Lettre 2 à l’évêque d’Annecy/Édition Garnier

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LETTRE[1]
À L’ÉVÊQUE D’ANNECY[2]


Monsieur,

En revenant d"un assez long voyage, j’ai revu le vieillard qui m’est très-cher par mille raisons, à qui je dois la plus tendre reconnaissance, et dont je vous avais parlé dans ma lettre. J’avais quelques affaires à régler avec lui pour la succession d’un de nos parents nommé M. Daumart, mousquetaire du roi, qu’il a gardé neuf ans entiers chez lui, estropié, paralytique, livré continuellement à des douleurs affreuses. Vous savez qu’il en a eu soin comme de son fils ; et vous savez aussi que, quand vous passâtes à Ferney, vous ne daignâtes pas venir consoler cet infortuné, après le grand repas que le seigneur du lieu vous fit porter chez le curé.

Ce n’est pas votre méthode, monsieur, de consoler les mourants ; vous vous bornez à les persécuter, eux et les vivants, autant qu’il est en vous. J’ai trouvé le parent de feu M. Daumart et le mien très-malade, et ayant plus besoin de médecins que de vos lettres, qu’il m’a montrées, et qui n’ont paru que des libelles à tous ceux qui les ont vues.

Il se faisait lire à table (où il ne se met que pour recevoir ses hôtes) les sermons du P. Massillon[3] selon sa coutume. Le sermon qu’on lisait roulait sur la calomnie. Faites-vous faire la même lecture : il est triste que vous en ayez besoin.

Mais relisez surtout le portrait que fait saint Paul de la charité[4] ; vous verrez s’il approuve les impostures, les délations malignes, les injures, et toutes les manœuvres de la méchanceté.

Vous n’avez pas oublié que mon parent, en rendant le pain bénit dans sa paroisse, le jour de Pâques 1768, ayant recommandé à voix basse à son curé de prier pour la reine qui était en danger, vous eûtes le malheur d’écrire à son roi qu’il avait prêché dans l’église.

Vous vous souvenez que vous eûtes l’indiscrétion (pour ne rien dire de plus fort) de publier une lettre que M. le comte de Saint-Florentin[5] vous écrivit en réponse, au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne, avant que cette imposture ridicule fût juridiquement reconnue ; vous eûtes la discrétion de ne pas montrer l’autre lettre que vous reçûtes, à ce qu’on dit, du même ministre, quand tout l’opprobre de cette accusation absurde demeura à l’accusateur.

Il eût été honnête d’avouer au moins que vous vous étiez trompé ; vous pouviez vous faire un mérite de cet aveu. Vous le deviez comme chrétien, comme prêtre, comme homme.

Au lieu de prendre ce parti, vous publiâtes et vous fîtes imprimer, monsieur, la première lettre de M. le comte de Saint-Florentin, ministre d’État d’un roi de France, sous ce titre : Lettre de M. de. Saint-Florentin à monseigneur l’évêque d’Annecy. C’est dommage que vous n’ayez pas mis : À Sa Grandeur monseigneur l’évêque prince de Genève ; si vous êtes prince de Genève, il vous faut de l’altesse. Avouez que vous seriez une singulière altesse[6].

Mais il n’est pas ici question de dignités, de titres, et de toutes les puérilités de la vanité, qui vous sont si chères et qui vous conviennent si peu. Il s’agit d’équité, il s’agit d’honneur : tâchez que cela vous convienne.

Si vous connaissez les premiers éléments du savoir-vivre, concevez combien il est indécent de faire publier, non-seulement la lettre d’un ministre d’État, sans sa permission, mais les lettres du moindre des citoyens. C’est donc en cela seul que vous êtes homme de lettres ! Au lieu d’agir en pasteur qui doit exhorter, et ensuite se taire, vous commencez par calomnier, et ensuite vous faites imprimer votre petit Commercium epistolicum, pour vous donner la réputation d’un bel esprit savoyard. Vous y parlez d’orthographe : ne trouvez-vous pas que cela est bien épiscopal ? Quand on a voulu perdre un homme innocent, savez-vous ce qui serait épiscopal ? Ce serait de lui demander pardon. Mais vous êtes bien loin de remplir ce devoir, et de vous repentir de votre manœuvre.

Vous lui imputez, à ce que je vois par vos lettres, des livres misérables, et jusqu’à la Théologie portative[7], ouvrage fait apparemment dans quelque cabaret : vous n’êtes pas obligé d’avoir du goût, mais vous êtes obligé d’être juste.

Comment avez-vous pu lui dire qu’on lui attribue la traduction du fameux Discours de l’empereur Julien, tandis que vous devez savoir que cette traduction, si bien faite et accompagnée de remarques judicieuses, est du chambellan du Julien de nos jours ? je veux dire d’un roi victorieux et philosophe, et je ne veux dire que cela.

Comment ignorez-vous que ce livre est imprimé, débité à Berlin, et dédié au respectable beau-frère de ce grand roi et de ce grand capitaine ? Souvenez-vous du fou des fables d’Ésope, qui jetait des pierres à un simple citoyen, « Je ne peux vous donner que quelques oboles, lui dit le citoyen ; adressez-vous à un grand seigneur, vous serez mieux payé. »

Adressez-vous donc, monsieur, au souverain que sert M. le marquis d’Argens, auteur de la traduction du Discours de Julien[8], et soyez sûr que vous serez payé comme vous méritez de l’être. Faites mieux, examinez devant Dieu votre conduite.

Vous avez cru pouvoir faire chasser de ses terres celui qui n’y a fait que du bien ; arracher aux pauvres celui qui les fait vivre, qui rebâtit leurs maisons, qui relève leur charrue, qui encourage leurs mariages, qui par là est utile à l’État ; un vieillard qui a deux fois votre âge ; un homme qui devait attendre de vous d’autant plus d’égards que toute votre famille lui a toujours été chère : votre grand-père a bâti de ses mains un pavillon de sa basse-cour ; vos proches parents travaillent actuellement à ses granges ; et votre cousin, nommé Mudry, a demandé depuis peu à être son fermier. Plût à Dieu qu’il l’eût été ! il eût pu adoucir la mauvaise humeur qui vous dévore contre un seigneur de paroisse vertueux qui ne vous a jamais offensé, et qui ne donne à ses paroissiens que des exemples de charité, de véritable piété, de douceur et de concorde.

Quoi ! vous avez osé demander qu’on le fit sortir de ses terres, parce que des brouillons vous ont dit qu’il vous trouvait ridicule ? Quoi ! vous avez proposé la plus cruelle injustice au plus juste de tous les rois ? Sachez connaître le siècle où nous vivons, la magnanimité du roi qui nous gouverne, l’équité de ses ministres, les lois que tous les parlements soutiennent contre des entreprises aussi illicites qu’odieuses.

D’où vient que le curé du seigneur de paroisse que vous insultez chérit sa vertu, sa piété, sa charité, sa bienfaisance, ses mœurs, l’ordre qui est dans sa maison et dans ses terres ? D’où vient que ses vassaux et ses voisins le bénissent ? D’où vient que le premier président du parlement de Bourgogne et le procureur général le protégent ? D’où vient qu’il a de même la protection déclarée du gouverneur ? D’où vient que le grand pape Benoît XIV et son secrétaire des brefs, le cardinal Passionei, digne ministre d’un tel pape, l’ont honoré d’une bonté constante ? Et d’où vient enfin que vous êtes son seul ennemi ?

Est-ce parce qu’il a remboursé à ses vassaux l’argent que vous avez exigé d’eux quand vous êtes venu faire votre visite ? argent que vous ne deviez pas prendre, et que depuis il vous a été défendu de prendre en Savoie.

Celui que vous insultez, prosterné aux pieds des autels, prie Dieu pour vous, au lieu de répondre à vos injures : il n’y répondra jamais ; et dans le lit de mort où il souffre (et où vous serez comme lui), il n’est ni en état ni en volonté de repousser vos outrages et vos manœuvres.

C’est ici que je dois surtout vous parler de l’impertinente profession de foi supposée, dans laquelle on a la bêtise de lui faire dire que la seconde personne de la Trinité s’appelle Jésus-Christ, comme si on ne le savait pas ; et qu’il condamne toutes les hérésies et tous les mauvais sens qu’on leur donne[9].

Quel sacristain ivre a jamais pu composer un pareil galimatias ? Quel brouillon a pu faire dire à un séculier qu’il condamne les hérésies ? Je ne crois pas que vous soyez l’auteur de cette pièce extravagante. Vous devez savoir que notre sage monarque a imposé le silence à tous ces ridicules reproches d’hérésie, par un édit solennel, enregistré dans tous nos parlements. D’ailleurs, un seigneur de paroisse qui habite auprès du canton de Berne et aux portes de Genève doit de très-grands égards à ces deux républiques. Les noms d’hérétiques, de huguenots, de papistes, sont proscrits par nos traités. Mon parent se contente de prier Dieu pour la prospérité des Treize-Cantons et de leurs alliés, ses voisins.

S’il n’est pas de la communion de Berne, il est de sa religion, en ce que le conseil de Berne est noble et juste, bienfaisant et généreux ; en ce qu’il a donné des secours à la famille des Sirven[10], opprimée par un juge de village, ignorant et fanatique ; entendez-vous, ignorant et fanatique ? En un mot, il respecte le conseil de Berne, et laisse à vos grands théologaux le soin de le damner. Il est fermement convaincu qu’il n’appartient qu’à messieurs d’Annecy d’envoyer en enfer messieurs de Berne, de Belle, de Zurich, et de Genève ; ajoutez-y le roi de Prusse, le roi d’Angleterre, celui de Danemark, les sept Provinces-Unies, la moitié de l’Allemagne, toute la Russie, la Grèce, l’Arménie, l’Abyssinie, etc., etc.

Il n’appartient, dis-je, qu’à vos semblables, et surtout à l’abbé Riballier, de juger tous ces peuples, attendu qu’il a déjà quatre-nations[11] sous ses ordres ; mais pour mon parent et mon ami, il croit qu’il doit aimer tous les hommes, et attendre en silence le jugement de Dieu. Il est absolument incapable d’avoir fait une profession de foi si impertinente et si odieuse. Les faussaires qui l’ont rédigée, et qui l’ont fait signer longtemps après par des gens qui n’y étaient pas, seraient repris de justice si on les traduisait devant nos tribunaux. Les fraudes qu’on appelait jadis pieuses ne sont plus aujourd’hui que des fraudes.

Celui qu’on fait parler s’en tient à la déclaration de foi qu’il fit étant en danger de mort, quand il fut administré malgré vous selon les lois du royaume : déclaration véritable[12], signée de lui par-devant notaire : déclaration juridique, par laquelle il vous pardonne, et qui démontre qu’il est meilleur chrétien que vous. Voilà sa profession de foi.

Vous avez été vicaire de paroisse à Paris ; votre esprit turbulent s’y est signalé par des billets de confession et des refus de sacrements ; soyez à l’avenir plus circonspect et plus sage. Vous êtes entre deux souverains également amis de la bienséance et de la paix ; une petite partie de votre diocèse est située en France : respectez ses lois, respectez surtout celles de l’humanité. Imitez les sages archevêques d’Albi[13], de Besançon[14], de Lyon[15], de Toulouse[16], de Narbonne[17] et tant d’autres pasteurs également pieux et prudents, qui savent entretenir la paix.

Si vous faites la moindre de ces démarches que vous faisiez à Paris, et qui furent réprimées, sachez qu’on prendra la défense d’un moribond dont vous voulez avancer le dernier moment. Je me charge d’implorer la justice du parlement de Bourgogne contre vous.

J’ai renoncé depuis très-longtemps au métier de la guerre ; mais je n’ai pas renoncé (il s’en faut beaucoup) aux devoirs qu’imposent la parenté, l’amitié, la reconnaissance, à un gentilhomme qui a un cœur, et qui connaît l’honneur, très-inconnu aux brouillons.

Quand vous serez rentré dans les voies de la charité, de l’honnêteté et de la bienséance, dont vous vous êtes tant écarté, je serai alors, avec toutes les formules que votre amour-propre désire, et qui ont fait, à votre honte, le sujet de vos querelles,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,

***.



FIN DE LA LETTRE À L ÉVÊQUE D’ANNECY.

  1. Cette lettre est de juin 1769. C’est une composition de Voltaire que les éditeurs de Kehl s’étaient bien gardés de mettre dans la Correspondance, et qu’ils avaient placée dans les Mélanges littéraires. ( B.)
  2. Le sieur Biord. Voyez (tome X) les Épîtres à Saint-Lambert (1769), à Horace (1771). (K.) — Cette lettre est bien de Voltaire ; mais elle fut signée et adressée à l’évêque d’Annecy par M. de Mauléon, qui avait longtemps servi dans le régiment du roi, et l’avait commandé en plusieurs occasions. Cet officier était cousin germain de M. de Voltaire. (Addition de Wagnière.)
  3. Dans son conte intitulé Gertrude, ou l’Éducation d’une jeune fille, voyez tome X, Voltaire a dit :

    Et le Petit-Carême est surtout sa lecture.

  4. Ire épître aux Corinthiens, chap. xiii.
  5. Cette lettre fait partie d’une brochure intitulée Confession de foi de messire François-Marie Arouet de Voltaire, seigneur de Ferney, Tourney, Prégny et Chambésy, précédée des pièces qui y ont rapport ; Annecy, 1769, petit in-8° de iv et 47 pages. Elle est aussi dans le cinquième volume de l’Évangile du jour, collection dont Beuchot a parlé tome XXVI, page 569.
  6. Voyez, dans la Correspondance, les lettres de Biord, des 11 et 25 avril, et 2 mai 1768, et les réponses de Voltaire des 15 et 29 avril.
  7. La Théologie portative, ou Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, dont la première édition parut en 1768, est attribuée au baron d’Holbach ; elle fut publiée sous le nom de l’abbé Dernier. C’est en réponse à la Théologie portative que le professeur Allamand, de Lausanne, composa son Anti-Bernier, 1770, deux volumes in-8°.
  8. Voyez l’Avertissement de Beuchot, page 1 du présent volume.
  9. À la suite des lettres que contient la brochure dont nous avons parlé, note 2 de la page 72, est une Profession de foi de M. de Voltaire, qui a été réimprimée dans le tome V de l’Évangile du jour, et dans les Mémoires de Wagnière, etc., tome I, p. 83. Cette Profession de foi supposée contient les expressions citées par Voltaire.
  10. Voyez tome XXV, page 517.
  11. Riballier était principal du collége des Quatre-Nations.
  12. Voyez cette déclaration du 31 mars 1769, dans les Mémoires de Wagnière, tome I, page 78.
  13. Le cardinal de Bernis.
  14. Le cardinal de Choiseul-Beaupré.
  15. Malvin de Montazet ; voyez tome X, page 452.
  16. De Loménie de Brienne.
  17. Arthur-Richard Dillon.