Lettre 270, 1672 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 42-47).

270. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, vendredi 29e avril[1].

Vous êtes, ma bonne, dans votre grand voyage ; vous ne sauriez mieux faire présentement : on n’est pas toujours en état et en humeur de se promener. Si vous étiez moins hasardeuse, j’aurois plus de repos ; mais vous voudrez faire des chefs-d’œuvre, et passer où jamais carrosse n’a passé : cela me trouble. Ma bonne, croyez-moi, ne faites point le Pont-Neuf[2], ne forcez point la nature ; allez à cheval et en litière comme les autres ; songez ce que c’est que d’avoir des bras, des jambes et des têtes cassés. 1672 Écrivez-moi le plus que vous pourrez, et surtout de Monaco. Je suis fort bien avec le comte de Guiche ; je l’ai vu plusieurs fois chez M. de la Rochefoucauld et à l’hôtel de Sully[3] ; il m’attaque toujours, il s’imagine que j’ai de l’esprit ; nous avons fort causé. Il m’a conté à quel point sa sœur[4] est estropiée de cette saignée : cela fait peur et pitié. Je ne l’ai jamais vu avec sa Chimène[5] ; ils sont tellement sophistiqués tous deux, qu’on ne croit rien de grossier à leur amour ; et l’on croit qu’ils ont chacun leur raison d’être honnêtes.

Il y a deux mois que la Marans n’a vu son fils[6] ; il n’a pas si bonne opinion d’elle ; voici ce qu’elle disoit l’autre jour ; vous savez que ses dits sont remarquables : « Que pour elle, elle aimeroit mieux mourir que de faire des faveurs à un homme qu’elle aimeroit ; mais que si jamais elle en trouvoit un qui l’aimât et qui ne fùt point haïssable, pourvu qu’elle ne l’aimât point, elle, elle se mettroit en œuvre. » Son fils a recueilli cet honnête discours, et en fait bien son profit pour juger de ses occupations. Il lui disoit : « Ma mère, je vous approuve d’autant plus que cette distinction est délicate et nouvelle. Jusques ici je n’avois trouvé que des âmes grossières, qui ne faisoient qu’une personne de ces deux, et qui confondoient l’aimé et le favorisé ; mais, ma mère, il vous appartenoit de changer ces vieilles maximes, qui n’ont rien de précieux en comparaison de celles que vous allez introduire. » Il fait bon l’entendre là-dessus. Depuis ce jour-là il l’a perdue de vue, et tire ses conséquences sans aucune difficulté.


1672 J’ai vu Mme du Plessis Bellière[7] depuis deux heures. Elle m’a conté la conversation du Roi et du maréchal de Créquy ; elle est longue, forte, raisonnable et touchante. Si on lui avoit parlé le premier, la chose auroit été accommodée. Il proposa cinq ou six tempéraments qui auroient été reçus, si le Roi ne s’étoit fait une loi de ne les point recevoir. Le maréchal de Bellefonds a gâté cette affaire. M. de la Rochefoucauld dit que c’est qu’il n’a point de jointures dans l’esprit. Le maréchal de Créquy parut désespéré, et dit au Roi : « Sire, ôtez-moi le bâton : n’êtes-vous pas le maître ? Laissez-moi servir cette campagne comme le marquis de Créquy ; peut-être que je mériterai que Votre Majesté me le rende à la fin de la guerre. » Le Roi fut touché de l’état où il le voyoit ; et comme il sortit du cabinet tout transporté, ne connoissant personne, le Roi dit au maréchal de Villeroi : « Suivez le maréchal de Créquy ; il est hors de lui. » Il[8] en a parlé avec estime et sans aigreur, et fait servir dans l’armée la compagnie de ses gardes. Il est allé à Marines[9] chez lui près Pontoise, avec sa femme et ses enfants. Le maréchal d’Humières est allé à Angers. Voilà, ma bonne, de quoi il a 1672 été question depuis quatre jours. Il n’y a plus personne à Paris.

Voici votre tour,
Venez, Messieurs de la ville,
Parlez-nous d’amour,
Mais jusqu’à leur retour.

Ma tante n’est plus si excessivement mal ; nous sommes résolus de partir dans le mois de mai. Je vous écrirai soigneusement. Je déménage présentement ; ma petite maison[10] est bien jolie : vous y trouverez votre logement bien à souhait, pourvu que vous m’aimiez toujours ; car nous ne serons pas à cent lieues l’une de l’autre. Je prends plaisir de m’y ranger dans l’espérance de vous y voir. Adieu, ma très-aimable bonne, je suis à vous sans aucune distinction ni restriction.

Vendredi au soir.

Enfin Monsieur d’Uzès est parti ce matin : je lui dis hier adieu, avec douleur de perdre ici pour vous le plus habile et le meilleur ami du monde. Je suis fort touchée de son mérite ; je l’aime et l’honore beaucoup ; j’espère le revoir en Provence, où vous devez suivre tous ses conseils aveuglément. Il sait l’air de ce pays-ci, et n’oubliera pas de soutenir dans l’occasion l’honneur des Grignans. J’ai écrit à M. de Pompone, et n’ai pas manqué de lui envoyer deux feuilles de votre lettre : on ne sauroit mieux dire que vous ; si je l’avois copié, cela auroit été réchauffé, ou pour mieux dire, refroidi, et auroit perdu la moitié de sa force. J’ai soutenu votre lettre d’une des miennes, où je le prie de remarquer le tour qu’on avoit donné à cette affaire, et que voilà comme on cache, sous des manières douces et adroites, un desir perpétuel de 1672 choquer[11]. Je suis assurée que cela touchera M. de Pompone ; car c’est ce qui est directement opposé aux gens sincères et honnêtes. Quand je tiens une chose, comme celle-là par exemple, je sais assez bien la mettre en son jour, et la faire valoir. J’attends sa réponse avec impatience.

Notre cardinal partit hier. Il n’y a pas un homme de qualité à Paris : tout est avec le Roi, ou dans ses gouvernements, ou chez soi ; mais il y en a peu de ces derniers. Je trouve que M. de S***[12] a plus de courage que ceux qui passeront l’Yssel. Il a soutenu ici de voir partir tout le monde, lui jeune, riche, en santé, sans avoir été non plus ébranlé de suivre les autres, que s’il avoit vu faire une partie d’aller ramasser des coquilles, je n’ai pas dit une partie de chasse, car il y seroit allé. Il s’en va paisiblement à S***[13] : taïaut ! le voilà pour son été ; il est plus sage que les autres qui sont soumis à l’opinione regina del mondo[14]. Il vaut bien mieux être philosophe. Tout le monde est triste et affligé : on voit partir tous ses proches, tous ses amis, pour s’exposer à de grands périls ; cela presse le cœur. Le Roi même ne fut pas exempt de tendresse dans son départ précipité : on tient toujours pour assuré qu’il y eut des gens qui le reçurent à Nanteuil ; ces gens-là ne retourneront pas sitôt à Saint-Germain, parce qu’ils ont une affaire entre ci et trois mois, 1672 qu’ils feront à quelque maison de campagne[15]. Il y a moins d’aigreur contre le maréchal de Créquy que contre les deux autres : c’est qu’il a parfaitement bien dit ses raisons. Le maréchal de Bellefonds a été trop sec et trop d’une pièce. N’oubliez point de faire ce qui convient sur tout cela.

  1. Lettre 270. — 1. Pour la disposition des diverses parties de cette lettre, nous avons suivi l’ordre de la première édition de Perrin (1734).
  2. 2. C’est-à-dire ne faites pas de merveilles, ne vous lancez point dans les choses extraordinaires : expression proverbiale, conservée dans les éditions de 1726, mais retranchée par Perrin.
  3. 3. Voyez la lettre du 23 février 1680.
  4. 4. Mme de Monaco.
  5. 5. Mme de Brissac.
  6. 6. La Rochefoucauld. Voyez la note 5 de la lettre 151.
  7. 7. Suzanne de Bruc, sœur du poëte Montplaisir, déjà veuve en 1658 de Jacques de Rougé, seigneur du Plessis Bellière, morte en 1705, âgée de près de cent ans. Elle était parente de Foucquet et fut son amie la plus dévouée. Sa fille, Catherine, avait épousé le maréchal François de Créquy. Voyez la note de la lettre (de Coulanges) du 19 mars 1696, les Mémoires de Bussy, tome II, p. 84, et la note de M. P. Paris, tome IV, p. 243, de Tallemant des Réaux.
  8. 8. Pour éclaircir cet endroit, Perrin a remplacé il dans cette phrase par le Roi, et en tête de la suivante par le maréchal de Créquy.
  9. 9. Marines est un bourg (chef-lieu de canton de Seine-et-Oise), à onze lieues et demie de Paris, au delà de Pontoise, sur la route de Dieppe.
  10. 10. De la rue Sainte-Anastase. Voyez la note 11 de la lettre 173.
  11. 11. Dans l’édition de 1754 : « De choquer M. de Grignan en toutes choses. »
  12. 12. Le duc de Sully : voyez la lettre du 16 mai suivant, où il est dit : « Mme de Sully s’en va à Sully avec son brave époux. » — Voyez aussi la note 2 de la lettre 152.
  13. 13. À Sully-sur-Loire, en Sologne, à cinq lieues nord-ouest de Gien (Loiret).
  14. 14. A l’opinion, reine du monde. Voyez les Pensées de Pascal (édition de M. Havet, p. 36), où il est parlé d’un livre italien ayant pour titre Della opinione regina del mondo.
  15. 15. Comparez la lettre précédente, p. 41. Mme de Montespan accoucha, le 20 juin 1672, du comte de Vexin, au château du Genitoi, en Brie ; c’est à ce château même, et non à Nanteuil, qu’elle reçut le Roi. Voyez la lettre 272 et la note 9 de cette lettre.