je fais mieux, dit Éloi, et je crie d’une haleine : je viens de la part de MM. de Conty, Joanne, Baedecker et Stéphen Liégeard, auteur de La côte d’azur, ouvrage couronné par l’Académie française (Prix Bordin).

— Donnez-vous donc la peine d’entrer, me dit l’hôtelier courbé jusqu’à terre : voici votre maison et nous vivrons en famille. Soyez le bienvenu, avec votre argent.


— À quoi me servirait d’être poli ? se dit l’Anglais. Le sot Français ne l’est-il pas pour nous deux ? Il s’assiérait sur une fesse dans la crainte de gêner mes colis.


Valence. Déjà déçu : pas une seule orange en vue !


Arles. Ah ! une mouche !


Vous vous dites : cet homme libre, heureux de voyager, admire chaque site et s’approvisionne de belles images.

Point : je songe au pourboire que j’ai donné ou que je donnerai. Ce garçon me met mon pardessus par-dessus la tête ; il me dérobe les manches ; il n’est pas content. Ce soir, je cacherai le pourboire sous ma serviette.

Et ce marin qui vient de me faire faire le tour du bateau chinois, a-t-il assez ? Il doit avoir assez. Moi, j’aurais assez.

Et ce brave homme auquel je dis, sans comprendre un mot de ses renseignements : « oui, oui, merci, merci, » il meurt de soif, on le voit bien.

Je jette encore mon argent par la fenêtre à ce mandoliniste qui s’arrête net de jouer, ramasse la boule de papier, la développe, cherche si rien n’a roulé dans un coin et, désappointé, recommence : c’est trop peu pour qu’il se taise.

O froid, dédaigneux, redoutable cocher, depuis que tu me promènes, je calcule : jamais je n’oserai te régler. J’aime mieux ne plus descendre, et je garde ta voiture à vie, jusqu’au bout du monde !


Toi, par exemple, tu peux te taper. Tu m’agaces, toujours sur mon dos, cognant à ma porte : « Monsieur veut-il qu’on le serve à table d’hôte ou à table particulière ? » Silence ! ou je me laisse mourir de faim.

« Monsieur passera-t-il quelques semaines avec nous ? » Non, je file. Monte-moi ma note, que je me paie ta tête avec. Va, va, descends ma couverture comme un trophée, multiplie les saluts et les sourires, je ne faiblirai pas. Et même je raffine, héroïque. Tandis que, debout sur le perron, tu refroidis déjà ta face et éteins ton œil, je cherche dans mes poches, tâte ma bourse et retire mes mains vides.

Regarde, magistrat d’office, j’entre dans l’omnibus avec le calme d’un chef de grande nation. Ferme sec la portière, ça m’est égal. Par la vitre, je vois ta statue de commandeur à favoris remuer les lèvres. J’entends bien : tu m’appelles chameau ! Crève de rage, dussé-je crever de triomphe !


Marseille, la troisième ville de France quand j’étais au collège. Comme j’ai grandi depuis !


Une grosse dame résume ses impressions et les miennes :

— Ils nous font rire avec leur Prado. À les entendre, on croirait que c’est l’obélisque.


Chaque fois que j’occupe une nouvelle chambre, j’ai soin de brûler du papier d’Arménie. Après moi, faites de même.


Toulon. Ils sèchent aux boutiques, les mouchoirs multicolores où Russes et Français pleurèrent de joie.

Des mâts, des forêts de mâts, et plus une seule montre au bout. Décidément, la fête est finie.

Les grands vaisseaux de cuivre rouge promènent leur incendie sur la mer.

Ça, c’est une fontaine.

Encore une fontaine !

Tiens, une statue ! De qui ? par qui ?


Saint-Raphaël.

Griffe de Jules Renard par Touluse-Lautrec - T8p271.png