Lettre 214, 1671 (Sévigné)

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214. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 25e octobre.

Me revoilà dans mes lamentations du prophète Jérémie. Je n’ai reçu qu’un paquet cette semaine, et voilà l’autre perdu. Vous n’avez point été sept jours sans 1671 m’écrire ; il y a cela entre vos lettres. Ma fille, c’est un démon qui les dérobe, et qui s’en joue ; c’est le sylphe d’Auger : quoi qu’il en soit, j’en suis inconsolable. Voilà une lettre pour votre évêque ; vous avez très-bien fait d’ouvrir la sienne, elle est toute farcie de tendresse ; je le prends par ses paroles, et je compte là-dessus plus qu’il ne voudroit : c’est très-bien fait, pourquoi s’embarque-t-il dans de si extrêmes protestations ? Je crois que ma réponse n’est point mal : la fin est bien méchante et bien commune ; j’ai quasi donné dans la justice de croire ; mais voilà justement où je ne m’en soucie pas.

Si vous n’avez point jeté mes dernières lettres, mandez-moi s’il n’y en a pas une du 30e septembre. Eh bien ! c’est justement celle où vous me disiez de l’avoir reçue, que le diable a emportée : j’en reviens toujours là, parce que j’en suis désespérée. Si vous saviez comme je vous aime premièrement, et puis comme j’estime vos lettres, vous comprendriez bien facilement la noirceur du chagrin que cette perte me donne.

On me mande que le Roi a donné un régiment au chevalier de Grignan ; je crois que c’est Adhémar[1]. Hélas ! est-ce quelque chose de bon ? Je le souhaite.

Mais que dirons-nous de M. de Coulanges ? N’est-ce 1671 point le plus joli homme du monde ? J’ai lu sa lettre, tout comme vous l’avez imaginé, c’est-à-dire en pâmant de rire : toute sa lettre est excellente, et ses chapitres. Mon Dieu ! que j’ai envie de le voir, de l’embrasser, de parler de vous avec lui ! Il est ravi de tout ce que vous faites, et en vérité il a raison : on ne peut assez vous admirer, je ne saurois faire les honneurs de vous ; et j’en suis touchée comme les autres, et j’en demeure d’accord avec mes bons amis, sans faire comme la présidente Jeannin : vous souvient-il de ce petit conte ? Enfin, ma fille, que vous manque-t-il ? vous le renviez sur M. de Pompone. Au milieu de mon rire, je me suis senti des serrements de cœur qui ne paroissoient point y devoir trouver leur place, et que je trouvois fort bien le moyen d’y mettre : tous chemins vont à Rome, c’est-à-dire tout me va droit au cœur. M. de Coulanges écrit tout cela bien plaisamment, et nous en avons ri, comme vous l’avez prévu, et assurément aux mêmes endroits. J’examinerai bien cet hiver avec lui tous les chapitres, et surtout celui de la coiffure ; il me paroît assez comme celui d’Aristote dans son chapitre des chapeaux[2].

Mais le chocolat, qu’en dirons-nous ? N’avez-vous point peur de vous brûler le sang ? Tous ces effets si miraculeux ne nous cacheront-ils point quelque embrasement ? Dans l’état où vous êtes, ma chère enfant, rassurez-moi ; car je crains ces mêmes effets. J’ai aimé le chocolat comme vous savez ; mais il me semble qu’il m’a brûlée, et, de plus, j’en ai bien entendu dire du mal ; mais vous dépeignez et vous dites si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus que dire. Cet 1671 endroit est plaisant de la lettre de M. de Coulanges, mais tout[3] : je vous assure qu’elle est plaisante.

Adieu, ma très-chère et très-aimable, je prendrai grand plaisir à lire dans le chapitre de la tendresse que vous avez pour moi : je vous promets de demeurer fixée dans l’opinion que j’en ai ; mais pour plus grande sûreté, soyez fixée aussi à m’en donner des marques, comme vous faites. Vous savez avec quelle passion je vous aime, et quelle inclination j’ai eue toute ma vie pour vous : tout ce qui peut m’avoir rendue haïssable venoit de ce fonds ; il est en vous de me rendre la vie heureuse ou malheureuse. J’embrasse ce Comte.

La marquise de Coëtlogon prit tant de chocolat, étant grosse l’année passée, qu’elle accoucha d’un petit garçon noir comme un diable, qui mourut. Il est vrai que les lettres de notre petit ami[4] ne sont nullement agréables : il y a trop de paroles ; il fait bien d’être honnête homme d’ailleurs. Je fais réponse à M. de Coulanges ; ma tante ne le croit plus auprès de vous.

  1. Lettre 214. — 1. C’était, comme nous l’avons dit, le chevalier de Malte, Charles-Philippe, qu’on distinguait alors, dans sa famille, par le nom de chevalier de Grignan, et son frère Joseph, le nouveau mestre de camp, par celui d’Adhémar. On pourrait conclure d’une note de l’édition de 1734, à la lettre 219 (voyez p. 414, note 1), et d’un changement que Perrin, dans cette même édition, avait introduit dans le texte de la lettre 216 (voyez p. 405, note 7), qu’il avait cru d’abord que les deux frères avaient tous deux, dans le même temps, porté le nom de chevalier de Grignan. Dans l’édition de 1754, Perrin, mieux informé sans doute, après une lecture plus attentive des lettres mêmes de Mme de Sévigné, a rétabli le vrai texte de la lettre 216, et supprimé la note de la lettre 219.
  2. 2. Allusion à une plaisanterie de Molière, dans le Médecin malgré lui (acte II, scène III). Sganarelle cite, non Aristote, mais Hippocrate.
  3. 3. Pour éclaircir cet endroit, Grouvelle a imprimé : « mais en tout, je vous assure, etc. », et les éditeurs suivants ont adopté ce changement.
  4. 4. Elle entend par nos petits amis son fils et la Mousse : voyez la lettre du 28 juin 1671. Nous n’avons pas besoin de dire que c’est de la Mousse qu’il s’agit ici.