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Lettre de Saint-Évremond à M. ***, sous le nom de la duchesse Mazarin (« Je ne suis pas étonnée… »)

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L. Lettre à M. ***, sous le nom de la duchesse Mazarin, 1691.


LETTRE À MONSIEUR ***, POUR MADAME LA DUCHESSE MAZARIN.
(1691.)

Je ne suis pas étonnée que M. Mazarin fasse courir le bruit qu’il n’a tenu qu’à moi de retourner en France : mais je la serois beaucoup, si des gens raisonnables se laissoient surprendre à ses artifices et pouvoient être persuadés de ses mensonges. Comme nous ne sommes jamais convenus en rien, je prendrai une voie toute contraire à la sienne, en ne disant que des vérités. Il y a dix ans que M. Mazarin m’a ôté une pension de vingt-quatre mille francs qui m’avoit été donnée pour subsister. Ce retranchement me contraignit à faire des dettes considerables, qui ne me permirent pas de sortir d’Angleterre, où je demeurai importunée de mes créanciers, mais non pas persécutée au point que je l’ai été depuis ce temps-là.

Toutes choses ont changé. La révolution est arrivée : je me suis vue sans secours, sans moyen de payer mes vieilles dettes, et trop heureuse d’en pouvoir faire de nouvelles, pour vivre. Il n’y avoit point de jour que je ne fusse menacée d’aller en prison. La permission de m’arrêter, en des lieux privilégiés, ne laissoit pas de se donner, et quand je sortois de mon logis, ce n’étoit jamais avec assurance d’y pouvoir rentrer. Étant réduite à cette fâcheuse nécessité, quelques-uns de mes amis, et quelques marchands même, se sont obligés d’une partie de mes dettes à ces tyrans, et ont été bientôt contraints de les payer : mais je n’ai fait que changer de créanciers, et ceux-ci ne prennent guère moins de précaution que prendroient les autres pour être payés. Cependant je leur suis redevable du peu de liberte dont je jouis et de la subsistance que j’ai trouvée jusqu’ici, dont la difficulté augmente tous les jours.

Voilà le véritable état où j’ai été, et la vérible condition où je suis ; assurément elle ne sauroit être plus mauvaise. Je mérite d’être secourue de mes amis et plainte des indifférents. Un plus long discours seroit ennuyeux aux autres et inutile pour moi. Je ne dirai rien davantage.