Lettre 236, 1672 (Sévigné)

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236. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, 8e janvier.

Devinez où je m’en vais tout à l’heure, ma chère bonne : à Livry, et demain dîner à Pompone avec mon 1672 bonhomme[1]. Il m’a priée si tendrement de lui faire cette visite pendant qu’il fait beau, que je n’ai pas voulu le refuser. Je lui parlerai d’un certain commis que vous avez recommandé à Mme de la Fayette[2] et qui a été à M. de Lyonne.

Vous me paroissez tranquille sur le retour de vos courriers[3] ; nous ne sommes pas de même, nous craignons le dénouement de tout ceci, qui ne peut être que fâcheux. Nous en parlons, Monsieur d’Uzès et moi, et regardons les chagrins qui sont attachés à quelque résolution qu’on prenne[4].

Je veux aussi vous avertir d’une chose que je soutiendrai au milieu de votre mari et de vous[5]. C’est que si, après être purgée, vous avez seulement la pensée (c’est bien peu) de coucher avec M. de Grignan, comptez que vous êtes grosse, et si quelqu’une de vos matrones dit le contraire, elle sera corrompue par votre époux. Après cet avis, je n’ai plus rien à dire.

Je n’oserois songer à vos affaires : c’est un labyrinthe plein d’amertumes, d’où je ne sors point. Je ne sais point de nouvelles aujourd’hui. Si j’avois juré de remplir ma feuille, je vous manderois des sottises, et tout ce que l’on fera dans six semaines ; mais c’est un ennui. Ce que j’aime mieux vous dire, c’est qu’on est inhumain en ce pays pour recevoir les excuses de ceux qui n’écrivent pas dans les occasions. J’ai voulu en user ainsi en Bretagne ; il a fallu 1672 en venir à y prendre part. Profitez de ce petit discours en l’air.

On parle de plusieurs mariages. Quand ils seront signés, je vous les manderai.

Adressez-moi désormais, ma bonne, les lettres de Mme de Vaudemont[6] et toutes celles que vous voudrez : ce m’est un plaisir.

Adieu, ma mignonne, il y a une heure que je me joue avec votre fille ; elle est aimable. Il est tard, et je vous quitte pour aller pleurer à Livry, et penser à vous tendrement.

Mille amitiés à ce Grignan et au prince son frère[7]. Ma tante est malade à un point qui me trouble et qui me met en peine.

  1. Lettre 236. — 1. Arnauld d’Andilly. Voyez la lettre du 13 janvier, où elle raconte son voyage.
  2. 2. Dans l’édition de la Haye, la seule qui donne cette phrase, il y a M. de la Fayette.
  3. 3. C’est le texte de la Haye. Dans les autres éditions, on lit ouvriers.
  4. 4. Voyez la lettre 233, p. 452, 453.
  5. 5. C’est encore le texte de la Haye. Dans les éditions de Perrin : « en face de votre mari et de vous. »
  6. 6. Voyez la note 7 de la lettre 157.
  7. 7. Adhémar. Voyez la note 9 de la lettre 196.