Lettre 227, 1671 (Sévigné)

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227. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 9e décembre.

Je pars tout présentement, ma fille, pour m’en aller à Paris. Je quitte avec regret cette solitude, quand je songe que je ne vous trouverai pas. Sans la Provence, je doute que j’y fusse retournée cet hiver ; mais le dessein que j’ai de faire ce voyage me fait prendre cette avance, n’étant pas possible d’y aller d’ici, ni de passer à Paris comme on passe à Orléans. Me voilà donc partie ; je m’en vais coucher chez Mme de Loresse votre parente [1], pour éviter le pavé de Laval. J’y serai demain, et vendredi j’enverrai à Laval querir mes lettres, où l’on me les doit 1671 adresser ; et on me viendra trouver à Meslay, où je coucherai ; après cela je n’en espère plus qu’à Paris. Si pendant cette marche vous étiez aussi quelque ordinaire sans recevoir de mes nouvelles, vous n’en serez point en peine. Je ne suis ni grosse, ni accouchée, ni téméraire en carrosse ; je n’ai point de pont d’Avignon à passer ; le temps est très-beau ; mon voyage ira son train ; et comme je ne suis plus en peine de vous, il n’y a plus rien à craindre pour moi. Je suis accablée de compliments pour la naissance de mon joli petit-fils. Je serai fort aise de savoir encore de ses nouvelles vendredi, et des vôtres encore davantage.

Le pauvre M. de Lauzun est à Pignerol. M. d’Harouys en est très-affligé ; mais il me mande que la joie de votre accouchement, et le nom et la naissance de votre fils, se sont fait un passage au travers de sa tristesse ; et je l’assure aussi, en récompense, que sa tristesse s’est fait un passage au travers de ma joie.

Adieu, ma chère enfant, il faut partir : je suis épouvantée du regret que j’ai de quitter ces bois. Je ne veux point vous dire la part que vous avez à mon indifférence pour Paris : vous ne savez que trop combien vous m’êtes chère.

  1. LETTRE 227. — 1. Votre parente, du côté paternel sans doute. — La terre de Loresse est à cinq lieues au sud des Rochers. « Le château, qui remonte au seizième siècle, avec des reconstructions et réparations des dix-septième et dix-huitième, est de fort belle apparence ; il est entouré de bois, et on y arrive par de longues avenues. » (Walckenaer, tome IV, p. 332.) — De Loresse à Laval il y a quatre lieues et demie ; de Laval à Meslay, cinq ; de Meslay à Malicorne, dix ; et de Malicorne au Mans, sept.