Lettre 218, 1671 (Sévigné)

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1671

218. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 11e novembre.

Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque chose ! Il me semble que l’état où je suis ne devroit point vous être entièrement inutile : cependant il ne vous sert de rien ; et de quoi pourroit-il vous servir à deux cents lieues de vous ?

Je crois que l’on songe à tout où vous êtes, qu’on a toutes les prévoyances, qu’on a pris le bon parti entre aller à Aix ou retourner à Grignan, qu’on a fait venir de bonne heure une sage-femme pour vous y accoutumer un peu, et vous épargner au moins ce qu’on peut vous épargner, je veux dire le chagrin et l’impatience que donne un visage entièrement inconnu. Pour une garde, il faut que vos femmes vous secourent en cette occasion : elles se souviennent de tout le manège de Mme Moreau ; et vous, ma fille, vous aurez soin de garder le silence, et vous ne croirez pas faire, comme à Paris, un fort bon marché, d’acheter le plaisir de parler par un grand accès de fièvre.

Que vous dirai-je enfin, et que vous puis-je dire que des choses à peu près de cet agrément ? J’ai la tête pleine de tout ceci, je vous en parle, cela est naturel ; si cela vous ennuie, cela est naturel aussi : je ne suis point blessée de toutes les choses qui sont à leur place. Il faudroit donc ne vous point écrire jusqu’à ce que je susse que vous êtes accouchée, et ce seroit une étrange chose. Il vaut mieux, ma fille, que vous accoutumiez votre esprit à souffrir les pensées justes et naturelles dont on est rempli dans certaines occasions. Peut-être que vous serez accouchée quand vous recevrez cette lettre ; mais qu’importe ? pourvu qu’elle vous trouve en bonne santé. J’attends vendredi 1671 avec de grandes impatiences : voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l’épaule, et c’est ce que je n’aimois point à faire, et que je n’avois fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez, sans qu’on le hâte d’aller.

Mme de la Fayette me mande qu’elle vous va écrire. Je crois qu’elle n’aura pas manqué de vous apprendre que la M***[1] entra l’autre jour chez la Reine à la comédie espagnole, tout effarée, ayant perdu la tramontane dès le premier pas. Elle prit la place de Mme du Fresnoi[2] ; on se moqua d’elle, comme d’une folle très-mal apprise.

L’autre jour Pomenars passa par ici. Il venoit de Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple ; il demanda ce que c’étoit. « C’est, lui dit-on, que l’on pend en effigie un gentilhomme qui avoit enlevé la fille de M. le comte de Créance[3]. »


Cet homme-là, Sire, c’étoit lui-même[4].

Il approcha, il trouva que le peintre l’avoit mal habillé ; il s’en plaignit ; il alla souper et coucher chez le juge qui l’avoit condamné. Le lendemain il vint ici pâmant de rire ; il en partit cependant dès le grand matin, le jour d’après.


1671 Pour des devises, hélas ! ma fille, ma pauvre tête n’est guère en état de songer, ni d’imaginer. Cependant, comme il y a douze heures au jour, et plus de cinquante à la nuit, j’ai trouvé dans ma mémoire une fusée poussée fort haut, avec ces mots :


Che peri, pur che s’inalzi.

Plut à Dieu que je l’eusse inventée ! je la trouve toute faite pour Adhémar : Qu’elle périsse, pourvu qu’elle s’élève ! Je crains de l’avoir vue dans ces quadrilles ; je ne m’en souviens pourtant pas précisément ; mais je la trouve si jolie, que je ne crois point qu’elle vienne de moi[5]. Je me souviens bien d’avoir vu dans un livre, au sujet d’un amant qui avoit été assez hardi pour se déclarer, une fusée en l’air, avec ces mots : Da l’ardore l’ardire[6] : elle est belle, mais ce n’est pas cela. Je ne sais 1671 même si celle que je voudrois avoir faite est dans la justesse des devises ; je n’ai aucune lumière là-dessus ; mais en gros elle m’a plu ; et si elle étoit bonne, et qu’elle se trouvât dans les quadrilles, ou dans un cachet, ce ne seroit pas un grand mal : il est difficile d’en faire de toutes nouvelles. Vous m’avez entendue mille fois ravauder sur ce demi-vers du Tasse que je voulois employer à toute force, l’alte non temo[7]. J’ai tant fait que le comte des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil, l’alte non temo ; il est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien, et je ne m’en soucierai guère, pourvu que vous vous portiez bien.

  1. Lettre 218. — 1. Dans l’édition de 1754, la première qui donne cette lettre, il n’y a que l’initiale. Grouvelle, et, d’après lui, les éditeurs suivants, ont imprimé la Marans.
  2. 2. Elle se nommait de Moresant et était, dit la Fare, fille d’un apothicaire. Elie du Fresnoi, son mari, était premier commis de Louvois, et le devint de Barbezieux. Elle fut maîtresse de Louvois, qui fit créer pour elle en 1673 la charge de dame du lit de la Reine : voyez les Mémoires de la Fare, tome LXV, p. 224. Sa fille épousa en 1680 Jean d’Alègre, marquis de Beauvoir, dont elle eut aussi une fille, mariée en 1710 au célèbre comte de Boulainvilliers.
  3. 3. Voyez les notes 2 et 15 de la lettre 188.
  4. 4. Il y a dans l’épître de Marot au Roi, pour avoir été dérobé

    Ce monsieur-là, Sire, c’étoit moi-même.

  5. 5. Mme de Sévigné avait de cette devise un souvenir confus. Il est en effet vraisemblable qu’elle avait vu, au carrousel donné par Louis XIV, le 5 juin 1662, la devise du comte d’Illiers, qui ne diffère que par une nuance de celle qu’elle indique ici. Ce seigneur, de l’ancienne maison d’Entragues, avait fait peindre sur ses armes une fusée s’élevant dans les airs, avec ces mots : Poco duri, pur che m’inalzi ; « que je dure peu, pourvu que je m’élève. » Mme de Sévigné avait sans doute conduit sa fille à ces fêtes magnifiques qui attirèrent toute l’Europe, et qui ont donné leur nom à la place du Carrousel. Les descriptions en étaient d’ailleurs très-répandues, et elle avait pu parcourir le beau livre sorti des presses de l’Imprimerie royale (en 1670), qui nous en a fait connaître les détails. — Cette devise se trouve aussi dans le livre du P. Bouhours, p. 490. Voyez la note 10 de la lettre précédente.
  6. 6. De mon ardeur ma hardiesse. C’est ainsi que cette devise, qui était celle du maréchal de Bassompierre, et qui signifie littéralement de l’ardeur (naît) l’oser, est traduite par le P. Bouhours, qui la discute longuement (p. 413 et suivantes). Elle se trouve, avec une fusée en l’air, dans le Recueil du carrousel de 1612 (le Camp de la place Royale), publié par Porchère Laugier : voyez Tallemant des Réaux, tome IV, p. 322.
  7. 7. Jérusalem délivrée, chant II, stance XLVI. — C’est Clorinde qui dit ces mots :

    Son pronta. ad ogni impresa :
    L’alte non temo, et l’umili non sdegno.

    « Je suis prompte à toute entreprise : je ne crains pas les hautes et ne dédaigne pas les humbles. »