Lettre 213, 1671 (Sévigné)

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213. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 21e octobre[1].

Mon Dieu, ma bonne, que votre ventre me pèse ! et que vous n’êtes pas seule qu’il fait étouffer ! Le grand 1671 intérêt que je prends à votre santé me feroit devenir habile, si j’étois auprès de vous. Je donne des avis à la petite Deville qui feroient croire à Mme Moreau[2] que j’ai eu des enfants. En vérité, j’en ai beaucoup appris depuis trois ans. Mais j’avoue qu’auparavant cela l’honnêteté et la préciosité d’un long veuvage m’avoient laissée dans une profonde ignorance ; je deviens matrone à vue d’œil.

Vous avez M. de Coulanges présentement, qui vous aura bien réjoui le cœur ; mais vous ne l’aurez plus quand vous recevrez cette lettre. Je l’aimerai toute ma vie du courage qu’il a eu de vous aller trouver jusqu’à Lambesc. J’ai fort envie de savoir des nouvelles de ce pays-là ; je suis accablée de celles de Paris ; surtout la répétition du mariage de Monsieur me fait sécher sur le pied. Je suis en butte à tout le monde, et tel qui ne m’a jamais écrit, s’en avise pour mon malheur afin de me l’apprendre. Je viens d’écrire à l’abbé de Pontcarré que je le conjure de ne m’en plus rompre la tête, et de la Palatine[3] qui va querir la princesse[4], et du maréchal du 1671 Plessis[5] qui va l’épouser à Metz, et de Monsieur qui va consommer à Chalon, et du Roi qui les va voir à Villers-Cotterets ; qu’en un mot, je n’en veux plus entendre parler qu’ils n’aient couché et recouché ensemble ; que je voudrois être à Paris pour n’entendre plus de nouvelles ; qu’encore si je me pouvois venger sur les Bretons de la cruauté de mes amis, je prendrois patience ; mais qu’ils sont six mois à raisonner sans ennui sur une nouvelle de la cour, et à la regarder de tous les côtés ; que pour moi, il me reste encore quelque petit air du monde, qui fait que je me lasse aisément[6] de tous ces dits et redits. En effet, je me détourne des lettres où je crois qu’on m’en pourroit parler encore, et je me jette avidement et par préférence sur les lettres d’affaires. Je lus hier avec un plaisir extrême une lettre du bonhomme la Maison[7] ; j’étois bien

1671 assurée qu’il ne m’en diroit rien[8]. En effet, il ne m’en dit pas un mot, et il salue toujours humblement Madame la Comtesse, comme si elle étoit encore à mes côtés. Hélas ! il ne m’en faudroit guère prier pour me faire pleurer présentement : un tour de mail sur le soir en feroit l’office.

À propos, il y a des loups dans mon bois ; j’ai deux ou trois gardes qui me suivent le soir, le fusil sur l’épaule ; Beaulieu[9] est le capitaine. Nous avons honoré depuis deux jours le clair de la lune de notre présence, entre onze heures et minuit. Avant-hier nous vîmes d’abord un homme noir ; je songeai à celui d’Auger[10], et me préparois déjà à refuser la jarretière. Il s’approcha, et il se trouva que c’étoit la Mousse. Un peu plus loin nous vîmes un corps blanc tout étendu ; nous approchâmes assez hardiment de celui-là : c’étoit un arbre que j’avois fait abattre la semaine passée. Voilà des aventures bien extraordinaires : je crains que vous n’en soyez effrayée en l’état où vous êtes ; buvez un verre d’eau, ma bonne. Si nous avions des sylphes à notre commandement, nous pourrions vous conter quelque histoire digne de vous divertir ; mais il n’appartient qu’à vous de voir une pareille diablerie sans en pouvoir douter. Quand ce ne seroit que pour parler à Auger, il faut que j’aille en Provence : cette histoire m’a bien occupée et bien divertie ; j’en ai envoyé la copie à ma tante, dans la pensée que vous n’auriez pas eu le courage de l’écrire deux fois si bien et si exactement. Dieu sait quel goût je trouve à ces sortes de choses en comparaison des Renaudots[11], qui 1671 égayent leur plume à mes dépens. Il y a de certaines choses qu’on aimeroit tant à savoir ; mais de celles-là pas un mot. Quand quelque chose me plaît, je vous le mande, sans songer que peut-être je suis un écho moi-même ; si cela étoit, il faudroit m’en avertir par amitié.

J’écrivis l’autre jour à Figuriborum[12] sur son ambassade : il ne m’a point fait réponse ; je m’en prends à vous, ma bonne. Adieu, ma chère belle, je vous vois, je pense à vous sans cesse. Je vous aime de toute la tendresse de mon cœur, et je ne pense point qu’on puisse aimer davantage. Mille amitiés aux Grignans, à proportion de ce que vous croyez qu’ils m’aiment : cette règle est bonne, je m’en fie à vous. Mon abbé est tout à vous et la belle Mousse.

  1. Lettre 213 (revue sur une ancienne copie). — 1. Cette lettre est ainsi datée dans le manuscrit, de même que dans l’édition de 1754. Celle de 1734, où le premier aliinéa manque, et les éditions de 1720 la datent du 4 novembre.
  2. 2. Cette dame Moreau avait gardé Mme de Grignan pendant sa première couche. Voyez la lettre du 11 novembre suivant, p. 410.
  3. 3. Anne de Gonzague, née en 1616, morte en 1684 ; seconde fille de Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Réthel, puis de Mantoue et de Montferrat, et de Catherine de Lorraine ; veuve depuis 1663 du prince Édouard, palatin, l’un des fils de Frédéric V (duc de Bavière, élu roi de Bohême) et d’Élisabeth, sœur de Charles Ier d’Angleterre. Elle était mère de la princesse de Salm, de Madame la Duchesse, et de la duchesse de Hanovre.
  4. 4. Élisabeth-Charlotte de Bavière, née en 1662, morte en 1722 ; fille de Charles-Louis Ier, duc de Bavière, palatin du Rhin, huitième électeur en 1648, mort en 1680, et de Charlotte de Hesse-Cassel, morte en 1686. Son père était frère aîné du mari de la Palatine, et sa mère sœur de la princesse de Tarente. Sur cette bonne princesse, d’un esprit si original, et que Mme de Sévigné trouvait « d’une sincérité charmante, » voyez les lettres du 2 décembre 1671, du 6 janvier 1672, du 19 juillet 1675, du 7 juillet et du 18 septembre 1680, et Saint-Simon, tome XIX, p. 428. — Des extraits de sa volumineuse correspondance, traduits en français, ont été publiés d’abord en 1788, un an avant l’édition allemande, sous le titre de Fragments de lettres originales, puis en 1807, sous celui de Mélanges historiques, anecdotiques et critiques sur la fin du règne de Louis XIV, etc. En 1843, M. W. Menzel a fait paraître d’autres fragments à Stuttgart, et M. G. Brunet a récemment (1857) donné une traduction nouvelle et annotée de tous ces morceaux, qui composent ce qu’on appelle encore quelquefois les Mémoires de Madame.
  5. 5. Le vainqueur de Turenne à Rétliel, César de Choiseul, comte du Plessis Praslin, maréchal en 1645, due de Choiseul en 1665, mort à soixante-dix-huit ans, en décembre 1675. Il avait épousé en 1625 Colombe le Charron, qui devint première dame d’honneur de la nouvelle duchesse d’Orléans, et mourut au même âge que son mari en janvier 1681. Voyez les lettres du 8 avril et du 22 juin 1672.
  6. 6. Nous avons suivi le texte du manuscrit. Dans les éditions de 1726, 1734 et 1754, cette fin de phrase est ainsi : « J’ai encore un petit reste de bel air qui me rend précieuse, et qui fait (dans l’édition de la Haye ce qui fait) que je me lasse aisément. » — Voyez la Notice, p. 39.
  7. 7. Voyez la lettre de Bussy du 19 mars 1672.
  8. 8. C’est-à-dire (et Perrin a ainsi modifié cet endroit) qu’il ne me dirait rien de ce mariage.
  9. 9. Voyez la note 7 de ]a lettre 115.
  10. 10. Voyez la lettre précédente, p. 390 et suivante.
  11. 11. Des faiseurs de gazettes, des donneurs de sottes nouvelles, dont elle vient de parler. Voyez la note 5 de la lettre 30.
  12. 12. Ce sobriquet désigne probablement Charles Colbert, marquis de Croissy, le successeur de Pompone (1679). Ce qu’en dit Mme de Sévigné dans la lettre du 29 décembre 1675 s’accorde très-bien avec ce qu’en dit Saint-Simon (tome I, p. 346) : « C’étoit un homme d’un esprit sage, mais médiocre, qu’il réparoit par beaucoup d’application et de sens, et qu’il gâtoit par l’humeur et la brutalité naturelle de sa famille. » — Il était bien alors ambassadeur (en Angleterre ; il vint d’Angleterre à Dunkerque pendant le séjour de la cour en mai 1671 : Mémoires de Mademoiselle, tome IV, p. 281). Il semble, par cette même lettre du 29 décembre 1675, qu’il avait été l’objet des plaisanteries de Mlle de Sévigné : ne serait-ce pas l’explication de je m’en prends à vous ?