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Lettre du 19 août 1652 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 373-375).
* 21. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MÉNAGE[1].
Aux Rochers, ce 19e août.

Je suis bien obligée au plus paresseux de tous les hommes de m’écrire avec tant de bonté et de soin. Il y a eu un désordre à notre poste de Vitré, qui certainement est cause que je n’ai pas reçu vos dernières lettres, car je n’ai eu que celle d’Angers ; mais dans la pensée que ce n’est pas votre faute, je ne fais simplement que me plaindre de l’infidélité de nos courriers et me loue si fort de votre tendresse et de votre amitié, que je veux prendre à tâche désormais d’en dire autant de bien que j’en ai dit de mal. Pour moi, j’ai bien de l’avantage sur vous ; car j’ai toujours continué à vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites cette querelle d’Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de la Vergne[2]. Mais enfin, quoiqu’elle soit mille fois plus aimable que moi, vous avez eu honte de votre injustice, et votre conscience vous a donné de si grands remords, que vous avez été contraint de vous partager plus également que vous n’aviez fait d’abord. Je loue Dieu de ce bon sentiment et vous promets de m’accorder si bien avec cette aimable rivale, que vous n’entendrez aucune plainte ni d’elle ni de moi, étant résolue en mon particulier d’être toute ma vie la plus véritable amie que vous ayez. Il ne tiendra qu’à vous désormais d’être bizarre et inégal, car je me sens résolue à vous mettre toujours dans votre tort, par une patience admirable. Faites, je vous supplie, que je n’en aie pas besoin, et continuez-moi toujours votre amitié, dont vous savez bien que je fais un cas tout particulier.

Je vous supplie de remercier pour moi Monsieur votre frère, le lieutenant particulier d’Angers : je lui ai depuis des obligations toutes particulières, par la peine qu’il a prise d’une chose dont je l’avois prié. Il s’en est acquitté avec tant de civilité, que je serai bien aise qu’il sache encore par vous que je n’en perdrai jamais le souvenir ni le désir de lui rendre service.

Je vous rends mille grâces de toutes vos nouvelles. J’ai été fort surprise de la mort de Mme l’abbesse du Pont.

Je suis ici fort embarrassée de la maladie de Mme la comtesse de Montrevel, qui lui prit le lendemain qu’elle y arriva ; c’est aujourd’hui le septième de son mal, qui est une fièvre.


  1. Lettre 21 (d’après l’autographe, inédit). — i. Bien que, vers le milieu de 1652, l’état des affaires et du pays ne dût guère inviter à voyager, nous croyons pouvoir conclure, très-vraisemblablement, de cette lettre que madame de Sévigné alla en Bretagne en 1652, après la querelle entre Rohan et Tonquedec (voyez la Notice, p. 58). Non seulement elle fut écrite antérieurement au mariage de Mlle de la Vergne, c’est-à-dire à février 1655, mais elle est datée d’une manière bien plus précise par la nouvelle de la mort de l’abbesse du Pont, laquelle est sans doute Anne-Marie de Lorraine, fille aînée de la célèbre duchesse de Chevreuse et abbesse du Pont-aux-Dames, morte le 5 août 1652.
  2. Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, née en 1634, épousa en février 1655 le comte de la Fayette, frère de Mlle de la Fayette, l’amie de Louis XIII. Sur la tendre amitié qui l’unissait à madame de Sévigné, voyez la Notice, p. 135.