Lettre des consuls de Saugues aux États du Gévaudan (1586)

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Lettre des consuls de Saugues aux États du Gévaudan (1586)

Burel dépeint en ces termes la situation du Velay et des pays circonvoisins en 1586 : « Fault entendre que en ladicte année [1586], par le moien de l’indisposition du temps, neges continuées tout le temps du caresme ordinairement, par tout le pays de Vellay que ès montaignes des environs, le pouvre peuple qui avoit esté ruyné par les guerres, et après par la misère du temps, estoient si ruynés et afoiblis qu’ilz mouroient de faim, les trouvant dans la nege mortz à grand habondance, car aussi à la vérité ilz avoient mangé du pain d’avoine, de fougières, et les aultres d’escorse des arbres : choses dignes de mémoire ! » [1]

Le document que nous publions et dont nous devons la communication à notre ami, M. André, archiviste à Mende, vient corroborer le témoignage de notre vieux chroniqueur et jeter une lueur sinistre sur l’effroyable misère amenée par trente ans de luttes civiles et religieuses, surtout dans la partie du Gévaudan qui forme aujourd’hui le canton de Saugues.

En 1586, les religionnaires occupaient le Malzieu. Située sur la Truyère, cette place forte, assiégée et prise par eux en 1573 et 1577, servait de base à leurs opérations. Ils se répandaient dans les campagnes, frappaient des impositions, enlevaient dans les fermes le bétail et les grains et semaient la terreur jusqu’aux portes de Saugues. Du haut de leurs murailles les habitants de cette ville voyaient parfois les ennemis caracoler dans la plaine, incendier les chaumières et traîner à leur suite le fruit de leurs rapines. Nul n’osait s’aventurer hors des remparts. Des bandes armées rôdaient sans cesse dans les environs, interceptant les routes et empêchant l’arrivage des marchandises et des vivres. En un mot, Saugues était en état de blocus, la disette s’y faisait sentir, et beaucoup de citoyens, en proie aux souffrances de la faim, étaient réduits à manger l’herbe des prés.

C’est ce qu’atteste la lettre suivante écrite le 11 juin 1586 par les consuls de Saugues aux députés du diocèse de Mende. Tout commentaire sur ce document devient inutile ; il parle assez de lui-même.

L’aventure du pauvre bourg du Malzieu est assez connue. Le duc de Joyeuse, grand amiral de France, vint du fond de l’Auvergne, avec une forte artillerie et des troupes solides, mettre le siége devant cette place. Au premier coup de canon, les assiégés, sentant l’inutilité de leur résistance, s’empressèrent d’ouvrir leurs portes. Voici comment l’abbé Teilhard, dans son manuscrit déposé à la bibliothèque publique de Clermont, raconte la capitulation.

En 1586 les provinces d’Auvergne, de Velay, de Rouergue et du Gévaudan se trouvant souvent incommodées par les courses et les pillages des religionaires, prièrent M. de Joyeuse, amiral de France, de venir dans ces cantons pour les purger des pillars qui tenaient plusieurs villes et beaucoup de châteaux. Ce seigneur arrive à Brioude le 1er août avec soixante chevaux et quatre canons, et, à même temps, y arrivèrent aussi les compagnies d’hommes d’armes de Lavardin et de Sipière avec les arquebusiers à cheval de l’amiral. Le lendemain arrivèrent aussi à Brioude les lansquenets avec six canons envoyés de la ville du Puy. Alors aussi courut le bruit que le siége de Courpeire avait été levé par l’avis qu’eurent les assiégeants de l’arrivée de l’amiral, car cette place avait été assiégée par le Sr de Chatillon qui l’ avait entourée de 2000 hommes de pied, de trois cents chevaux et de trois canons. Sur ces nouvelles, l’amiral ayant envoyé vers le Malzieu le sieur Lavardin avec sa compagnie et quarante arquebusiers du capitaine Mus, commandés par Chenard, il dépêcha vers le Sr de Drugeac (qui avec cinq cents arquebusiers marchait vers Courpeire) de couper court et de venir environner avec ses compagnies la ville du Malzieu : et sur les nouvelles que ceux de cette ville ne voulaient pas se rendre, il partit le 5 août de Brioude pour Langeac, et le jour d’après il arriva au camp devant la place presque à même temps que le Sr d’Auterive et Valon, capitaine d’un régiment de gens de pied, y arrivèrent. Ainsi les assiégés s’étant effrayés offrirent de rendre la place, demandant vie, armes et bagages sauves ; ce que l’amiral ne voulut pas accepter à cause que dans cette ville étaient les principaux chefs des pillards qui avaient fait mille maux dans le pays. Or le 7 dudit mois, l’artillerie étant arrivée devant la place, on commença à la saluer, et pour lors les assiégés ayant demandé à parlementer au Sr Lavardin, il y fut envoyé ; puis Lagarde et Lescure portant les clefs de la ville sortirent et rendirent le Malzieu à la merci de l’amiral ; et, comme il y avait dans cette ville, outre les habitants, environ cent cinquante hommes de fait et une vingtaine d’autres qui avaient commandé et qui étaient beaucoup estimés parmi eux, M. l’amiral leur donna la vie, à la réserve de sept des plus criminels qu’il fit pendre à l’entour d’une tour.

(Mss. de l’abbé Teilhard, page 264.)


Voici maintenant la lettre des consuls de Saugues aux États du Gévaudan :


A Messieurs, Messieurs les commis, scindic et depputez du diocese de Mende, à Mende.


Messieurs,

Les ennemis occupans le Malzieu sont cy prez de nous, comme estes bien advertis, et tous les jours et nuictz à l’antour de nous fossés, et parmy les villaiges de nostre paroisse et mandement de trois lieues à l’antour, qu’ilz n’ont rien laissé à nous, ny audict païs, qu’ilz n’ayent ravaigé ; prins et admené tous le bestial, meuble et bien qu’ilz ont peu trouver, ayant tellement tiré par impozitions, cottizations et surcharges la substance de ceste pauvre ville et pays qu’ilz et nous sommes du tout accablés ; n’ayant laissé ny ne laissent seullement que les terres, sans que l’on aye moyen ny de quoy les laborer et semer ; thué et murtry plusieurs allans et venans, jusques aux femmes, dans leurs maisons ; choses grandement déplorables et pitoyables de voir ceste pouvre ville et païs à telle extremité que d’estre par la famine et concussions plus que la moitié du peuple ce meurt de faim. Dieu par sa sainte grâce, y veuilhe provoir. Telz ravages et impozitions ne sont venues en plusieurs aultres lieux de ce païs au lieu des quelz peuvent bien contribuer, secorir et ayder maintenant ez affaires qui se présentent en attandant que ce cousté de païs soit ung peu remis pour porter ce que pourra. Vous suppliant très-humblement croyre qu’il y a plus de pitié, pouvreté et comisération que l’on ne sauroict escribre, jusques à voir la plus grand partie des habitans de ceste ville, qui avoyent acoustumé porter de charges, parmi les prez, mangeans de l’herbe : et aultant ou plus en est aux villaiges à l’entour, et non sans raisons, car puis vingt-cinq ans ceste ville et païs à l’antour a esté tousjours chargée de compaignies de gens de guerre, munitions, impozitions, et par exprez l’année passée que tous les regymens à pied et à cheval et monition que ordonnastes ont du tout accablé et mis à bas ceste ville et païs qui soulloit contribuer à icelle. C’est pourquoy, Messieurs, qui estes amplement advertis de tout ce dessus, et qui avez tous afffaires en main pour viser au solaigement du peuple qui le mérite, en considération de ce que vous estatz et registres sont chargés de l’obeyssance et debvoir que ceste pouvre ville a toujours presté n’estant cause dez malheurs qui se présentent, que nous vous pryons pezer et de pretz avoir devant vous yeulx les misères et pouvretés, affin que par vous ceste ville et pays à l’antour soit soulagé, si estes en voulonté le charger, car, pour le présant jusques estre remis, il est du tout impossible en tirer secours ez affaires qui ce presantent, ausquelz Dieu aydant, ceste ville avec le temps contribuera sellon ce que pourra et que vous, vous conseilz jugeront mériter, eu esgard aux charges que dessus et aultres souffertes à vous notoires ; et si, nous excuzerez, s’il vous plait, de ce que ne sommes venus pour vous remonstrer ce dessus et nous trouver à vostre assemblée, que regretons ; pour quoy faire estans en chemin, les volleurs ayant faict trois embusquades, comme font tous les jours pour le grand nombre de gens qui est au Malzieu, afün de nous atraper, avons esté constrainctz à grand peyne nous remetre en ceste ville de laquelle estions partis. Nous recomandant très humblement à vos bonnes grâces ; priant Dieu, Messieurs, vous donner très sainte et heureuse vye.

De Salgues, ce XI juing M Vc IIIIxx VI.

Vous très-humbles et obéissans serviteurs, les consuls de Salgues, et du mandement desdictz sieurs consuls.

Signé : Julien, greffier.

(Archives de la Lozère, série C., 1797.)


A. LASCOMBE.





  1. Mémoires de Jean Burel, p. 98.