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Lettre de Ninon de Lenclos à Charles de Saint-Évremond (« À quoi songez-vous… »)

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CIX. Réponse de Ninon de Lenclos à Saint-Évremond, 1698.


RÉPONSE DE MADEMOISELLE DE LENCLOS.

À quoi songez-vous de croire que la vue d’un jeune homme soit un plaisir pour moi ? Vos sens vous trompent sur ceux des autres : j’ai tout oublié, hors mes amis. Si le nom de Docteur ne m’avoit rassurée, je vous aurois fait réponse par l’abbé de Hautefeuille, et vos Anglois n’auroient pas entendu parler de moi. On leur a dit à ma porte que je n’y étois pas, et on y reçut votre lettre, qui m’a autant réjouie qu’aucune que j’aie jamais recue de vous. Quelle envie d’avoir de bon vin ! Et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès ! M. de l’Hermitage vous diroit, aussi bien que moi, que M. de Gourville ne sort plus de sa chambre : assez indifférent pour toutes sortes de goûts ; bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d’employer, de peur de lui donner des soins. Après cela, si par quelque insinuation, que je ne prévois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin, ne doutez pas que je ne le fasse. M. de Tallard a été de mes amis autrefois ; mais les grandes affaires détournent les grands hommes des inutilités. On m’a dit que M. l’abbé Dubois iroit avec lui : c’est un petit homme délié, qui vous plaira, je crois1. Il y a vingt de vos lettres entre mes mains : on les lit ici avec admiration. Vous voyez que le bon goût n’est pas fini en France. J’ai été charmée de l’endroit où vous ne craignez pas d’ennuyer ; et que vous êtes sage, si vous ne vous souciez plus que de vous ! non pas que le principe ne soit faux pour vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J’ai écrit à M. Morelli : si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez, je le regarderai comme un vrai docteur.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. L’abbé Dubois vint en Angleterre en qualité de secrétaire de M. de Tallard. Il est mort cardinal et premier ministre, le 10 août 1723. Voy. les curieuses recherches de M. le comte de Seilhac, sur la vie de ce personnage ; Paris, 1862, 2 vol. in-8º.