Lettre 210, 1671 (Sévigné)

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210. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11e octobre.

Vous avez été fâchée de quitter Grignan ; vous avez eu raison ; j’en ai été quasi aussi triste que vous, et j’ai senti votre éloignement de vingt lieues, comme je sentirois un changement de climat. Rien ne me console que la sûreté où vous serez à Aix pour votre santé. Vous accoucherez au bout de l’an tout juste. J’emploie tous mes jours à songer à ceux de l’année passée que je passois avec vous ; il est vrai qu’on ne peut pas avoir moins perdu de temps que vous avez fait ; mais si, après cette couche-ci, M. de Grignan ne vous donne quelque repos, comme on fait à une bonne terre, bien loin d’être persuadée de son amitié, je croirai qu’il veut se défaire de vous ; et le moyen de résister à ces continuelles fatigues ? il n’y a ni jeunesse, ni santé qui n’en soient détruites. Enfin je lui demande pour vous cette marque de sa tendresse et de sa complaisance. Je ne veux point vous trouver grosse, je veux que vous veniez vous promener avec moi dans ces prés que vous me promettez, et que nous 1671 mangions de ce divin muscat, sans crainte de la colique. Nous ne pensons qu’à notre voyage ; et si notre abbé vous peut être bon à quelque chose, il sera au comble de ses desirs. Vous nous souhaitez, il n’en faut pas tant pour nous faire voler vers vous. Nous quitterons les Rochers à la fin du mois qui vient. Il me semble que ce sont les premiers pas, et j’en sens de la joie : j’en aurai beaucoup si vous arrivez à Aix en bonne santé.

Je ne trouve pas bien prudent d’avoir fait ce voyage de Lambesc au milieu de votre sept[1]. Mais quelle folie de s’appeler M. et Mme de Grignan, et le chevalier de Grignan[2], et vous venir faire la révérence ? Qu’est-ce que ces Grignans-là ? Pourquoi n’êtes-vous pas uniques en votre espèce ? Celle de vos scorpions me fait grand’peur ; vous savez bien au moins que leur piqûre est mortelle. Je suis persuadée que puisque vous avez des bâtiments pour vous garantir du chaud, vous n’êtes point aussi sans de l’huile de scorpion, pour vous servir de contre-poison[3]. Je ne connoissois la Provence que par les grenadiers, les orangers et les jasmins : voilà comme on nous la dépeint. Pour nous, ce sont des châtaignes qui font notre ornement ; j’en avois l’autre jour trois ou quatre paniers autour de moi ; j’en fis bouillir, j’en fis rôtir, j’en mis dans ma poche : on en sert dans les plats, on marche dessus ; c’est la Bretagne dans son triomphe. 1671 Monsieur d’Uzès[4] est à son abbaye près d’Angers : il m’a envoyé un exprès. Il dit qu’il me viendra voir, mais je n’en crois rien. Il dit que vous êtes adorable, et adorée de tous les Grignans, je le crois. Vous l’êtes ici pour le moins autant, sans offenser personne. Mon oncle est comme je le souhaite sur votre sujet ; Dieu nous le conserve ! La Mousse approuve fort que vous laissiez reposer votre lettre ; on ne juge jamais bien d’abord de ces sortes d’ouvrages. Il vous conseille même de la faire voir à quelqu’un de vos amis, ils en jugent mieux que nous-mêmes : en attendant il est tout à vous. Que dirai-je à nos Grignans ? Vous êtes bien méchante de leur faire voir toutes mes folies. Pour vous qui les connoissez, il n’est pas possible de vous les cacher ; mais eux, avec qui j’ai mon honneur à garder… Adieu, ma chère enfant, je vous recommande ma vie : vous savez ce que vous avez à faire pour la conserver.

  1. Lettre 210. — 1. Voyez la note 2 de la lettre 200.
  2. 2. Il y a une ancienne maison établie à Salon, qui porte le nom de Grignan. (Note de Perrin, 1734.) — Dans l’édition de 1754, la note est ainsi modifiée : « Ils étoient d’une maison ancienne. dont le nom étoit… » ce qui semblerait indiquer que, depuis 1734, cette famille s’était éteinte. On nous assure qu’elle existe encore et porte le nom de Grignan de Grignan.
  3. 3. « Pour guérir les piqûres des scorpions, il faut, dit le Dictionnaire de Trévoux, les écraser sur la plaie, et on y applique aussi de l’huile où l’on a fait mourir des scorpions. »
  4. 4. Il était abbé de Saint-Georges-sur-Loire, près d’Angers.