Lettre du 14 juillet 1655 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 394-395).

1655

30. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE
DE BUSSY RABUTIN.

Quinze jours après que j’eus reçu cette lettre, je reçus encore celle-ci de la marquise, qui me l’écrivit transportée de joie des heureux succès de mes gardes de Landrecy, que le maréchal de Turenne avoit fort louées à la cour.

À Paris, ce 14e juillet 1655.

Voulez-vous toujours faire honte à vos parents ? Ne vous lasserez-vous jamais de faire parler de vous toutes les campagnes ? Pensez-vous que nous soyons bien aises d’entendre dire que M. de Turenne mande à la cour que vous n’avez rien fait qui vaille à Landrecy ? En vérité, c’est avec un grand chagrin que nous entendons dire ces choses-là, et vous comprenez bien de quelle sorte je m’intéresse aux affronts que vous faites à notre maison.

Mais je ne sais, mon cousin, pourquoi je m’amuse à faire la plaisante, car je n’en ai pas le loisir, et si peu que j’ai à vous dire, je le devrois dire sérieusement. Je vous dis donc que je suis ravie du bonheur que vous avez eu à tout ce que vous avez entrepris.

Je vous ai écrit une grande lettre de Livry, que je crains bien que vous n’ayez pas reçue ; j’aurois du chagrin qu’elle fût perdue, car elle me paroissoit assez badine.

Je me trouvai hier chez Mme de Montglas[1], qui avoit 1655 1655reçu une de vos lettres, et Mme de Gouville[2] une autre. Je croyois en trouver une chez moi ; mais je fus trompée dans mon attente, et je jugeai que vous n’aviez pas voulu confondre tant de rares merveilles. J’en suis bien aise, et je prétends avoir un de ces jours ma voiture[3] à part. Adieu, mon cousin ; le gazetier parle de vous légèrement[4] : bien des gens en ont été scandalisés, et moi plus que les autres ; car je prends plus d’intérêt que les autres à tout ce qui vous touche. Ce n’est pas que je ne vous conseille de quitter Renaudot[5] de ses éloges, pourvu que M. de Turenne et M. le Cardinal soient toujours bien informés de vos actions.



  1. Lettre 30. — i. Élisabeth (ou Isabelle) Hurault de Chiverny, maîtresse de Bussy, était petite-fille du chancelier de Chiverny, et femme de François de Paule de Clermont, marquis de Montglas, grand maître de la garde-robe, maréchal de camp, mort en 1675, et dont on a d’intéressants mémoires. C’est évidemment Mme de Monglas, dit avec raison, je crois, M. Lalanne (Mémoires de Bussy, Notice, p. XII), qui est l’héroïne de la lettre précédente, et non Mme de Gouville (voyez la note suivante), comme le suppose M. Walckenaer.
  2. Lucie de Costentin de Tourville, sœur du célèbre Tourville, et femme de Michel d’Argouges, marquis de Gouville. Elle fit partie de la cour de Chantilly. On lit plusieurs lettres d’elle dans la Correspondance de Bussy. — Voyez Walckenaer, tome II, p. 35 et suivantes ; voyez aussi la note 3 de la lettre 31.
  3. Allusion aux lettres de Voiture, que l’on regardait alors comme le premier des épistolaires.
  4. Dans un long rapport sur le siège de Landrecy, la Gazette mentionne plusieurs fois le comte de Bussy, mais d’une façon, en effet, que sa cousine a pu trouver trop rapide et trop légère.
  5. Théophraste Renaudot, le fondateur de la Gazette (1631), était mort en 1653. Ses fils Isaac et Eusèbe continuèrent la Gazette après sa mort.