Lettre sur le monotheisme des Chinois/Lettre/Système physique

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I. — Exposé du système physique des Chinois.


Ce fut sous la dynastie des Soung[1] que Tcheou Lien-ki s’avisa le premier de faire un Système de physique ; et il a eu le bonheur que presque tous les Lettrés qui l’ont suivi, l’ont regardé comme leur maître. Il suffira d’exposer ici les principes généraux de ce système pour le faire apprécier. On peut le réduire à trois points :

1° Il va dans l’univers un être qu’on appelle Khi ; il n’est point figuré, mais il peut le devenir. C'est comme un vase dans lequel est un autre être qu’on nomme Li, et qui est tellement au-dessus de toute figure, qu’il est impossible qu’il en prenne jamais aucune. C’est Tchou-hi, le plus fameux des disciples de Lien-ki, et qu’on fait passer pour le prince des athées, c’est Tchou-hi, qui définit ainsi ces deux êtres :

« Dans l’univers, il y a Li et il y a Ki. Ce qu’on entend par Li, c’est la Raison qui est au-dessus de toute figure et qui est comme la racine d’où sortent tous les êtres. Ce qu’on entend par Ki, c’est le vase sujet à la figure et l’instrument dont tout est fait[2]. »

Il faut se souvenir que, de l’aveu de Tchou-hi, Li et Tao sont une même chose.

2° Ce Khi ou matière, si on peut l’appeler ainsi, se trouve tour à tour en mouvement et puis en repos, en repos et puis en mouvement.

3° La matière, douée de ces deux qualités radicales, se divise

en cinq sortes d’êtres qui sont l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre. Mais ces cinq sortes de matières ne sont réellement que les deux d’où elles sortent. Comme ces deux ne font réellement qu’une seule et même masse, mettez dans cette masse et dans toutes ses parties ce qu’on appelle Li, et vous avez le système entier.

Toute hypothèse du monde suppose nécessairement l’existence d’une matière. Les philosophes chinois l’ont nommée Khi. Ce n’est point du tout l’esprit qui anime le corps, mais un être qui n’est point sensible et qu’on considère comme une eau invisible et non encore congelée. Sitôt qu’elle se prend et devient palpable, ce n’est plus Khi, c’est Hing, un corps qui a forme et figure. Pour que ce Khi devienne un corps, il faut du mouvement, et l’idée du mouvement les a conduits à celle du repos. De plus, ils ont vu qu’il y avait dans le cours d’une année deux points fixes : l’un du grand chaud, après quoi le grand froid vient peu à peu ; l’autre du grand froid, après quoi la chaleur recommence de même. Dans un jour il y a le point de midi et le point de minuit ; dans notre vie il y a la force de l’âge, après quoi on ne fait plus que dépérir. Enfin dans la respiration, nous poussons et attirons l’air tour à tour et sans cesse.

Fondés sur ces expériences il a plu aux philosophes chinois modernes d’appeler Yâng la matière tant qu’elle va croissant, et de la nommer Yîn sitôt qu’elle commence à décroître.

Il est manifeste que le mouvement ne finit point, soit que j’aille, soit que je vienne, si je marche toujours ; il leur a cependant encore plu d’appeler toung, mouvement, tout le temps que la matière met à croître, et d’appeler thsing, repos, celui qu’elle emploie à décroître. Le mouvement, par exemple, commence à renaître dans l’instant du solstice d’hiver et va toujours en augmentant jusqu’au solstice d’été, et, dès ce moment, commence le repos qui va toujours en augmentant jusqu’au solstice d’hiver. De là ils ont conclu que la durée de l’univers n’est que la durée d’un jour, et que, comme il a commencé, il doit finir ; sitôt qu’il ne pourra plus croître, il commencera à s’approcher à tout moment de sa ruine ; mais ne sera pas plutôt totalement détruit, qu’il renaîtra de ses cendres, comme le jour sort de la nuit et le mouvement du repos

Si on leur nie cette succession imaginaire, ils ne sauraient la prouver ; c’est un article qu’il faut leur accorder, comme à Épicure, la déclinaison de ses atomes. Enfin, pour dire un mot de leur 五行 ou hing, cinq éléments, ces éléments viennent à chaque pas. Plusieurs Européens s’en réjouissent, mais les quatre éléments d’Aristote étaient-ils de meilleur aloi ? Et d’où savent-ils que les Chinois prétendent que chaque être corporel est composé de ces cinq espèces d’êtres ? Pour moi, je dirai plutôt que c’est comme un cadre dans lequel ils font entrer mille choses le mieux qu’ils peuvent. Par exemple, les yeux se rapportent au feu, la bouche à l’eau, l’oreille droite au bois, la gauche au métal et le nez à la terre. L’orient appartient au bois, l’occident au métal, le midi au feu, le septentrion à l’eau, et la terre est réservée pour le milieu, etc.

C’est de ce système philosophique des Chinois modernes que deux ou trois missionnaires ont conclu que les Chinois lettrés ne valent pas mieux que l’impie Spinosa. S’étant une fois fortement persuadés qu’ils avaient raison, on ne doit point s’étonner qu’ils aient proscrit tous les termes dont on se sert en Chine pour signifier le vrai Dieu. Voici comment ils ont raisonné ;

« Tchou-hi et ses disciples disent de 太極 Thaï-khi tout ce que les anciens King ont dit de Thien, de 上帝 Chang-ti, etc. Mais il est clair que Thaï-khi n’est autre chose que le Li athéistique des Chinois ; donc Thien, Chang-ti, etc., ne sont pareillement que le Li athéistique des Chinois. »

Supposé qu’il fût vrai que les Soung-jou, c’est-à-dire les Lettrés de la dynastie des Soung, disent de Thaï-khi tout ce que les King ont dit de Thien, de Chang-ti, etc., je raisonnerais tout autrement que ces gens-ci, et je dirais : « Or, il est clair que tout ce que les King disent de Thien, de Chang-ti, etc., ne peut convenir qu’au vrai Dieu ; donc, tout ce que les Soung-jou disent de Thaï-khi ne peut convenir qu’au vrai Dieu. » Il me semble que ce raisonnement serait plus digne d’un philosophe chrétien et d’un missionnaire que l’autre ; il serait applaudi par tout ce qu’il y a de Chinois habiles, et je ne doute point que ces messieurs ne l’eussent fait eux-mêmes, s’ils avaient étudié à fond les King et un peu mieux examiné ce que c’est que Thaï-khi dont ils parlent tant.

Avant les Soung, on entendait par Thaï-khi la matière dans l’état de chaos. C’est pour cela que Tchouang-tseu[3] a dit que « la Raison était avant Thaï-khi[4]. » Et Kong-ing-ta dit clairement : « On appelle Thaï-khi la matière première lorsque, avant qu’il y eût encore ni ciel ni terre, elle composait une masse informe dans le chaos[5]. »

Tchéou Lien-ki, le père de la philosophie des Soung, a dit la même chose dans ces fameuses paroles qu’il a mises en tête de son système 無極而太極 wôu khi eulh thaï khi (sine termino et magnus terminus) « L’être illimité et le grand terme. » Par wôu khi il entend la Raison éternelle qui a fait toutes choses, et par thaï-khi il entend la Matière encore dans le chaos.

Cette explication n’est point de moi ; c’est des Chinois mêmes que je l’ai tirée[6]. Yang chin-tsee[7] expliquant ces mots y yeoû thaï khi, cités dans la note précédente, « dit que la lettre y, dans cet endroit, ne dénote point ce monument antique qu’on nomme Y-king, mais qu’elle désigne cette Raison suprême qui, dans ses productions, n’a point de bornes ; car, avant qu’il y eût de Thaï-khi, cette Raison infinie existait dès lors, et c’est ce que Tchéou Lien-ki appelle l’être illimité (wou-khi : sine termino.) 3 »

« Dire, comme ils font, poursuit Yang-chin-tsee, l'être illimité et puis le grand terme, c’est dire assez clairement qu’il y avait la Raison et puis qu’il y eut la Matière 1. »

Vang-chin, au kiouen ii, page 28 , dissertant sur ces paroles de Tcheou-tsee (Tcheou Lien-ki) : Wou khi eulh thaï khi, avait exposé son sentiment en ces termes :

« Au commencement, quand il n’y avait encore ni Thaï-khi, ni ciel ni terre, la Raison li, qui produit sans bornes existait dès lors. Bien qu’elle ne puisse être représentée par aucune image, bien qu’il n’y ait aucun nom qui puisse la nommer, elle est infinie en tous genres, et on ne peut rien y ajouter. C’est pourquoi Tcheou-tsee (Lien-ki) dit que c’est l'être illimité et infini 2. »

Lien-ki l’avait représentée dans sa carte, autant qu’on peut le faire, par un cercle, symbole qui n’est pas inconnu aux sages d’Europe. Tchou-hi prétend que ce cercle représente Wou khi eulh thaï khi ; mais Yang chin-tsee le relève et dit nettement que ce n’est point là le sens de cette carte 1. Lou Siang-chan 2 soutient la même chose, et tous deux ont raison. Tcheou Lien-ki, le maître des Soung-jou, admet une Raison infinie qui existait avant qu’il y eût aucune matière et qui a tout produit ; c’est le sens que présente la particule eulh, et qu’il a placée entre 無極 Wou-khi et 太極 Thaï khi. Cela montre premièrement qu’il y a bien de la différence entre Woû-khi et Thaï-khi, et secondement que Thaï-khi, ou la matière du monde, n’a existé que parce qu’il y avait auparavant une Raison éternelle et sans bornes, Wou-khi, de laquelle Thaï khi a reçu son existence. Cela est si vrai, que dans l’explication de son système, il n’a dit nulle part que Thaï-khi fût Li. Au contraire, il a dit que « les cinq éléments sont yin et yang ; que yin, yang sont Thaï-khi, et que Thaï-khi a pour origine Wou-khi 1. Il est vrai qu’il a dit : « Le mouvement et le repos se succèdent et sortent tour à tour l’un de l’autre 2 » Mais il n’a point dit ce que Tchou-hi cite de Tching-tsse, que « le mouvement et le repos n’ont point de fin ; que yn yang n’a point de commencement 3 ; » et Tchou-hi, expliquant les paroles de Lien-ki, citées ci-dessus, dit que « la raison pour quoi Thaï-khi a tour à tour le mouvement et le repos, c’est l’ordre du Ciel qui se répand au dehors 4. »

Tchéou Lien-ki n’est donc point un athée ; les vrais disciples de ce philosophe ne sont point athées non plus, et leur système de physique ne conduit pas plus au Spinosisme que les principes de M. Descartes.

Tchou-hi et plusieurs Lettrés après lui ont cru que Thaï-khi ne différait point de Woû-khi. Ces paroles : Woû khi eûlh thaï khi 1 « c’est, dit Tchou-hi, la même chose que celles-ci : Il est sans figures et il a la Raison 2 » On ne voit pas trop comment c’est la même chose. Il est clair que cela ne peut s’entendre de la Raison, car il serait ridicule de dire que la Raison possède la Raison. Son 無形 woû hing (sans figures) peut très-bien désigner la matière non encore figurée. Mais ce n’est point ce que Tcheou-tsee a voulu dire par 無極 Woû-khi. Quoi qu’il en soit, les Soung-jou (philosophes de la dynastie des Soung) déclarent que ce qu’ils entendent par 太極 Thaï-khi n’est autre chose que Li. C’est ce que dit Tchou-hi en termes exprès 3 ; et, un peu après : « Thaï-khi, dit-il, n’est autre chose que la Raison du ciel, de la terre et de toutes choses 1. »

Tchao Kang-tsie, qui n’est guère moins fameux que Tchou-hi, bien qu’il fasse une école à part, dit « que la Raison (Tao) est la source et l’origine du ciel et de la terre[8]. » C’est-à-dire, selon Tchao Pe-wen, son fils, « que la Raison a fait le ciel et la terre. »

Hiu-chin dit ouvertement qu’au « commencement de toutes choses la Raison (Tao) subsistait dans un ; que c’est elle qui a fait et divisé le ciel et la terre, converti et perfectionné toutes choses[9] » Si la Raison a fait et que la Matière ait été faite, il est évident que la raison et la matière, l’ouvrier et l’ouvrage sont deux êtres entièrement distingués l’un de l’autre.

Tchou-hi le dit clairement en plusieurs endroits de ses œuvres : « 1° Il y eut cette Raison (Li), et ensuite il y eut cette Matière (Khi) ; 2° si on raisonne de l’origine et de la source, il faut dire que la Raison était, et qu’ensuite vint la Matière ; 3° au commencement, lorsqu’il n’y avait pas encore la moindre chose, celte Raison existait seule ; 4° avant qu’il y eût cette Matière (khi), il y avait déjà cette Nature (Sing). La matière peut cesser d’être, mais la nature subsiste toujours. Bien qu’elle soit au milieu de la matière, cependant la matière est matière, et la nature est nature ; l’une et l’autre ne sont point du tout mêlées et confondues. » On voit par tous ces passages que Li et Khi sont deux êtres différents[10].

Tchou-hi ne peut pas le dire d’une façon plus claire que dans ces propres paroles :

« Li et Khi sont très-certainement deux choses. Si on considère les êtres actuellement existants, ces deux choses sont tellement unies ensemble, qu’il n’y a pas moyen de les sé parer pour les mettre chacune à part ; ce qui n’empêche pas que ce soit deux êtres très-différents. Mais si on considère purement Li, bien qu’il n’y eût aucun être figuré : Li, la Raison de tous les êtres, existait seule, et il n’y avait alors aucun autre être qu’elle[11]. »

On m’objectera que Tchou-hi, dans ce même Livre (p. 2), tient un tout autre langage. « La Matière, dit-il, peut se prendre et s’unir, et par ce moyen composer et former des êtres divers. Mais pour la Raison, certainement cela n’a ni affection, ni vues, ni desseins, ni pensée, et ne peut rien faire. Seulement sitôt que la Matière est durcie, la Raison se trouve au milieu. » Et peu de lignes après il ajoute : « Li est un pur vide fort vaste ; cela n’a jamais laissé aucune trace après soi. Il est indubitable qu’il ne peut rien faire : c’est uniquement la Matière qui, par ses ferments et assemblages divers, produit toutes choses. »

Je ne rapporterais pas un tel passage si j’étais moins sincère ou que je me défiasse de ma cause. Je réponds donc que Tchou-hi dit ici que Li n’est qu’un vide fort vaste, et Hioung sse-li[12] lui fait dire que « Thaï-khi est la Raison des êtres matériels ; qu’il est très-réel, et que ce n’est point une chose vide et creuse. » De la même manière il répète dans le Recueil ce qu’il a dit cent fois, « que Thaï-khi n’est que la Raison ; » et six lignes après, il assure que « Thaï-khi n’est que la Matière. » Qu’on accorde Tchou-hi avec lui-même si on veut faire valoir son autorité. Je dis plus ; quand on ne pourrait donner un bon sens à ces sortes de passages, tout ce qu’il en faudrait conclure, c’est que Tchou-hi paraît n’admettre dans l’univers que la matière des êtres qui le composent et la raison qui distingue chaque être de tous les autres. Nos philosophes d’Europe n’expliquent-ils pas la machine du monde avec la matière et le mouvement ? Ont-ils besoin de recourir sans cesse à Celui qui a imprimé le mouvement à la matière pour avertir par là qu’ils ne sont point des athées ?

Si les philosophes chinois ne reconnaissaient en effet dans le monde que Khi et Li, tels qu’ils sont exposés dans le passage qu’on m’objecte, l’auteur du dictionnaire Pin tsee-tsien[13] eût-il jamais pu parler comme il fait dès le début de son ouvrage ? Il rapporte premièrement le fameux axiome des Soung-jou, que « la Raison n’est point séparée de la. Matière[14] » ; et il le fait valoir autant qu’il peut et qu’il vaut. Mais prenant ensuite les King pour de meilleurs guides : « On lit, dit-il, dans le Choû-king, chapitre Thaï-kia, ces paroles :

« Le Ciel ne fait point acception de personne ; pour s’en faire aimer il faut veiller sans cesse sur son cœur. » Au chapitre Hien-yeou-y-te, on lit ces mots : « Il n’est pas toujours sûr de compter sur l’assistance du Ciel : ses faveurs ne sont pas inamissibles. » Enfin, au chapitre Y-yun, il parle encore plus clairement et dit : « Quand on pratique la vertu, il donne mille récompenses ; et quand on fait le mal, il accable de mille châtiments. »

Yu-chi (Yu Wen-tsee), appuyé sur des autorités si fortes et si respectables, poursuit et raisonne ainsi :

« Si dans l’univers il n’y avait rien autre chose que ce Khi qui roule incessamment et le Li qui suit la matière dans tous ses mouvements, sans qu’on fût oblige d admettre outre cela un Seigneur et un Maître très-intelligent et très-sage, je demande quel est donc celui dont parle le Choû-king, qui aime et n’aime pas, qui récompense et châtie ? N’est-ce pas celui que nos King appellent le très-auguste souverain Seigneur ? Hélas ! nous sommes à tous moments sous ses yeux et saisis de crainte devant une si haute majesté. Bien loin de veiller sur nous-mêmes, emportés par nos passions déréglées et éblouis de nos folles vues, nous osons comme jouter contre le Seigneur ! Y a-t-il folie qui soit égale à la nôtre[15] ? »

Ce dictionnaire est entre les mains de tout le monde. Qu’on me cite un seul Lettré chinois qui se soit avisé de réclamer contre un passage tel que celui-ci qui détruit si formellement l’athéisme ? Quelques étrangers ont prétendu que, selon Tchou-hi, 上帝 Chang-ti n’est autre chose que 太極 Thaï-khi, et que Thaï-khi n’est qu’un Li emprisonné dans la matière, un Li aveugle, sans connaissance, sans pensée, sans aucun pouvoir ! Et voici un docteur chinois, cent fois plus habile qu’eux dans ces matières (sans leur faire tort), qui, outre ire Li et ce Khi, c’est-à-dire contre ce Thaï-khi tel qu’ils l’ont imaginé, nous propose un Maître véritable et absolu 真宰 Tchin tsaï, un être très-intelligent 至靈 tchi ling ; un Seigneur auguste et suprême, 皇皇上帝 hoâng hoâng Chàng-ti ; enfin une Majesté qui a tes yeux attachés sur nous et qui sait ce que nous faisons, récompensant la vertu de toutes sortes de bonheurs, et punissant le crime de toutes sortes de maux. Je n’ai jamais vu aucun écrivain chinois qui ait osé en dire autant de Thaï-khi.

Il est donc faux que les Lettrés attribuent à Thaï-khi tout ce que les King disent de Chang-ti ; et il est également faux que Thaï-khi ne soit que ce que prétendent les fauteurs d’un athéisme imaginaire : car, soit qu’on veuille confondre Thaï-khi avec Wou khi, comme fait Tchou-hi ; soit qu’on prenne Thaï-khi khi pour la matière dont est composé ce monde visible, comme l’ont cru plusieurs Chinois habiles ; c’est une tradition constante que Thaï-khi renferme trois qui ne sont qu’un : 太極含三為一 (Thaï-khi hân san wei i, supremus terminus continens tres facit unum). La même chose se dit de la grande unité : 太一合三 (Thai i ho sân : supre mum unum congregat tres) ; et on croit que les anciens rois sacrifiaient à l’esprit trine et un[16] : 古者天子祀神三一 Koù tchè thién tsèu sse chîn sàn i.

Or, Tchou-hi ne saurait montrer dans son Thaï-khi la moindre trace d’un Être un et trine ; donc Tchou-hi n’a point compris ce que c’est que Thaï-khi, et ceux qui pensent comme lui s’égarent avec lui. Il est vrai qu’il parle souvent de Thaï-khi et de yin, yang, et qu’il répète sans cesse que 太極 Thaï-khi c’est Li, et que yin, yâng c’est khi. Mais, selon lui, Li et Khi sont deux êtres fort divers, et yin, yâng ne sont qu’une seule et même matière.

Quand donc on supposerait faussement que ces trois idées 1° Thaï-khi, c’est-à-dire Li, 2° Yin, 3° Yang, font le Thaï-khi tout entier, encore ne pourrait-on comprendre comment cela n’est qu’un seul et même être vraiment un et vraiment trine, puisque la matière Khi et la raison Li sont deux choses parfaitement disparates. Si on voulait distinguer 1° un Thaï-khi éternel, illimité et incréé ; 2° un Thaï-khi créé et borné, qui serait matériel ou spirituel ; 3° un Thaï-khi théandrique qui réunît en soi le créateur et la créature, le roi et le sujet. Dieu et l’homme, il serait aisé d’apporter le véritable sens de ces antiques traditions inexplicables à tous les Tchou-hi de Chine. Mais cela n’étant pas de mon sujet, je reviens au Li dont Tchou-hi parle tant.

Après avoir examiné tout ce qu’il en dit[17] je crois qu’il prend ce terme en deux sens ; quelquefois pour dire Tao, la Raison éternelle, que Lien-ki, son maître, appelle 無極 Woû khi (sine termino), et qu’on pourrait absolument nommer aussi 太極 Thaï-khi (magnus terminus), et quelquefois encore pour signifier l’idée ou la propriété, comme on dit dans l’école : la raison de chaque chose. C’est ce que le Chi-kîng, ou Livre des vers, appelle tse, quand il dit : « Il n’y a point d’être qui n’ait sa nature, son essence[18] » On dit aussi 當然 tang-jên dans le même sens. Tchou-hi ne pense pas autrement ; car en écrivant sur le texte du Chi-king, cité ci-dessus, il dit « que chaque chose a sa nature propre, et que quand on dit pénétrer la raison, c’est pénétrer cela[19] » Et ailleurs : « Parmi tout ce que le Ciel produit il n’y a rien qui certainement n’ait la raison propre qui lui convient 3. » Enfin il soutient « que Tao c’est le Li propre (le principe propre) de chaque chose » On dirait

qu’il s’imagine que ce Li est réellement dans la matière Khi, au lieu qu’il n’est proprement que dans nous. Je crois cependant que Tchou-hi n’a pas même ignoré cela, car voici comment il parle de l’âme de l’homme, que le texte appelle 明德 ming-te (vertu ou puissance claire) :

« C’est, dit-il, cette puissance que l’homme reçoit du Ciel ; elle est dégagée de la matière, elle est intelligente, elle n’est pas de soi ténébreuse ; c’est pourquoi elle reçoit toutes les raisons et répond à toutes sortes d’affaires 1. »

Tsaï Hiu-tchaï explique très bien cet endroit de Tchou-hi.

« Le cœur, dit-il, est quelque chose de vivant ; mais il ne vit qu’en tant qu’il est spirituel, intelligent, connaissant et sensible : c’est pour cela qu’on l’appelle l’esprit de l’homme. Ce muscle qui est dans notre poitrine, n’est tout au plus que le rendez-vous et le siège de l’esprit ; mais ce n’est point l’esprit. Pour être esprit, il faut pouvoir contenir toutes les raisons et répondre à toutes sortes d’affaires. Or cela est fort au-dessus de ce morceau de chair qu’on appelle aussi le cœur[20]. »

C’est donc dans notre âme que sont les idées des choses : 具衆理 (khiu tchoung li) ; et, suivant cette notion, Tchou-hi a raison de dire qu’il n’y a pas de Li sans Khi, ni de Khi sans Li 1. Eu effet, il n’est point possible de concevoir trois angles égaux à deux droits, qu’on ne conçoive un triangle rectangle.

Le triangle rectangle, c’est comme le Khi ; trois angles égaux à deux droits, c’est comme le Li. Voilà peut-être le plus subtil de la philosophie des Soung-jou, et je ne vois rien dans cela qui me force à dire qu’ils sont athées.

Texte incomplet en cours de correction
  1. Cette dynastie régna de 960 à 1260 de notre ère. Tcheou Lien-ki (le docteur aux nénuphars), mourut à l’âge de 57 ans, l’an 1073 de notre ère. On trouve une notice sur ce philosophe en tête du livre chinois intitulé : Soung-chi-hien-tchouan « Mémoires ou traditions sur les 10 sages les plus célèbres de la dynastie des Soung ; » lequel ouvrage a été publié en 1743. On y en trouve une aussi sur Tchou-hi, son plus éminent disciple, qui reconnaît également pour maîtres les deux Tching, disciples plus directs de Lien-ki. Tous ces philosophes viraient dans le 11e et le 12e siècle de notre ère. (G. P.)

  2. 天 地 之 間 有 理 有 氣 Thién li tchi kien yéou li yéou khi
    Cœli terræ (a) medio, habetur spiritus, habetur materia :
    (a) Tchi est la particule qui marque le génitif.
    理也者。形而上之道也 Li yè tchè (b) hing eulh chang tchi tao yè (c)
    Spiritus (idquod definiendum est) ; Forma, et superat eam ; Ratio (est) ;
    生物之本也。氣也] séng we tchi pèn yè khi yè
    viventium rerum fundamentum ; materia quœ
    者形而下之器也。生物 tchè hing eùlh hia tchi ki yè ; séng we
    definienda est) ; Forma, et inferius eâ : vas (est) ; viventium rerum
    之具也 tchi kiu yè
    • dispositio •.
    Ce passage est tiré du Sing li ta thsiouan. Cette fameuse rapsodie a été réimprimée de nouveau sous la dynastie régnante. On a changé son titre en celui de Sing-li-hoei-toung. On y a mis quelques notes marginales fort bonnes, et on l’a augmentée de huit volumes qui contiennent le sentiment des Lettrés de la dynastie des Ming (1368-1573 de J.-C.) C’est dans cette édition, que j’ai sous les yeux, qu’on trouvera les paroles citées ; elles sont au kiouen, c’est-à-dire livre ou chapitre xxvi, page 1. (Le P. Prémare.)
    Voici la définition donnée par le P. Basile des termes Li et Khi :
    « Li signifie : gouverner, modérer, diriger ; c’est la droite raison des choses, la lumière naturelle indiquant ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter ; le premier principe de toutes choses, immatériel, mais nécessairement renfermé dans la matière, et inhérent dans toutes choses, de plus constituant intrinsèquement toutes choses de concert avec son principe Khi.
    Khi, air, température, odeur, souffle, vapeur, exhalaison, principe de toutes choses, parce que, de concert avec le principe immatériel Li, il compose intrinsèquement toutes choses. »
    Nous traduisons simplement Li par Spiritus, quoique, ici, il signifie premier principe immatériel, pour le mettre plus en rapport avec son contraire et son corrélatif Khi, que nous traduisons par Materia, qui est proprement le principe matériel primitif. (G. P.)
    (b) Tché et sont deux particules, déterminatives et résomptives, rappelant ce dont on vient de parler. (A. Rémusat. Gramm. chinoise p. 81-82.)
    (c) sorte de point ou virgule marquant, ici, la fin de la phrase. (G. P.)
  3. Tchouang-tseu vivait dans le 4e siècle avant notre ère. Nous possédons un ouvrage de lui sous le titre de : Nan-hoa-king : « le livre de la fleur du midi. » (G. P.)
  4. 道在太極之先。 Tao. tsaï Thaï Khi tchi sién
    Ratio est Magni Termini » antecessor.
  5. Koung-ing-fa vivait sous la dynastie des Thang (de 618 à 900 de notre ère). C’est lui qui a fait les commentaires Tching y ; on les trouve dans le recueil Chi san King. Écrivant au kiouen ou chapitre vii, p, 39 sur les paroles : y yeou Thaï Khi, qui sont dans le traité : Hi tseu, art. 15, (Prémare.)
    Les commentaires de Koung ing ta, descendant de Koung fou tseu (Confucius) se trouvent reproduits dans la grande édition impériale des King intitulée Khin ting : Voici le passage cité :
    太極[]天地未分 Thaï Khi wei thien ti wei fen
    « Magnus Terminus » vocatur : cœli, terræ nondum distinctorum
    之先。元氣謂而為 tchi sien yuen khi hoen eûlh weî yi
    antecessor ; primitiva materia turbida et faciens Unum.
    (G. P.)
  6. Elle n’en est pas moins sujette à contestation. Nous avons donné dans notre Esquisse historique de la philosophie chinoise, le tableau figuré du Thaï khi avec la traduction du commentaire. Nous nous proposons de pubier un jour la traduction complète du Sing li thsing i, qui est une édition officielle, publiée en 1717, par ordre de l’empereur Khang-hi, de la philosophie formulée sous les Soung, et réduite à ses parties essentielles (G. Pauthier).
  7. Yang-chin-tsee a vécu sous la dynastie des Youen (1260-1368). Il a fait un beau commentaire sur l’Yi-king, qu’il nomme Y-tsi-chouë. On le trouve dans le magnifique recueil Sin kan King kiai en 60 tao. (On appelle tao dix ou douze volumes chinois renfermés dans un même carton.) C’est au kiouen ix, p. 22, que se trouve le passage cité. (Prémare.)
  8. C’est la doctrine de l’école du Tao, que nous avons exposée ailleurs (Chine moderne). Ceci n’a pas de rapport avec la doctrine de Tcheou Lien-ki et de Tchou-hi, qui donnent à leur Li des attributs analogues, mais non identiques à ceux que Lao-tseu et ses disciples donnent au Tao. (Pauthier.)
  9. Hiu chin, qui vivait au Ier siècle de notre ère, est l’auteur du dictionnaire analytique nommé Chouë wen. C’est en expliquant le caractère i, le premier de l’ouvrage, qu’il donne cette belle définition. Voici le texte :
  10. L’empereur Khang-hi donna l’ordre à Hioung-sse-li et à Li-kouang-ti, deux de ses plus savants Ko-lao, de réunir dans un même corps tous les ouvrages de ce fameux écrivain. Le recueil a pour titre : Tchou-tsee tseouen chou, c’est-à-dire : Œuvres complètes du philosophe Tchou, ou Tchou-hi. C’est là qu’on trouvera les passages rapportés dans le texte : 1° kiouen xlix, p. C ; 2° p. 7 ; 3° p. 10 ; 4° au kiouen xlix, p. 18. (Pr.)
  11. Sing-li-hoet-toung, k. xxvi, p. 3. (Pr.) — Voir aussi Tchou-tseu-tsiouen chou, k. xlix, f° 5 v° ; art. Li khi. (G. P.)
  12. L’un des Lettrés chargés par l’empereur Khang-hi de réunir en un corps d’ouvrage toutes les œuvres de Tchou-hi. Ce recueil, dont la préface porte la date de 1713, et que nous possédons, forme 66 kiouan ou livres. (G. P.)
  13. Yu-wen-tseu est l’auteur du dictionnaire intitulé : Pin-tseu-tsien, imprimé la 15e année Khang-hi, c’est-à-dire en 1676. C’est dans l’explication du caractère Thien, ciel (p. 9), qu’on trouve les passages traduits dans le texte. (Pr.)
  14. 理不離氣Li pou li khi. — Le texte du dictionnaire porte : Thiên soui i li eûlh li, pou li khi, kaï li khi, tseu lï pou koû hing ; li li eûlhkhi wôu tout sou ; pi lî khi tchi kwdn thoûng ; c’est-à-dire littéralement ; « Le Ciel, » quoiqu’il ne soit qu’un avec le Li, ou la Raison, et qu’il soit cette même raison (Li), ne peut être séparé du Khi : car, supposons-le séparé du Khi, alors le Li, ou la Raison (devenue isolée) ne pourra agir seule, étant comme un orphelin ; séparé du Li, le Khi n’aura plus de liens, plus d’action ; le Li et le Khi doivent par cela même ne former qu’un seul et même assemblage. » (Pin-tseu-tien, art. thiên, f° l v°.) Viennent ensuite les citations des King. (G. P.)
  15. Iu Wen-tseu ajoute encore beaucoup d’autres citations et d’autres définitions du caractère thién, Ciel : « Et ces paroles de Meng-tseu : ch. Li leou, 2° part. n. 28.
    莫之為而為者天也。 Mou tchi wéi eülh wéi tchè, Thién yè :
    (Quod) non est et est tamen, Cœlum [est] : « Ce qui n’est pas, et qui est cependant, c’est le Ciel. — Par cette expression qui n’est pas (wou tchi wéi), il veut dire qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de dire comment il est, et quelles sont ses facultés ; et par il est cependant, (eülh wéi tchè), il veut dire que, dans le désert sombre et vide de l’espace, (ming mou tchoûng), ce quelque chose qui par soi-même agit, existe : (tseu yeoû tso wéi tché, tsaï yè). »
    Cet article Ciel, de ce dictionnaire chinois Pin-tseu-tién, est d’une grande élévation ; il comprend 4 pages in-4°, et il serait difficile d’en trouver un pareil, sur le même sujet, dans nos dictionnaires européens. (G. P.)
  16. Voir dans les Annales de philosophie, t. xx, p. 372, le texte curieux de Sse-ma-tsien affirmant « que les anciens rois sacrifiaient à la suprême Unité, tous les sept jours. (B.)
  17. La dissertation spéciale de Tchou-hi sur le Li comprend 14 pages de ses Œuvres complètes, kiouen xlvi, f° 12-19. Tchou-hi commence par comparer le Li à un fil de soie que l’on tient dans la main et dont on ne peut démêler tous les brins qui le composent ; il le compare encore à un panier fait de tiges de roseaux. (G. P.)
  18. 有物有則 Yeoù we yeoù tse : « habetur res, habetur norma. »
  19. Sing-li-hoei toung, k. xxii, f° 23.
  20. Tsaï-tsing, surnommé Hiu-tchai, vivait sous la dynastie précédente (des Ming (vers HOO de J.-C.}. Il a travaillé sur les Sse-chou et l’Yi-king. Il appelle ses commentaires Mong-yn, c’est-à-dire « Guide des ignorants. » Il suit Tchou-hi en tout ce qu’il croit que Tchou-hi suit la raison. (Pr.)