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Lettre du 16 février 1676 (Sévigné)

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503. — DE CHARLES DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE
DE MADAME DE SÉVIGNÉ, À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 16e février.

Puisque vous jugez la question, qu’il vaut mieux ne point voir de l’écriture de la personne qu’on aime, que d’en voir de mauvaise, je crois que je ne proposerai rien cette fois-ci à ma main enflée ; mais je vous conjure, ma fille, d’être entièrement hors d’inquiétude. Mon fils me fit promener hier par le plus beau temps du monde : je m’en trouvai fortifiée, et si mes enflures veulent bien me 1676quitter après cinq semaines de martyre, je me retrouverai dans une parfaite santé. Comme j’aime à être dorlotée, je ne suis pas fâchée que vous me plaigniez un peu, et que vous soyez persuadée qu’un rhumatisme, comme celui que j’ai eu, est le plus cruel de tous les maux que l’on puisse avoir. Le frater m’a été d’une consolation que je ne vous puis exprimer ; il se connoît assez joliment en fièvre et en santé ; j’avois de la confiance en tout ce qu’il me disoit : il avoit pitié de toutes mes douleurs, et le hasard a voulu qu’il ne m’ait trompée en rien de ce qu’il m’a promis, pas même à la promenade d’hier, dont je me suis mieux portée que je n’espérois. Larmechin, de son côté, m’a toujours veillée depuis cinq semaines, et je ne comprends point du tout ce que j’eusse fait sans ces deux personnes. Si vous voulez savoir quelque chose de plus d’un rhumatisme, demandez-le au pauvre Marignanes[1], qui me fait grand’pitié, puisqu’il est dans l’état d’où je ne fais que de sortir. Ne croyez point que la coiffure en toupet[2], et les autres ornements que vous me reprochez, aient été en vogue : j’ai été malade, de bonne foi, pour la première fois de ma vie,

Et pour mon coup d’essai, j’ai fait un coup de maître[3].


Tout le soin que l’on a eu de ma santé en Provence marque bien celui qu’on a de vous plaire : je vous prie de ne pas laisser d’en faire mes remerciements partout où vous le jugerez à propos. Je ne cherche plus que des forces pour nous mettre sur le chemin de Paris, où mon fils s’en va 1676le premier, à mon regret. Je suis fort touchée de la dévotion d’Arles ; mais je ne puis croire que celle du Coadjuteur le porte jamais à de telles extrémités : nous vous prions de nous mander la suite de ce zèle si extraordinaire. Je suis bien aise que vous ayez vu le dessous des cartes du procédé de M. de Pompone et de Mme de Vins, et que vous soyez entrée dans leur politique, sans en avoir rien fait retourner à Paris : ce sont des amis sur lesquels nous pouvons compter.

Adieu, ma très-chère enfant : il me semble que c’est tout ce que j’ai à vous dire ; si je n’étois pas en inquiétude[4] de vous et de votre santé, je serois dans un état digne d’envie ; mais la misère humaine ne comporte pas tant de bonheur. J’embrasse M. de Grignan de tout mon cœur, et vous, ma fille, avec une tendresse infinie.



  1. LETTRE 503. — Voyez tome III, p. 83, note x.
  2. Voyez ci-dessus, p. 79.
  3. Corneille, le Cid, acte II, scène ii :
    Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
    Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.
  4. « Si je n’étois en peine. » (Édition de 1754.)