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Lettre de Saint-Évremond à la duchesse Mazarin (« Vous vous souvenez, Madame… »)

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XLIX. Lettre à la duchesse Mazarin, 1690.


À LA MÊME.
(1690.)

Vous vous souvenez, Madame, du méchant et honteux succès de mon dessein, lorsque je cherchai inutilement quelque défaut en votre esprit1. Plus fâché que rebuté de mon entreprise, je me suis attaché à votre humeur. Mlle Bragelonne2 et M. de Miremont3 se sont jetés dans mes intérêts contre elle ; mais M. de Miremont a eu tort : la qualité de Prince-Colonel, et les extases étudiées en sa faveur, devoient l’empêcher de prendre parti, si impétueusement, pour les habitants du Gigeou. Mlle Bragelonne est née pour souffrir : si je suis rebuté aujourd’hui, je serai bien traite demain ; et cette inégalité est assez obligeante pour une vieillesse comme la mienne, qu’on pourroit, avec raison, mépriser toujours. Il m’a donc fallu laisser l’humeur en repos, l’abandonnant à l’injustice de M. de Miremont et aux larmes de Mlle Bragelonne. Mais il n’y a rien dont la persévérance ne vienne à bout : j’ai tourné ma curiosité chagrine sur votre goût pour le chant, et j’ai trouvé heureusement de quoi vérifier le proverbe, qu’il n’y a rien de parfait en ce monde. Vous l’allez voir, madame, dans les vers que je vous envoie ; et j’espère que vous ne voudrez pas démentir une sentence établie et autorisée depuis si longtemps.

Vous êtes la reine des belles,
La reine des spirituelles ;
Mais sur votre goût pour le chant
Nous ne vous admirons pas tant, etc., etc.



NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Voy. le Portrait de Mme Mazarin, sup., t. II, p. 446.

2. Demoiselle de compagnie de Mme Mazarin.

3. M. de Miremont, officier françois fort distingué, avoit émigré, après la révocation de l’édit de Nantes, et il venoit d’être nommé colonel d’un régiment de réfugiés, à la solde des puissances coalisées contre la France, en vertu de la ligue d’Augsbourg. Saint-Évremond ne lui avoit pas épargné les remontrances à ce sujet. M. de Miremont étoit d’ailleurs de grande naissance, fort bien venu à la cour du roi Guillaume, et chez la duchesse Mazarin, qui s’etudioit à lui plaire ! — Le Gigeou, ruisseau qui arrosoit une propriété de famille de M. de Miremont.