Lettre 111, 1670 (Sévigné)

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1670quoique vous ne vous puissiez sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n’est pas sur cela qu’on a parlé de vous ; mais je suis bien ridicule de vouloir vous apprendre ce qu’assurément vous savez avant moi : on ne manque pas de gens, au pays où vous êtes, qui avertissent leurs amis des calomnies aussi bien que des vérités qu’on dit d’eux. Je ne vous en dirai donc pas davantage, sinon qu’à quelques petits reproches près, dont vous m’avez un peu trop souvent fatigué, je vous trouve vous-même une dame sans reproche, et j’ai la meilleure opinion du monde de vous.

Cependant je vous assure que la mort de Madame m’a surpris[1] et affligé au dernier point. Vous savez combien agréablement j’étois autrefois avec elle. Toutes mes persécutions m’avoient encore attiré de sa part mille amitiés extraordinaires, que je vous conterai un jour. Si quelque chose est capable de détacher du monde les gens qui y sont les plus attachés, ce sont les réflexions que fait faire cette mort. Pour moi, elle me console fort de l’état de ma fortune, quand je vois que ceux qui font enrager les autres, et qui par leur grandeur sont à couvert des représailles, ne le sont pas des coups du ciel. Vivons seulement, ma belle cousine, et nous en verrons bien d’autres.

Je suis tout revenu pour Mme de Grignan, et ce que m’en dira Corbinelli ne peut augmenter la tendresse que j’ai pour elle, à moins qu’il ne m’assurât qu’elle est brouillée avec son mari ; car en ce cas-là je l’aimerois plus que ma vie.

Adieu, ma belle cousine, ne nous tracassons plus. Quoique vous m’assuriez que nos liens s’allongent, de notre race, et qu’ils ne se rompent point, ne vous y fiez 1670pas trop : il arrive en une heure ce qui n’arrive pas en cent. Pour moi, j’aime la douceur : je suis comme le frère d’Arnolphe, tout sucre et tout miel[2].

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112. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE GRIGNAN.
À Paris, mercredi 6e août 1670.

Est-ce qu’en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du monde ? Peut-on être plus honnête, plus régulière ? Peut-on vous aimer plus tendrement ? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens ? Peut-on souhaiter plus passionnément d’être avec vous ? Et peut-on avoir pus d’attachement à tous ses devoirs ? Cela est assez ridicule que je dise tant de bien de ma fille ; mais c’est que j’admire sa conduite comme les autres ; et d’autant plus que je la vois de plus près, et qu’en vérité, quelque bonne opinion que j’eusse d’elle sur les choses principales, je ne croyois point du tout qu’elle dût être exacte sur toutes les autres au point qu’elle l’est. Je vous assure que le monde aussi lui rend bien justice, et qu’elle ne perd aucune des louanges qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour : c’est que le public n’est ni fou ni injuste ; Mme de Grignan en doit être trop contente pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri, pour l’amour de vous, et pour l’amour d’elle. Je vous prie que si vous

  1. 2. Ici encore les anciennes éditions ont effacé le mot surpris.
  2. 3. Bussy confond Arnolphe de l’École des Femmes, avec Ariste de l’École des Maris. C’est en parlant au dernier que Sganarelle, son frère, dit, acte I, scène ii :
    Hé ! qu’il est doucereux ! c’est tout sucre et tout miel.