Lettre de Gérofle à Cogé/Édition Garnier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lettre de Gérofle à CogéGarniertome 26 (p. 449-450).


LETTRE
DE GÉROFLE À COGÉ
(1767)[1]

Moi, Gérofle, je déclare que mon maître étant trop vieux et trop malade pour répondre à la lettre de maître Cogé, professeur au collége Mazarin, je mets la plume à la main[2] pour mon maître ; étant persuadé qu’un bon domestique doit prendre la défense de son maître, comme le neveu de l’abbé Bazing a soutenu la cause de son oncle. J’entre en matière, car le patron n’aime pas le verbiage.

Si une noble émulation soutenue par le génie produit les bons livres, l’orgueil et l’envie produisent les critiques, on le sait assez. Mais de quel droit maître Cogé serait-il envieux et orgueilleux ?

Quand l’immortel Fénelon donna son roman moral du Télémaque, Faydit et Gueudeville firent des brochures contre lui, et eurent même l’insolence de faire entrer la religion dans leurs rapsodies, dernière ressource des lâches et des imposteurs.

Quand un digne académicien a donné le roman moral de Bélisaire, traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, il a trouvé son Faydit et son Gueudeville dans le régent de collége Cogé et dans Riballier,

Cogé et Riballier ont été les serpents qui, non-seulement ont cru ronger la lime, mais qui ont essayé de mordre l’auteur. Ils se sont imaginé que la nation est au xive siècle, parce qu’ils y sont. Ils ont cabalé dans la sacrée faculté de théologie de Paris pour engager icelle à écrire en latin contre un roman écrit en

français. Mais la sacrée faculté ayant eu la modestie de soupçonner que son latin n’est pas celui de Cicéron, et que son français n’est pas relui de Vaugelas, il a semblé bon à ladite faculté de ne se hasarder dans aucune de ces deux langues. On lui a proposé de donner son thème en grec, attendu que Bélisaire parlait grec ; mais elle a répondu que tout cela était du grec pour elle. Qu’est-il arrivé de tout ce fracas ?

La Sorbonne en travail enfante une souris[3].

C’est ainsi que le vinaigrier Abraham Chaumeix, brave convulsionnaire, entreprit d’aigrir les esprits de tous les parlements du royaume contre l’Encyclopédie. Abraham avait été éconduit par les illustres et savants hommes qui dirigeaient ce célèbre recueil des connaissances humaines. Il imagina, pour avoir du pain, d’accuser les auteurs d’athéisme ; et voici comme il s’y prit juridiquement. Les semences de l’athéisme sont jetées, dit-il, au premier volume dans les articles Beurre, Brouette, Chapeau ; elles se développeront dans toute leur horreur aux articles Falbala, Jésuite, et Culotte.

Cet ouvrage, en vingt volumes in-folio, devait immanquablement exciter une sédition dans les halles et au port Landry. L’ouvrage a paru : tout a été tranquille ; Abraham Chaumeix, honteux d’avoir été faux prophète à Paris, est allé prophétiser à Moscou, et l’impératrice a daigné mander à mon maître qu’elle avait mis Abraham à la raison.

Si votre ami Cogé est prophète aussi, il est assurément prophète de Baal. L’esprit mensonger est au bout de sa plume. Il fait un libelle infâme contre Bélisaire ; et dans ce libelle, non content de médire, comme un vilain, d’un vieux capitaine qui ne donne que de bons conseils à son empereur, il médit aussi de mon maître, qui ne donne des conseils à personne.

C’est une étrange chose que la cuistrerie. Dès que ces drôles-là combattent un académicien sur un point d’histoire et de grammaire, ils mêlent au plus vite Dieu et le roi dans leurs querelles. Ils s’imaginent, dans leur galetas, que Dieu et le roi s’armeront en leur faveur de tonnerres et de lettres de cachet. Eh ! maroufles, ne prenez jamais le nom de Dieu et du roi en vain.

FIN DE LA LETTRE DE GÉROFLE.
  1. Cette pièce fait partie du recueil intitulé les Choses utiles et agréables, 1769-1770, trois volumes in-8°. C’est par plaisanterie que Voltaire nomme Cogé le personnage dont le véritable nom est Coger : voyez tome XXI, page 357.
  2. Expression de Larcher ; voyez la note 3 de la page 371.
  3. Boileau, Art poét., III, 274.