Lettres (Spinoza)/XXX. **** à Spinoza

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 440-442).

Lettre XXX.

(Extrait)


À MONSIEUR DE SPINOZA,

        • 1.



MONSIEUR,


C’est très-sérieusement, je vous assure, que je vous prie de résoudre mes difficultés et que je vous demande une réponse. Je voudrais savoir, premièrement, si nous pouvons connaître d’autres attributs de Dieu que la pensée et l’étendue. Et sur ce point, veuillez me donner une démonstration directe, et non pas une preuve par l’absurde. Supposé que nous ne connaissions que les deux attributs dont je viens de parler : s’ensuit-il que les créatures qui sont constituées par d’autres attributs ne puissent concevoir aucune étendue ? Il résulterait de là qu’il faudrait admettre autant de mondes qu’il y a d’attributs en Dieu ; et alors, autant notre monde aurait d’étendue, autant on en devrait donner aux autres mondes, constitués par d’autres attributs. Or, de même que nous ne percevons, outre la pensée, que la seule étendue, les créatures de chacun de ces mondes ne percevraient avec la pensée que les attributs de leur monde particulier.

Voici ma seconde difficulté : L’entendement de Dieu différant, selon vous, du nôtre, tant par l’essence que par l’existence, il n’y a donc entre eux rien de commun ; et par conséquent (en vertu de la Propos. 3, part. 1, de l’Éthique) l’entendement de Dieu ne peut être cause du nôtre.

Vous dites (c’est ma troisième objection), dans le Scholie de la Propos. 10 de l’Éthique, part. 1, que s’il y a une chose claire dans la nature, c’est que chaque être se doit concevoir sous un attribut déterminé (jusque-là j’entends parfaitement), et qu’à mesure qu’il a plus de réalité ou d’être, un plus grand nombre d’attributs lui conviennent. II paraît suivre de là qu’il y a des êtres qui possèdent trois, quatre attributs, ou un plus grand nombre ; et cependant on a le droit de conclure des démonstrations qui précèdent que chaque être est constitué par deux attributs seulement, savoir, par un attribut déterminé de Dieu et par l’idée de ce même attribut.

Ma quatrième demande serait d’avoir des exemples de choses produites immédiatement par Dieu, et de choses produites par l’intermédiaire de quelque modification infinie. La pensée et l’étendue, ce me semble, appartiennent à la première catégorie ; l’entendement dans la pensée, le mouvement dans l’étendue, à la seconde.

Voilà, Monsieur, ce que je voudrais obtenir de vous, si vous avez un peu de temps de reste. Agréez, etc.


25 juillet 1675.