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Lettre du 11 décembre 1664 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 465-468).

62. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À M. DE POMPONE.
Jeudi 11e décembre.

M. d’Ormesson a continué encore. Quand il est venu sur un certain article du marc d’or, Pussort a dit : « Voilà qui est contre l’accusé. — Il est vrai, a dit M. d’Ormesson, mais il n’y a pas de preuve. — Quoi ! a dit Pussort, on n’a pas fait interroger ces deux officiers-là ? — Non, a dit M. d’Ormesson. — Ah ! cela ne se peut pas, a répondu Pussort. — Je n’en trouve rien dans le procès, » a dit M. d’Orrnesson. Là-dessus Pussort a dit 1664 avec emportement : « Ah ! monsieur, vous deviez le dire plus tôt : voila une lourde faute. » M. d’Ormesson n’a rien répondu ; mais si Pussort lui eut dit encore un mot, il lui eût répondu : « Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. » Ne vous souvient-il point de ce que je vous contai une fois à Fresnes[1] ? Voilà ce que c’est : M. d’Ormesson n’a point découvert cela que lorsqu’il n’y a plus eu de remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d’Ormesson. Il lui a dit qu’il ne falloit point parler du projet[2], et c’est par malice ; car plusieurs jugeront que c’est un grand crime, et le chancelier voudroit bien que M. d’Ormesson n’en fît point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de ne pas affoiblir l’idée qu’on en a voulu donner. Mais M. d’Ormesson en parlera, puisque c’est un des articles qui composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi. Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s’assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu’après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes espérances. Foucaut[3] va sollicitant partout, et fait voir un écrit du Roi, où on lui fait dire qu’il trouveroit fort mauvais qu’il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers[4] ; 1664 que c’est lui qui les a fait prendre ; qu’il n’y en a aucun ; qui serve à la défense de l’accusé ; que ce sont des papiers qui touchent son État, et qu’il le déclare afin qu’on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce beau procédé ? N’êtes-vous point désespéré qu’on fasse entendre les choses de cette facon-là à un prince qui aimeroit la justice et la vérité s’il les connoissoit ? Il disoit l’autre jour à son lever, que Foucquet étoit un homme dangereux : voilà ce qu’on lui met dans la tête. Enfin nos ennemis ne gardent plus aucunes mesures : ils vont présentement à bride abattue ; les menaces, les promesses, tout est en usage. Si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus forts. Vous aurez peut-être encore une de mes lettres, et si nous avons de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurois dire ce que je ferai si cela n’est pas. Je ne comprends moi-même ce que je deviendrai. Mille baisemains à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.


Samedi 13e décembre.

On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d’Ormesson dît son avis aujourd’hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-Hélène, recommencant lundi sur nouveaux frais, fît plus d’impression. M. d’Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel et à la confiscation de biens au Roi[5]. M. d’Ormesson a 1664 couronné par là sa réputation. L’avis est un peu sévère, mais prions Dieu qu’il soit suivi. Il est toujours beau d’aller le premier à l`assaut.

  1. Lettre 62. — i. Chez Mme du Plessis Guénégaud.
  2. Voyez la note i de la lettre 60.
  3. Joseph Foucaut ou Foucault était le greffier de la chambre de l’Arsenal ; ce fut lui qui, en cette qualité, lut à Foucquet son arrêt : voyez la lettre 65, p. 476. Il fut après le procès en très-grande faveur. Son fils, Nicolas Foucaut, devint conseiller d’Etat et intendant du Languedoc, du Poitou, etc.
  4. Foucquet, dans les Mémoires et Remarques insérés au tome XVI de ses Œuvres, p. 261 et suivantes, se plaint que ses papiers aient été saisis par deux créatures de Colbert, Boucharat et Pelot, lesquels « admirent, dit-il, le sieur Colbert ma partie pour les visiter, qui ne fit pas de scrupule d’en supprimer ni divertir ceux qui pouvoient me servir ou lui pouvoient nuire. »
  5. M. le Fèvre d’Ormesson employa la matinée du samedi pour dire son avis, qui alla à un bannissement perpétuel avec confiscation de tous ses biens, sur lesquels il seroit pris une amende de cent mille livres ; il montra que le projet sur lequel on fondoit le crime d’État n’étoit que l’effet d’une passion passagère, et qui n’avoit eu aucune suite ; et à l’égard du péculat, qu’on ne pouvoit point faire un fondement assuré sur les apparences qui faisoient contre ledit sieur Foucquet, attendu que ses papiers, par lesquels il prétendoit se pouvoir justifier, lui avoient été pris, et qu’outre cela, pour en bien juger, il faudroit discuter les biens qu’a laissés le cardinal Mazarin, dont la plupart ne pouvoient provenir que des sommes que ledit sieur Foucquet avoit été obligé de fournir au défunt. » (Relation de ce qui s’est passé dans la chambre de justice au jugement de M. Foucquet, dans les Œuvres de M. Foucquet, tome XVI, p. 337 et 338.)