Lettre de Voltaire à Hume/1766

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Lettre de Voltaire à Hume/1766Garniertome 26 (p. 29-34).
LETTRE
DE M. DE VOLTAIRE À M. HUME [1].

Ferney, 24 octobre 1766.

J’ai lu, monsieur, les pièces[2] du procès que vous avez eu à soutenir par-devant le public contre votre ancien protégé. J’avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l’avez comblé de bienfaits ; et c’est en vain qu’on a dit que c’est le procès de l’ingratitude contre la bienfaisance.

Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m’accuse de lui avoir écrit en Angleterre une lettre[3] dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d’Alembert du même crime.

Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d’Alembert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n’ai eu cet honneur ; je ne connais point la lettre dont il parle, et je vous jure que si j’avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas.

Il m’a fait l’honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs[4]. Intimement persuadé qu’on doit lui élever une statue, comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, il pense que la moitié de l’univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l’autre moitié à la renverser.

Non-seulement il m’a cru iconoclaste, mais il s’est imaginé que j’avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève, pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le conseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse.

Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu’il avait alors à Paris, et il m’a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l’ai persécuté.

Quand je sus qu’il avait beaucoup d’ennemis à Paris, qu’il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu’il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer, par M. Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l’an 1759, une maison de campagne appelée l’Ermitage, que je venais d’acheter.

Il fut si touché de mes offres qu’il m’écrivit ces propres mots :

« Monsieur, je ne vous aime point ; vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Tournay, etc. »

Cette lettre, de la part d’un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra[5] et une comédie[6], n’était cependant pas datée des Petites-Maisons. Je n’y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu’il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean-Jacques. Nous restâmes l’un et l’autre fort malades, chacun de notre côté.

En 1762, le conseil de Genève entreprit sa cure, et donna une espèce d’ordre de s’assurer de lui pour le mettre dans les remèdes. Jean-Jacques, décrété à Paris et à Genève, convaincu qu’un corps ne peut être en deux lieux à la fois, s’enfuit dans un troisième. Il conclut, avec sa prudence ordinaire, que j’étais son ennemi mortel puisque je n’avais pas répondu à sa lettre obligeante. Il supposa qu’une partie du conseil genevois était venue dîner chez moi pour conjurer sa perte, et que la minute de son arrêt avait été écrite sur ma table, à la fin du repas. Il persuada une chose si vraisemblable à quelques-uns de ses concitoyens. Cette accusation devint si sérieuse que je fus obligé enfin d’écrire au conseil de Genève une lettre très-forte[7], dans laquelle je lui dis que, s’il y avait un seul homme dans ce corps qui m’eût jamais parlé du moindre dessein contre le sieur Rousseau, je consentais qu’on le regardât comme un scélérat, et moi aussi, et que je détestais trop les persécuteurs pour l’être.

Le conseil me répondit, par un secrétaire d’État, que je n’avais jamais eu, ni dû avoir, ni pu avoir la moindre part, ni directement, ni indirectement, à la condamnation du sieur Jean-Jacques.

Les deux lettres sont dans les archives du conseil de Genève.

Cependant M. Rousseau, retiré dans les délicieuses vallées de Moutiers-Travers, ou Motiers-Travers, au comté de Neufchâtel, n’ayant pas eu, depuis un grand nombre d’années, le plaisir de communier sous les deux espèces, demanda instamment au prédicant de Moutiers-Travers, homme d’un esprit fin et délicat, la consolation d’être admis à la sainte table ; il lui dit[8] que son intention était : 1° de combattre l’Église romaine ;de s’élever contre l’ouvrage infernal de l’Esprit, qui établit évidemment le matérialisme ;de foudroyer les nouveaux philosophes vains et présomptueux. Il écrivit et signa cette déclaration, et elle est encore entre les mains de M. de Montmolin, prédicant de Moutiers-Travers et de Boveresse.

Dès qu’il eut communié, il se sentit le cœur dilaté, il s’attendrit jusqu’aux larmes. Il le dit au moins dans sa lettre[9] du 8 d’auguste 1765.

Il se brouilla bientôt avec le prédicant et les prêches de Moutiers-Travers et de Boveresse. Les petits garçons et les petites filles lui jetèrent des pierres ; il s’enfuit sur les terres de Berne ; et, ne voulant plus être lapidé, il supplia Messieurs de Berne de vouloir bien avoir la bonté de le faire enfermer le reste de ses jours dans quelqu’un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leur État qu’il leur semblerait bon de choisir. Sa lettre[10] est du 20 octobre 1765.

Depuis Mme la comtesse de Pimbesche, à qui l’on conseillait de se faire lier[11], je ne crois pas qu’il soit venu dans l’esprit de personne de faire une pareille requête. Messieurs de Berne aimèrent mieux le chasser que de se charger de son logement.

Le judicieux Jean-Jacques ne manqua pas de conclure que c’était moi qui le privais de la douce consolation d’être dans une prison perpétuelle, et que même j’avais tant de crédit chez les prêtres que je le faisais excommunier par les chrétiens de Moutiers-Travers et de Boveresse.

Ne pensez pas que je plaisante, monsieur. Il écrit, dans une lettre du 24 de juin 1765[12] : Être excommunié de la façon de M. de V. m’amusera fort aussi. Et, dans sa lettre du 23 de mars, il dit : M. de V. doit avoir écrit à Paris qu’il se fait fort de faire chasser Rousseau de sa nouvelle patrie[13].

Le bon de l’affaire est qu’il a réussi à faire croire, pendant quelque temps, cette folie à quelques personnes ; et la vérité est que, si, au lieu de la prison qu’il demandait à Messieurs de Berne, il avait voulu se réfugier dans la maison de campagne que je lui avais offerte, je lui aurais donné alors cet asile, où j’aurais eu soin qu’il eût de bons bouillons avec des potions rafraîchissantes, bien persuadé qu’un homme dans son état mérite beaucoup plus de compassion que de colère.

Il est vrai qu’à la sagesse toujours conséquente de sa conduite et de ses écrits il a joint des traits qui ne sont pas d’une bonne âme. J’ignore si vous savez qu’il a écrit des Lettres de la montagne. Il se rend, dans la cinquième lettre, formellement délateur contre moi : cela n’est pas bien. Un homme qui a communié sous les deux espèces, un sage à qui l’on doit élever des statues, semble dégrader un peu son caractère par une telle manœuvre ; il hasarde son salut et sa réputation.

Aussi la première chose qu’ont faite MM. les médiateurs de France, de Zurich, et de Berne, a été de déclarer solennellement les Lettres de la montagne un libelle calomnieux. Il n’y a plus moyen que j’offre une maison à Jean-Jacques, depuis qu’il a été affiché calomniateur au coin des rues.

Mais, en faisant le métier de délateur et d’homme un peu brouillé avec la vérité, il faut avouer qu’il a toujours conservé son caractère de modestie.

Il me fit l’honneur de m’écrire[14] avant que la médiation arrivât à Genève, ces propres mots :

« Monsieur, si vous avez dit que je n’ai pas été secrétaire d’ambassade à Venise, vous avez menti ; et si je n’ai pas été secrétaire d’ambassade, et si je n’en ai pas eu les honneurs, c’est moi qui ai menti. »

J’ignorais que M. Jean-Jacques eût été secrétaire d’ambassade ; je n’en avais jamais dit un seul mot parce que je n’en avais jamais entendu parler.

Je montrai cette agréable lettre à un homme véridique, fort au fait des affaires étrangères, curieux et exact ; ces gens-là sont dangereux pour ceux qui citent au hasard. Il déterra les lettres originales, écrites de la main de Jean-Jacques, du 9 et du 13 d’auguste 1743[15], à M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, alors son protecteur. On y voit ces propres paroles :

« J’ai été deux ans le domestique de M. le comte de Montaigu (ambassadeur à Venise)… J’ai mangé son pain… ; il m’a chassé honteusement de sa maison… ; il m’a menacé de me faire jeter par la fenêtre… ; et, de pis, si je restais plus longtemps dans Venise…, etc. »

Voilà un secrétaire d’ambassade assez peu respecté, et la fierté d’une grande âme peu ménagée. Je lui conseille de faire graver au bas de sa statue les paroles de l’ambassadeur au secrétaire d’ambassade.

Vous voyez, monsieur, que ce pauvre homme n’a jamais pu se maintenir sous aucun maître, ni se conserver aucun ami, attendu qu’il est contre la dignité de son être d’avoir un maître, et que l’amitié est une faiblesse dont un sage doit repousser les atteintes.

Vous dites qu’il fait l’histoire de sa vie[16] ; elle a été trop utile au monde et remplie de trop grands événements pour qu’il ne rende pas à la postérité le service de la publier. Son goût pour la vérité ne lui permettra pas de déguiser la moindre de ces anecdotes, pour servir à l’éducation des princes qui voudront être menuisiers comme Émile.

À dire vrai, monsieur, toutes ces petites misères ne méritent pas qu’on s’en occupe deux minutes ; tout cela tombe bientôt dans un éternel oubli. On ne s’en soucie pas plus que des baisers acres de la Nouvelle Héloïse[17], et de son faux germe, et de son doux ami, et des lettres de Vernet[18] à un lord qu’il n’a jamais vu. Les folies de Jean-Jacques, et son ridicule orgueil, ne feront nul tort à la véritable philosophie, et les hommes respectables qui la cultivent en France, en Angleterre, et en Allemagne, n’en seront pas moins estimés.

Il y a des sottises et des querelles dans toutes les conditions de la vie. Quelques ex-jésuites[19] ont fourni à des évêques des libelles diffamatoires sous le nom de Mandements ; les parlements les ont fait brûler ; cela s’est oublié au bout de quinze jours. Tout passe rapidement, comme les figures grotesques de la lanterne magique.

L’archevêque de Novogorod, à la tête d’un synode, a condamné l’évêque de Rostou à être dégradé et enfermé le reste de sa vie dans un couvent, pour avoir soutenu qu’il y a deux puissances, la sacerdotale et la royale. L’impératrice a fait grâce du couvent à l’évêque de Rostou. À peine cet événement a-t-il été connu en Allemagne et dans le reste de l’Europe.

Les détails des guerres les plus sanglantes périssent avec les soldats qui en ont été les victimes. Les critiques mêmes des pièces de théâtre nouvelles, et surtout leurs éloges, sont ensevelis le lendemain dans le néant avec elles, et avec les feuilles périodiques qui en parlent. Il n’y a que les dragées du sieur Kayser[20] qui se soient un peu soutenues.

Dans ce torrent immense qui nous emporte et qui nous engloutit tous, qu’y a-t-il à faire ? Tenons-nous-en au conseil que M. Horace Walpole donne à Jean-Jacques, d’être sage et heureux. Vous êtes l’un, monsieur, et vous méritez d’être l’autre, etc., etc.

FIN DE LA LETTRE À M. HUME.
  1. Nous avons dit, dans notre Avertissement en tête du tome XXII, page IV, pourquoi nous insérions cette lettre à cette place.
  2. Exposé succinct de la contestation qui s’est élevée entre M. Hume et M. Rousseau, avec les pièces justificatives, traduit par Suard, avec des additions.
  3. La Lettre au docteur Pansophe.
  4. Dans la lettre du 28 mai 1764.
  5. Le Devin du village.
  6. Narcisse, ou l’Amant de lui-même.
  7. Voyez la lettre à Lullin, du 5 juillet 1766.
  8. Voyez la lettre à Thieriot du 30 auguste 1765.
  9. À du Peyrou.
  10. À M. de G.
  11. Les Plaideurs, acte I, scène VII.
  12. On n’a aucune lettre de J.-J. Rousseau à la date du 24 juin 1765 ; c’est dans la lettre à Meuron, du 23 mars, que se trouve la phrase rapportée par Voltaire. (B.)
  13. Ce n’est pas J.-J. Rousseau qui dit cela ; c’est du Peyrou, qui, en rapportant la lettre du 23 mars, ajoute que Voltaire doit avoir écrit, etc. Voyez la Lettre à M. ***, relative à M. J.-J. Rousseau. Goa, 1765, in-8°.
  14. Le 31 mai 1765.
  15. Voyez les Extraits ci-après, page 41. Les lettres de J.-J. Rousseau sont des 8 et 15 août et du 11 octobre.
  16. Ce sont les Confessions.
  17. Voyez dans les Lettres sur la Nouvelle Héloïse, tome XXIV, page 107.
  18. Lettres critiques d’un voyageur anglais.
  19. Tels que Patouillet, qui écrivait des mandements pour l’archevêque d’Auch.
  20. Remède antisyphilitique.