Lettre à M. Paulton

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Lettre à M. Paulton
Paris, 29 juillet 1845
À M. PAULTON[1].


Paris, 29 juillet 1845.

Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l’ai annoncé, je vous envoie quatre exemplaires de ma traduction, que je vous prie de remettre aux éditeurs du Times, du Morning-Chronicle etc., etc. Je m’estimerais heureux que la presse anglaise accueillît avec faveur un travail que je crois utile. Cela me dédommagerait de l’indifférence avec laquelle il a été reçu en France. Tous ceux à qui je l’ai donné ne cessent de manifester leur surprise à l’égard des faits graves qui y sont révélés ; mais personne ne l’achète, et cela n’est pas surprenant, puisqu’on ne sait pas de quoi il traite. Nos journaux d’ailleurs paraissent décidés à ensevelir la question dans le silence. Il m’en coûtera cher pour avoir tenté d’ouvrir les yeux à mon pays ; mais le pis est de n’avoir pas réussi[2].

En arrivant ici, j’ai trouvé une lettre de sir Robert Peel. Comme il l’a écrite avant d’avoir lu le livre, il n’a pas eu à donner son opinion. Il a aussi évité de citer le litre (Cobden et la Ligue). — Si c’est de la diplomatie, il faut qu’elle soit bien dans les habitudes de votre premier ministre pour qu’il en fasse usage dans une aussi mince occasion. Au reste, voici le texte de ce billet.


Wite-Hall, 24 July.

Sir Robert Peel presents his compliments to M. Bastiat, and is most obliged to M. Bastiat’s attention in transmitting for the acceptance of sir Robert Peel a copy of his recent publication. Sir Robert hopes to be enabled to proifit by it when he shall have leisure from the present severe pressure of parliamentary business.

Cette lettre n’est pas signée. J’aurais été curieux de savoir si elle est écrite de la main même de sir Robert.

J’ai trouvé encore d’autres lettres, dont deux ne manquent pas d’importance. Une de M. Passy, pair de France, ex-ministre du commerce. Il donne son approbation sans restriction aux principes contenus soit dans l’introduction, soit dans vos travaux.

L’autre lettre est de M. de Langsdorf, notre chargé d’affaires dans le Grand-Duché de Bade. Il m’annonce qu’il a lu le livre avec ardeur, et appris, pour la première fois, ce qui se passe en Angleterre. Il y a en ce moment, à Carlsruhe, une réunion de commissaires de tout le Zollverein décidés à boucher les plus petites voies par lesquelles le commerce étranger viendrait à s’infiltrer sur le grand marché national.

Ce qu’il me dit à cet égard vient à l’appui de l’idée qu’avait M. Cobden de faire traduire en allemand un historique de la Ligue et un choix de vos discours. L’Angleterre, qui a fait traduire la Bible en trois ou quatre cents langues, ne pourrait-elle pas faire traduire aussi cet excellent cours d’économie politique pratique, au moins en allemand et en espagnol ? Je sais les raisons qui vous empêchent de chercher, dès à présent, à agir au dehors. Mais de simples traductions prépareraient les esprits, sans qu’on pût vous accuser de faire de la propagande.

Si, plus tard, la Ligue peut sans inconvénient faire l’acquisition de quelques exemplaires de ma traduction, voici l’usage qui m’en paraît le plus utile. C’est de prendre autant de villes, dans l’ordre de leur importance commerciale, et d’envoyer un exemplaire dans chacune, adressé au cercle littéraire ou à la chambre de commerce.

Je n’essayerai pas, Monsieur, de vous exprimer toute ma reconnaissance pour l’accueil fraternel que j’ai reçu parmi vous. Je désire seulement que l’occasion se présente de vous la témoigner en fait, et mon bonheur serait de rencontrer des Ligueurs en France. J’ai déjà été deux fois chez M. Taylor sans le trouver.

J’oubliais de vous dire que, la lettre de M. de Langsdorf étant confidentielle et émanée d’un homme public, il est bien entendu que son nom ne peut figurer dans aucun journal[3].

Agréez, mon cher Monsieur, l’assurance de ma sincère amitié, et veuillez me rappeler au souvenir de tous nos frères en travaux et en espérances.

  1. L’un des lecturers de l’Anti-corn-laws League. (Note de l’édit.)
  2. Voyez ci-dessus, p. 325, la fin de l’ébauche intitulée : Anglomanie, Anglophobie. (Note de l’éditeur.)
  3. Il me semble que je ne dois me faire aucun scrupule de livrer aujourd’hui à la publicité le nom de M. de Langsdorf. Quel blâme pourrait-il encourir, à raison des secrètes sympathies témoignées à la cause de la liberté commerciale, il y a dix-neuf ans ? (Note de l’édit.)