Lettre 223, 1671 (Sévigné)

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1671

223. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29e novembre.

Il m’est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie que j’ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m’a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée ; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettre de votre main, c’étoit une étrange affaire. Il y en avoit pourtant une de vous du 15e ; mais je la regardois sans la voir, parce que celle de M. de Grignan me troubloit la tête. Enfin je l’ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j’ai trouvé tout ce que je pouvois souhaiter au monde. Que pensez-vous qu’on fasse dans ces excès de joie ? Demandez au Coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l’on fait ? Le cœur se serre, et l’on pleure sans pouvoir s’en empêcher ; c’est ce que j’ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir : ce sont des larmes d’une douceur qu’on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets. Pour moi, je les sens, et je m’en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce, que j’en faisois dire pour la lui demander. Si l’état où je suis duroit longtemps, la vie seroit trop agréable ; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d’accoucher d’un garçon, et de l’avoir fait nommer par la Provence[1] ! Voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m’avez écrites ; elles 1671 m’ont donné l’achèvement d’une joie compléte. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange ; j’ai bien d’autres lettres à écrire que la vôtre.

  1. Lettre 223. — 1. Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence, et nommé Louis-Provence. (Note de Perrin.)