Lettre du 26 juin 1655 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 392-393).
29. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE
DE BUSSY RABUTIN.

Deux jours après que j’eus écrit cette lettre, je reçus celle-ci de la marquise, qui étoit la réponse à l’adieu que je lui avois fait en arrivant à Landrecy.

À Livry, ce 26e juin, 1655[1].

Je me doutois bien que tôt ou tard vous me diriez adieu, et que si ce n’étoit chez moi, ce seroit du camp devant Landrecy. Comme je ne suis pas une femme de cérémonie, je me contente de celui-ci, et je n’ai pas songé à me fâcher que vous eussiez manqué à l’autre. Je m’étois déjà dit vos raisons, avant que vous me les eussiez écrites, et je suis trop raisonnable pour trouver étrange que la veille d’un départ on couche chez des baigneurs[2]. Je suis d’une grande commodité pour la liberté publique, et pourvu que les bains ne soient pas chez moi, je suis contente, et mon zèle ne me porte pas à trouver mauvais qu’il y en ait dans la ville.

Depuis que vous êtes parti, je n’ai bougé de ce beau 1655 désert ici, où, pour vous parler franchement, je ne m’afflige point trop de vous voir à l’armée. Je serois une indigne cousine d’un si brave cousin, si j’étois fâchée de vous voir cette campagne à la tête du plus beau corps qui soit en France, et dans un poste aussi glorieux que celui que vous tenez[3]. Je crois que vous condamneriez des sentiments moins nobles que ceux-là. Je laisse aux baigneurs d’en avoir de plus tendres et de plus foibles. Chacun aime à sa mode. Pour moi, je fais profession d’être brave, aussi bien que vous : voilà les sentiments dont je veux faire parade. Il se trouverait peut-être quelques dames qui trouveroient ceci un peu romain,


Et rendroient grâce aux dieux de n’être pas Romaines,
Pour conserver encor quelque chose d’humain[4].


Mais sur cela j’ai à leur répondre que je ne suis pas aussi tout à fait inhumaine, et qu’avec toute ma bravoure je ne laisse pas de souhaiter avec autant de passion qu’elles que votre retour soit heureux. Je crois, mon cher cousin, que vous n’en doutez pas, et que je ne demande à Dieu de tout mon cœur qu’il vous conserve. Voilà l’adieu que je vous eusse fait, et que je vous prie de recevoir d’ici, comme j’ai reçu le vôtre de Landrecy.

  1. Lettre 29. — i. Voyez la note 1 de la lettre précédente.
  2. Les baigneurs tenaient alors des espèces d’hôtels garnis suspects, et se faisaient les intermédiaires de beaucoup d’intrigues. Le plus fameux baigneur de cette époque était Prudhomme, rue d’Orléans au Marais, à qui succéda la Vienne, qui devint par la suite premier valet de chambre du Roi.
  3. Bussy était, comme nous l’avons dit, mestre de camp général de la cavalerie légère : voyez la note 3 de la lettre 22.
  4. Mme de Sévigné parodie le premier de ces deux vers bien connus que Corneille met dans la bouche de Curiace :
       Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,
       Pour conserver encor quelque chose d’humain.
    (Horace, acte II, scène iii.)