Procès de Claustre/Édition Garnier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


PROCÈS DE CLAUSTRE


SUPPLÉMENT AUX CAUSES CÉLÈBRES [1].
INGRATITUDE, HYPOCRISIE, RAPACITÉ, ET IMPOSTURES JUGÉES.

Toutes les causes intitulées célèbres ne le sont pas : il y en a même de fort obscures, et qui ont été écrites d’une manière très-conforme au sujet[2] ; mais il n’est guère de procès dont la connaissance ne puisse être utile au public. Car dans le labyrinthe de nos lois, dans l’incertitude de notre jurisprudence, au milieu de tant de coutumes et de maximes qui se combattent, un arrêt solennel sert au moins de présomption en cas pareil, s’il est des cas absolument pareils.

La cause que nous traitons ici est des plus communes et des plus obscures par elle-même. Il s’agit d’un prêtre ingrat ; rien n’est plus commun. Il s’agit dim précepteur nommé Claustre ; quoi de plus obscur ? Mais si ce précepteur Claustre a mis le trouble dans une nombreuse famille ; si son ingratitude, fortifiée par son intérêt, a voulu s’approprier le bien d’autrui ; s’il s’est servi, selon l’usage, du manteau de la religion pour soulever un fils contre son père ; s’il a charitablement séduit son pupille pour lui donner sa nièce en mariage ; si, devenu l’oncle de son élève, il a été assez mondain dans sa dévotion pour tenter de s’emparer, sous le nom de cet élève, du bien d’une famille entière ; s’il a employé les fraudes pieuses et les dévotes calomnies pour faire réussir ses manœuvres, alors la pièce devient intéressante, malgré la bassesse du sujet ; elle sert d’instruction aux pères de famille, et Claustre devient un objet digne du public, comme Tartuffe, qui commence par demander l’aumône à Orgon, et qui finit par le vouloir chasser de son logis.

Claustre, qui dans les factums écrits par lui-même a négligé de nous faire connaître son nom de baptême[3], s’est donné celui de Mentor, parce qu’il obtint d’être reçu chez le sieur Jean-François de Laborde, pour précepteur de ses deux enfants. L’emploi d’instituteur, de précepteur, de gouverneur, est sans doute aussi honorable que pénible. Un bon précepteur est un second père : le Mentor dont Homère parle était Minerve elle-même ; mais quand on se dit un Mentor, il ne faut pas être un Sisyphe.

Après ce petit exorde, il faut une narration exacte ; la voici :

Jean-François de Laborde, écuyer, né à Cayonne d’une famille ancienne et alliée à de grandes maisons, avait eu de son mariage avec la fille du sieur Le Vasseur, ingénieur de la marine, quinze enfants, dont dix sont morts en bas âge. Il reste aujourd’hui deux garçons et trois filles. Ainsi le sieur Claustre est réduit à ne vexer que cinq personnes en ligne directe, au lieu de quinze.

Ces cinq personnes sont Jean-Benjamin de Laborde, premier valet de chambre du roi ; Jean-Louis de Laborde, qui a fait les fonctions du maréchal général des logis de l’armée, et qui est mestre de camp de dragons ; Monique de Laborde, épouse du sieur Fontaine de Cramayel, fermier général ; Élisabeth-Joséphine de Laborde, épouse du sieur Binet Demarchais, premier valet de chambre du roi, gouverneur du Louvre, major d’infanterie ; Henriette de Laborde, épouse du sieur Brissard, ancien fermier général.

Le père de cette nombreuse famille n’était pas riche ; mais, étant né avec des talents et ayant étudié la science économique, qui depuis a fait tant de progrès parmi nous, il fut employé par le gouvernement dans plusieurs traités de commerce, et le roi le gratifia, en 1739, d’une place de fermier général, qu’il abandonna au bout de vingt ans pour s’occuper uniquement du bonheur de tous ses parents.

Il avait deux frères et une sœur : les frères étaient Pierre-Joseph de Laborde Desmartres, qui vit encore ; l’autre, Léon de Laborde, mousquetaire, qui mourut jeune.

La sœur était Jeanne-Joséphine, mariée au sieur de Verdier, seigneur de la Flachère, dans le Lyonnais.

Jean-François de Laborde servait de père à ses deux frères et à sa sœur : il était leur conseil, ainsi que celui de tous ses amis. Ses lumières et sa probité lui avaient acquis cette considération personnelle et cette autorité que donne la vertu ; tous ceux qui l’ont connu rendent ce témoignage à sa mémoire.

Non-seulement il veilla avec la plus scrupuleuse attention sur l’éducation de tous ses enfants, mais il étendit les mêmes soins sur ceux de son frère, Pierre-Joseph Desmartres, marié en 1725 à une Hollandaise catholique, nommée Ditgens, parente du célèbre Van Svieten, qui a été depuis premier médecin de l’impératrice-reine de Hongrie[4]. C’était une riche héritière qui aurait environ trois millions de bien si ses parents, très-patriotiques, avaient laissé une si grande succession sortir du pays.

Jean-François de Laborde eut la consolation de voir tous ses soins paternels réussir. Tous ses enfants se signalèrent dans le monde par des talents distingués, et eurent le bonheur de plaire.

Il n’y eut que Pierre-Joseph[5] Desmartres, son neveu, qui ne put répondre à ses empressements. Cet enfant était né avec une faiblesse d’organes qui le mit longtemps hors d’état de recevoir l’éducation ordinaire, laquelle exige une santé ferme dont dépend la faculté de s’expliquer et de concevoir. On fut obligé de le confier quelques années à sa nourrice, femme de bon sens et expérimentée qui connaissait son tempérament. Lorsqu’il fut un peu fortifié, son père le mit entre les mains d’un maître de pension très-intelligent, et accoutumé à diriger des enfants tardifs.

La nature n’ayant pas secondé les attentions de cet instituteur, son père Desmartres le retira chez lui à sa terre de Palerne en Auvergne. Ensuite sa tante, la dame de La Flachère, qui n’avait point d’enfants, s’en chargea comme de son fils, et le garda trois ans, tantôt à sa terre de la Flachère, tantôt à Lyon. On lui donna un précepteur qui avait 600 livres d’appointements, et auquel on assura 300 livres de pension viagère. C’est ce même enfant, ce Pierre-Joseph de Laborde Desmartres dont l’abbé Claustre s’est emparé, et qui fait le sujet du procès.

Pendant que ses parents tâchaient de lui donner tout ce qui lui manquait, et de forcer la nature, elle accordait tout à ses cousins et à ses cousines, élevés chez son oncle Jean-François de Laborde, et ils faisaient des progrès rapides dans plus d’un art, malgré Claustre, reçu précepteur dans la maison, qui ne savait que du latin.

Claustre éleva les deux fils de Jean-François de Laborde, qui bientôt n’eurent plus besoin de lui. Il resta dans la maison comme ami, logé, nourri, meublé, chauffé, éclairé, blanchi, servi, avec 800 livres de pension et quelques présents.

Il nous apprend dans son Mémoire, page 4, qu’il espérait une reconnaissance plus analogue à son état et à son goût. Qu’entend-il par ce mot grec analogue, mis depuis peu à la mode, et qui veut dire convenable ? Le sieur de Laborde ne pouvait lui donner ni évêché ni abbaye.

Claustre, se bornant aux biens purement terrestres, s’adresse à un de ses élèves, le sieur Jean-Benjamin de Laborde, fils aîné de celui qui le nourrit et le pensionne ; il saisit le jour même de sa majorité pour lui faire un beau sermon sur la bienfaisance, et il lui fait signer à la fin du sermon une donation de 1,200 livres de rente par-devant notaire. De qui exige-t-il cette donation ? D’un fils de famille qui n’avait alors aucune fortune, et qui était sous la puissance de père et de mère,

La nouvelle pension de 1,200 livres fut payée quelque temps en secret au commensal, qui jouissait d’ailleurs de celle de 800 livres ; mais le père, dont la fortune avait essuyé des échecs considérables, ayant appris le succès du sermon de Claustre à la majorité de son fils, mécontent avec raison de cette manœuvre clandestine, fit réduire la somme à 800 livres, et s’en chargea lui-même. Le prêtre, craignant de perdre le logement, la table, et les bonnes grâces d’une famille nombreuse, fut obligé de consentir à la suppression de ce premier acte de la majorité de son élève.

Jusqu’ici on ne voit aucun délit ; ce n’est qu’un homme occupé de son petit intérêt personnel, qui dit, qui écrit sans cesse qu’il veut faire son salut dans la retraite, et qui cherche à rendre cette retraite commode. La justice n’a rien à punir dans cette conduite. Pour satisfaire à la fois sa dévotion et son goût pour les pensions de 1,200 livres, en attendant mieux, il ne s’adresse plus au fils du sieur de Laborde, mais à son gendre, le sieur de Fontaine, seigneur de la belle terre de Cramayel ; il s’en fait nommer chapelain, et au lieu de se retirer du monde, comme il l’avait tant dit et tant écrit, il prend l’emploi de régisseur de la terre, à 1,200 livres de gages. Ce n’est pas encore là une prévarication ; un saint peut gouverner une terre, quoiqu’il ne soit pas conséquent de crier qu’on veut se mettre dans un cloître quand on se fait premier domestique de campagne.

Il s’accoutuma si bien à mêler le spirituel au temporel qu’il fit dès lors le projet de retirer des dangers du monde le jeune Laborde Desmartres, qui passait pour devoir un jour posséder des millions, et qui, par la simplicité de son caractère, était en péril de son salut. Il était alors à Paris dans la propre maison de son oncle avec ses cousins. Sa mère était morte, son père s’était remarié. Le jeune homme était majeur. Voilà une belle occasion de secourir le jeune Pierre-Joseph Desmartres contre une belle-mère et contre les illusions de la fortune et des plaisirs.

Quoique les abbayes fussent très-analogues à l’état et au goût de Claustre, il crut encore plus analogue de devenir le maître de tout le bien de ce facile Desmartres. C’était lui qui avait fourni un précepteur ; il lui fournit bientôt un procureur. Voici comme il s’y prit.

D’abord, après deux petits stellionats faits au sieur Jean-François de Laborde, son bienfaiteur[6], il feint, en 1762, de se retirer à la Doctrine chrétienne ; mais auparavant il avait jeté dans le cœur de Desmartres les soupçons d’avoir été lésé par son père et par son oncle. Ces soupçons étaient fortifiés par le procureur qui s’était joint à lui.

Quand il vit enfin toutes ses batteries préparées, il écrivit, le 8 septembre 1762, à la dame de Laborde, femme du sieur Jean-François, fermier général : « La religion m’a principalement déterminé à cette retraite. Notre état n’est pas de vivre dans le monde : et quand l’utilité du prochain ne nous retient plus, je crois que nous ne devons pas y rester. Un prêtre n’est pas fait pour avoir toujours ses aises (il entend les prêtres sans bénéfice) : une vie sobre, dure, doit être son partage s’il veut entrer dans l’esprit de son état. Je vais vivre dans une société de bons prêtres ; tous mes vœux vont se tourner du coté de l’éternité. »

En se tournant vers l’éternité, il ne laissait pas de se tourner depuis longtemps vers Clermont en Auvergne, où demeurait mademoiselle sa nièce, fille d’un pauvre imprimeur nommé Boutaudon. Il fait venir à Paris Mlle Boutaudon, âgée alors de trente-quatre ans[7]. Il la recommande d’abord aux charités et à la protection de tous les parents et de tous les amis du sieur de Laborde. Comme la nièce ne pouvait pas demeurer à la Doctrine chrétienne, il en sort pour aller loger avec elle dans l’île Saint-Louis ; et il persuade au bon et facile Desmartres de venir s’établir dans ce quartier. « Vous demeurez, lui dit-il, auprès de votre oncle le fermier général ; rien n’est plus dangereux pour l’innocence ! les séductions du grand monde sont diaboliques. Retirez-vous dans l’île Saint-Louis, j’aurai soin de votre salut et de vos affaires. »

Desmartres se livre avec componction à ces remontrances. Le pieux Claustre lui trouve bien vite un appartement. Un heureux hasard fait rencontrer ensemble, quelque temps après, Mlle Boutaudon et le sieur Desmartres chez des gens de bien ; le sieur Desmartres rend de fréquentes visites À la provinciale, qui prend insensiblement un intérêt véritable à Desmartres. « Ma nièce n’est pas belle, lui disait quelquefois le convertisseur Claustre ; mais elle est capable de rendre un mari heureux. Elle a peu d’esprit, mais le peu qu’elle a est bon, elle conduirait ses affaires avec beaucoup de prudence ; et, entre nous, je vous souhaiterais une femme semblable à elle, une épouse selon le cœur de Dieu. »

Desmartres fit de profondes réflexions sur ces ouvertures ; le bon cœur de la nièce les seconda. Desmartres avoua enfin à son directeur qu’il ne pouvait vivre sans Mlle Boutaudon, et qu’il voulait l’épouser.

Claustre, tout étonné, lui dit qu’il ne parlait pas sérieusement. Mais, après quelques mûres réflexions, il lui conseilla, pour son bien, de prendre ce parti. Mademoiselle sa nièce, il est vrai, n’avait rien ; mais son bon sens devait faire rentrer à son mari deux millions dont il avait été dépouillé dans sa minorité ; ainsi elle apportait réellement deux millions en mariage. De plus, lui Claustre, devenant son oncle, était obligé, en conscience, d’intenter un procès à toute sa famille, et de faire tous ses efforts pour la ruiner et pour la déshonorer, ce qui serait un grand avantage pour les nouveaux mariés, et le tout pour la plus grande gloire de Dieu.

D’ailleurs Mlle Boutaudon était d’une des meilleures maisons auvergnaques. « Du côté paternel, dit-il, dans son Mémoire, page 16, elle est sœur, fille, petite-fille d’un imprimeur du roi ; et du côté maternel, son trisaïeul, Noël Claustre, avait été soldat aux gardes de Catherine de Médicis. » De plus, un frère de la future était actuellement soldat ; de sorte que tous les honneurs municipaux et militaires décoraient la famille. Le mal était que ce soldat risquait d’être pendu pour n’avoir pas obéi à deux sommations de revenir au régiment. Que fait Claustre ? Il va se jeter aux pieds de la dame Démarchais, fille de son bienfaiteur Jean-Francois de Laborde. Il obtient de sa générosité plus d’argent qu’il n’en faut pour acheter le congé de son neveu Boutaudon le guerrier ; il garde le reste pour lui.

Enfin, le 8 avril 1766, les deux amants se marient dans la paroisse de Saint-Louis. Le sieur Desmartres avait alors trente-quatre ans ; il pouvait contracter sans avertir ses parents. « Ce fut, dit Claustre, page 14, par un ordre singulier de la Providence, qui avait des desseins de justice et de miséricorde sur toutes les parties. » Il s’écrie, quelques lignes après : « Je ne conçois pas encore comment tout cela s’est opéré, mais j’ai dit souvent en moi-même : Digitus Dei est hic. » En effet, il n’eut pas de peine à persuader au sieur Desmartres fils que la Providence jetait des yeux très-attentifs sur son bien ; et il eut une mission expresse de se rendre maître absolu de tout.

Dans les premiers transports de sa joie, il ne peut résister à la tentation de faire sentir son triomphe au sieur Jean-François de Laborde. Il lui écrit immédiatement après la célébration du mariage :


« Monsieur,

« Je suis chargé de vous annoncer un nouvel événement dans votre famille. M. votre neveu Desmartres s’est marié ce matin, et a épousé ma nièce, fille du sieur Boutaudon, imprimeur du roi à Clermont. Elle est à peu près de son âge ; elle a de l’éducation, du bon sens, de l’intelligence dans les affaires : il y a lieu d’espérer qu’elle régira avec prudence les affaires de son mari, et qu’elle les défendra avec modération.

Le sieur Delaune, procureur, est révoqué ; je me mets à la tête des affaires en attendant que ma nièce en ait pu prendre connaissance ; mais nous ne ferons rien sans un bon conseil.

Serai -je assez heureux pour rétablir la bonne intelligence entre le père et le fils, entre l’oncle et le neveu ? C’est ce que je désire le plus vivement, pour vous donner des marques de mon attachement.

J’ai l’honneur d’être avec respect, etc. »

C’était un peu insulter le sieur Jean-François de Laborde, et toute la famille. Mais les saints ont leurs faiblesses.

Voilà donc cet homme qui, ayant choisi une retraite chrétienne pour s’occuper uniquement de l’affaire de son salut, se met à la tête de celles du sieur Desmartres, et prend la place du procureur Delaune, pour intenter un procès criminel à presque toute la famille chez laquelle il a vécu vingt-deux ans entiers, comme le maître de la maison. Je dis un procès criminel, car c’en est un très-réellement d’accuser le père et l’oncle du sieur Desmartres de l’avoir dépouillé de son bien pendant sa minorité, de l’avoir volé, de l’avoir maltraité, d’avoir soustrait des pièces. C’est là ce que le saint chicaneur impute à la famille ; c’est là sa doctrine chrétienne.

L’ardeur de son zèle l’en flamme au point qu’il veut embraser de la même charité jusqu’à la dame de La Flachère, sœur des sieurs de Laborde, et jusqu’à la dame de Cramayel, fille du fermier général. Il n’est rien qu’il ne tente, il n’est point de ressort qu’il ne fasse jouer pendant le cours du procès, pour attirer les deux dames dans son parti.

C’est surtout à la dame de La Flachère qu’il s’adresse : c’était une femme chrétienne, vertueuse encore plus que dévote, aimant véritablement la paix et la justice.

La lettre qu’il lui écrivit, le 14 avril 1768, dans la plus grande chaleur du procès, est curieuse et mérite l’attention des juges.


LETTRE DE L’APÔTRE CLAUSTRE
À MADAME DE LA FLACHÈRE.

« Un ministre[8] du Seigneur que sa providence a constitué le défenseur d’un opprimé ne doit négliger aucun des moyens humains qu’elle lui suggère pour arriver au but : il doit ne se lasser ni se rebuter de rien, quels que soient les obstacles qu’on lui oppose, les contradictions qu’on lui fasse essuyer, les dangers même auxquels il puisse être exposé : il doit, revêtu des armes de la vérité, combattre, sous l’autorité des lois, à temps et à contre-temps, à droite et à gauche[9], avec la bonne et la mauvaise réputation.

« Vous avez de la religion, vous craignez Dieu ; vous voulez lui plaire et vous sauver ; vous vaquez assidûment à la prière, aux œuvres de charité ; vous fréquentez les sacrements ; vous venez de satisfaire au devoir pascal[10], et vous l’avez sans doute fait précéder d’un examen sérieux de votre conscience. Eh quoi ! la conscience ne vous a rien reproché par rapport à M. Desmartres, votre neveu ? Vous croyez pouvoir rester neutre dans ses différends avec messieurs vos frères ?

La nature a donné à un enfant, pour premiers défenseurs, ses père et mère ; à leur défaut, ses oncles et ses tantes. Ici le père et l’oncle sont les oppresseurs du fils : c’est donc à la tante qu’est dévolu le soin de le défendre. Oui, madame, c’est pour vous un devoir devant Dieu et devant les hommes[11]. En vain direz-vous que votre neveu vous a dispensée de ce soin en se mariant sans votre aveu ; l’omission d’un devoir de bienséance, surtout l’omission étant forcée, ne saurait vous dispenser d’une obligation que la nature vous impose indépendamment de la religion.

Par votre silence vous avez enhardi les oppresseurs ; vous avez approuvé les injustices que vous ne condamniez pas ; vous y avez consenti. Vous êtes donc injuste vous-même. Or, ignorez-vous, madame, que les injustes n’entreront point dans le royaume des cieux[12] ? Premier scrupule[13].

Vous vous croyez en sûreté de conscience en ne prenant aucune part au procès. Quelle est donc votre morale ou votre religion ? Second scrupule[14].

Il y aura avant la Pentecôte deux nouveaux Mémoires imprimés, lesquels seront suivis de fort près par quatre autres Mémoires, tous destinés à traiter en particulier chacune de nos prétentions : ils seront courts afin qu’ils soient lus ; mais ils n’en seront pas moins forts de choses. Nous avons fait des oppositions sur les biens de M. de Laborde, et les oppositions seront converties en saisies réelles au premier jugement que nous aurons. Les avocats, les procureurs, les huissiers, les notaires, nous consomment en frais. C’est une perte réelle, une perte énorme, une perte certaine pour votre famille : perte qui ne se réparera jamais, quels que soient les vainqueurs. Vous auriez pu la prévenir, et vous la voyez faire tranquillement ! vous laissez couler l’eau sans faire aucun effort pour l’arrêter. L’incendie fait tous les jours de nouveaux progrès, et vous ne vous en mettez point en peine. Pouvez-vous croire que Dieu ne vous en demandera aucun compte ? Quel aveuglement ! quel oubli de la justice du Dieu que nous servons ! Voilà, madame, trois sujets de scrupule, qu’une charité sacerdotale propose à vos méditations[15]. »

Ce n’est pas tout ; il envoie cette lettre à la dame de Cramayel, au curé de Saint-Paul, et à trois ou quatre prêtres directeurs de dévotes qui ne manqueront pas de la répandre, qui formeront une pieuse cabale contre la famille Laborde, qui solliciteront les juges, qui animeront le public en faveur de l’innocence opprimée par un fermier général. La cause va devenir celle de Dieu et celle du peuple : car on suppose toujours que ni l’un ni l’autre n’aiment les fermiers généraux[16]. Cette manœuvre n’était pas maladroite ; mais Dieu ne l’a pas bénie comme l’espérait Claustre. Ce n’est pas assez, quand il s’agit d’un compte de tutelle, de parler de piété et de dévotion ; il faut des faits vrais et des calculs justes. C’est précisément ce qui a manqué au zèle de l’abbé Claustre. Il se flattait que le sieur Jean-François de Laborde, principalement attaqué dans ce procès, étant âgé de quatre-vingts ans, succomberait à la faiblesse de son âge et à la fatigue de rassembler un tas immense de papiers oubliés depuis longtemps, et peut-être égarés. Il était sûr de compromettre le frère avec sa sœur de La Flachère, le père avec sa fille de Cramayel. Il avait l’espérance de conduire au tombeau la vieillesse du sieur Jean-François de Laborde, et celle de sa sœur la dame de La Flachère ; et c’est dans cette unique vue qu’il ne s’est pas trompé. L’un et l’autre sont morts, en effet, de chagrin ; mais du moins ils ne sont morts qu’après avoir pleinement confondu leur adversaire, et après avoir obtenu des arrêts contre le calomniateur. Claustre n’était pas aussi exact qu’il était zélé. Ses mensonger étaient pieux, mais ils n’étaient pas fins.

PREMIER MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il redemandait pour le mari de sa nièce Boutaudon, environ deux millions dont la mère de Desmartres avait hérité en Hollande. Mais, par les comptes juridiquement arrêtés, il se trouva que le bien de sa mère ne se montait à sa mort qu’à deux cent soixante-seize mille vingt livres, qui devaient être partagées entre Desmartres fils et sa sœur ; et à la mort de la sœur, ces deux cent soixante-seize mille vingt livres appartinrent au fils ; mais sur ce bien il fallait payer au sieur Desmartres père douze mille livres de pension à lui léguées par sa femme, et trois mille livres de pension à lui léguées par sa fille avec d’autres dons. Ainsi voilà l’abbé Claustre bien loin de son compte. Et nihil invenerunt viri divitiarum in manibus suis[17].

DEUXIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il dit assez malignement que la bisaïeule de Desmartres fils, qui était Hollandaise, mourut en 1728 ; et il le dit pour insinuer que des actes de 1729 n’étaient pas légitimes. Il ajoute que cette dame laissa une grosse succession. Il a été prouvé qu’elle était morte en 1730, que la succession était fort petite, et qu’il raisonnait fort mal.

TROISIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il fait dire à Desmartres fils qu’on ne lui a pas rendu ses papiers à sa majorité ; et il a été prouvé par acte juridique, du 13 mai 1761, que tous ses papiers lui avaient été rendus.

QUATRIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il dit qu’on ne laisse jouir Desmartres fils que de dix mille livres de rente ; que ce n’est pas assez pour lui Claustre et pour sa nièce Boutaudon ; qu’il comptait sur un fonds de deux millions.

À l’égard de ces deux millions, il faut bien que Claustre et sa nièce Boulaudon s’en passent ; mais il a été prouvé que le sieur Desmartres fils jouissait de quatorze mille livres de rente, provenantes de l’administration sage de son père, et qu’à la mort de ce père il jouira de quinze mille livres de pension qu’il est obligé de lui faire : ce qui composera environ trente mille livres de rente au sieur Desmartres fils. C’est un bien fort honnête ; il y a beaucoup de gens d’esprit dans Paris qui n’en ont pas tant, et qui n’ont pas des Claustre pour directeurs de conscience et de finances.

CINQUIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il fait dire à Desmartres fils qu’étant malade, en 1760, son père le força de faire un testament par lequel il instituait ce père son héritier universel ; et il se trouve que ce testament fut fait le 11 avril 1757, dans la ville d’Aigueperse, son père étant alors à cent lieues de là ; ce père Desmartres n’est point institué héritier universel, c’est l’oncle même Jean-François. Quand on a reproché à Claustre qu’il avait dit la chose qui n’est pas, il a répondu qu’on peut en user ainsi pour le bien des mineurs, que des patriarches ont fait des mensonges officieux ; mais qu’en effet il a dit la vérité, puisqu’il y a un testament. Voilà le point principal ; la date et le contenu ne sont que des accessoires.

SIXIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Nous passons quelques menues fraudes qui seraient excessivement ennuyeuses, et que les curieux peuvent voir dans les Mémoires imprimés ; mais en voici une importante. Il accuse le sieur de Laborde, fermier général, d’avoir volé cinquante-huit mille livres, avec les arrérages, à sa belle-sœur, la dame Desmartres, mère du complaignant.

Voici le fait. La dame Desmartres, ayant conservé quelques inclinations de la Hollande, son pays, se plaisait quelquefois à mettre de l’argent dans le commerce de Cadix. Elle fit une avance de cinquante-huit mille livres sur des effets estimés soixante-sept mille, que le sieur Jean-François de Laborde envoyait à Buenos-Ayres, en 1731. Jean-François de Laborde perdit presque tout. Il ne reçut qu’en 1751 les faibles débris de cette espèce de banqueroute, et cependant il eut la générosité, dès 1744, de rembourser les 58,000 livres avec les intérêts. Alonzo Rubio de Rivas, et Bartolomé Pinto de Ribera, chargés de la commission de vendre au Pérou les effets du sieur de Laborde, s’en étaient fort mal acquittés, malgré leurs grands noms. Je n’en suis point étonné ; ces messieurs m’ont causé, à moi qui vous parle, une perte de plus de cent mille livres ; mais n’ayant point affaire à un dévot, je n’ai pas essuyé de procès pour surcroît de ma perte. Claustre, au contraire, a redemandé les 58,000 livres avec les intérêts, quoiqu’ils eussent été payés, et qu’on eût la quittance. Cela est effronté ; mais il ne faut s’étonner de rien.

SEPTIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Il prétend que son Desmartres fils était abandonné de son père et de son oncle, et qu’on lui retenait son bien dans le temps même qu’il était majeur ; mais une preuve qu’on ne lui retenait pas son bien, et qu’il en pouvait disposer, c’est qu’alors il se rendait caution de plusieurs emprunts que faisait son cousin Jean-Benjamin de Laborde, fils du fermier général Jean-François.

HUITIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Le prêtre ayant fait trois libelles contre le sieur Jean-François de Laborde, son bienfaiteur, en fait un quatrième contre son élève Jean-Benjamin de Laborde le fils, qui fut son bienfaiteur aussi dès qu’il eut atteint le moment de sa majorité. Dans ce libelle injurieux il étale des craintes chimériques sur les engagements pris par Pierre de Laborde Desmartres en faveur de son cousin germain Jean-Benjamin ; engagements mutuels, remplis, acquittés, annulés ; affaires nettes, affaires consommées. Il voudrait les faire revivre pour en faire naître quelque nouveau procès. Dans cette honnête intention, ne sachant comment s’y prendre, il avance que dans le temps du premier engagement des deux cousins, ils étaient tous deux majeurs. Il ment encore sans utilité et par pure habitude. Le premier engagement est du 18 février 1759. Or Benjamin ne fut majeur que le 5 septembre de cette année. Le lecteur se soucie fort peu, et moi aussi, du temps où les parties furent majeures ; mais le public n’aime pas qu’un prêtre mente. Je hais ces mensonges sacrés plus que personne, parce que je sais ce qu’il m’en a coûté.

NEUVIÈME MENSONGE DE CLAUSTRE.

Ce bon prêtre, sachant bien que Pierre de Laborde Desmartres n’était pas si riche que Jean-François de Laborde, ancien fermier général, a voulu s’adresser à lui plutôt qu’à Pierre : il s’est imaginé qu’il pourrait le faire passer pour tuteur des enfants de sa sœur, et pour administrateur de leur bien, afin de pouvoir tomber sur lui. Il dirigeait ainsi ses attaques contre ceux qui étaient en état de payer la plus grosse rançon. Il s’est encore trompé dans cette supposition. Les accusateurs sont obligés d’avoir doublement raison, et Claustre a toujours tort.

Voici ce qu’il demandait avec discrétion :

158,000 livres qui avaient été payées ;
103,888 livres, aussi déjà payées ;
177,155 livres, aussi déjà payées en plusieurs articles.

Voici déjà une somme d’environ deux cent trente-neuf mille francs que ce Claustre, qui voulait passer sa vie à la Doctrine chrétienne, demandait pour lui et pour la demoiselle Boutaudon, sous le nom du sieur Desmartres fils, qui n’en savait rien. Il y a encore d’autres articles : le tout monte à environ cent mille écus. Il a déjà été condamné d’une voix unanime aux requêtes du Palais sur presque tous les articles.

CONCLUSION.

Il y a deux sortes de justices, celle du barreau, et celle du public. Au barreau l’on est débouté, c’est-à-dire déchu de ses prétentions injustes, debotat et debotavit ; le public juge l’hypocrisie, l’ingratitude, l’esprit de rapacité et le mensonge. À quoi condamne-t-il un tel coupable ? il le déboute de ses prétentions à la piété et à l’honneur ; il lui conseille de retournera la Doctrine chrétienne, de ne plus apporter le glaive[18], mais la paix dans les familles, de ne plus diviser le fils et le père, la fille et la mère, la bru et la belle-mère. Cela est très-bon ailleurs, mais non dans un précepteur qui reçoit des gages : chaque chose, chaque homme doit être à sa place.

Tel est le précis très-informe de la cause célèbre ou non célèbre de l’abbé Claustre. Je n’ai pas l’honneur d’être de l’ordre des avocats, mais je suis de l’ordre de ceux qui aiment la vérité et l’équité.

FIN DU PROCÈS DE CLAUSTRE.
  1. Il ne peut y avoir aucun doute sur la date de cet opuscule. Les Mémoires secrets en parlent à la date du 13 juillet 1769. C’est donc à cette année (et non à 1770) qu’il appartient. Mme de Laborde Desmartres, ayant écrit à Voltaire pour s’en plaindre, reçut en réponse une lettre datée du 18 septembre 1760, où Voltaire dit ne pas connaître le Supplément aux causes célèbres ; voyez cette lettre dans la Correspondance. (B.)
  2. Les Causes célèbres et intéressantes, 1734 et années suivantes, vingt volumes in-12, sont de Gayot de Pitaval, dont il a été parlé, tome XIV, page 456.
  3. Il s’appelait André de Claustre, et était prêtre du diocèse de Lyon.
  4. Sur Van Swieten, qui, avec raison, n’était pas aimé de Voltaire, voyez une note des éditeurs de Kehl sur l’Épître au roi de Danemark, tome X ; et les notes, tome XXV, page 337 ; XXVII, 346.
  5. Pierre-Joseph-François, né à Paris, le 19 décembre 1732. (B.)
  6. Ils sont prouvés dans le Mémoire de MM. les avocats L’Herminier, Cellier, et Tronchet. (Note de Voltaire.)
  7. Marie-Françoise Boutaudon était née à Clermont-Ferrand le 4 juillet 1732.
  8. Quel ministre ! un précepteur, régisseur de la terre de Cramayel, à douze cents livres de gages, qui séduit un fils de famille pour lui faire épouser sa nièce Boutaudon, à l’insu de ses parents ! (Note de Voltaire.)
  9. Quel ministre du Seigneur, qui soutient qu’il faut plaider à contre-temps avec sa mauvaise réputation ! (Id.)
  10. Quel ministre du Seigneur, qui veut persuader à Mme de La Flachère qu’elle doit entretenir le feu de la discorde dans la famille, parce qu’elle a fait ses pâques ! (Note de Voltaire.)
  11. Quel ministre du Seigneur, qui dit que Dieu et les hommes exigent d’une tante qu’elle soutienne son neveu, qu’il a marié clandestinement malgré toute la famille. (Id.)
  12. Saint Paul, Ire aux Corinthiens, vi, 9.
  13. Quel ministre du Seigneur, qui assure que Mme de La Flachère sera damnée pour n’avoir pas plaidé contre son frère. (Note de Voltaire.)
  14. Quel ministre du Seigneur ! si on n’intente point un procès infâme à sa famille, on n’a point de religion. (Id.)
  15. Quel ministre du Seigneur ! comme il fête la Pentecôte ! comme il est fort de choses ce petit Fontenelle ! comme il mêle sagement l’inondation et l’incendie ; comme il est éloquent, comme sa charité sacerdotale propose trois scrupules à une femme pieuse ! On verra ci-dessous ses mensonges : ils surpassent de beaucoup le nombre des trois scrupules de ce saint personnage. (Note de Voltaire.) — Fontenelle, dans sa réponse à l’évêque de Luçon, successeur de Lamotte à l’Académie française, le 6 mars 1732, avait appelé ce dernier un poëte fort de choses. (B.)
  16. Voltaire a souvent rappelé l’anathème de saint Matthieu contre les receveurs des impôts ; voyez notamment tome XXVI, page 536 ; XXVII, 38.
  17. Psaume lxxv, verset 6.
  18. Matthieu, x, 34, 35.