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Lettres à Falconet/7

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Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 128-132).


VI


Mai 1766.


Ce ne fut point le retour des Grecs, mais ce fut le spectacle de la misère des Troyens, après l’entière destruction de leur ville, instant propre à fournir une grande variété d’incidents, scène vraiment déplorable, que Polygnote se proposa de peindre dans son tableau si mal nommé, si bien décrit par Pausanias et si mal entendu par le comte de Caylus[1].

Pour faire valoir Polygnote, le comte de Caylus n’avait qu’à se conformer à la description de Pausanias et employer un artiste intelligent ; mais il a tout gâté en cherchant à épargner au peintre des inepties qui n’étaient que dans sa tête.

Je ne dirai rien de Polygnote ni comme dessinateur, ni comme perspecteur, ni comme coloriste ; mais je ne craindrai point d’assurer, sur son tableau, que c’est une des plus belles imaginations que je connaisse.

Pausanias n’est point un enthousiaste. C’est un homme froid, qui regarde froidement, qui écrit froidement, qui rompt sans cesse sa description par des traits d’érudition qui expliquent le tableau de Polygnote, mais qui en détruisent l’entente. Il ne dit pas un mot des passions, du mouvement, des expressions, des caractères ; cependant l’idée qu’il laisse est grande. Si un tableau moderne eût passé par les mains d’un Pausanias, je vous demande ce qui en resterait ? Un peintre habile peut sans doute concevoir une belle chose d’après une mauvaise description, mais en revanche une mauvaise description peut réduire à rien un chef-d’œuvre de peinture.

Vous dites que l’art était dans son enfance au temps de Polygnote, et vous comparez les éloges de ses contemporains à ceux que nous avons prodigués autrefois à tant de poètes dont on ne parle plus ; peut-être avez-vous raison ; mais l’art enfant ose-t-il tenter des compositions énormes, et quand il s’en avise, sait-il y garder autant de convenances, y montrer autant de choix, d’intelligence et de goût qu’on en voit dans le tableau de Polygnote ? Homère, quand il est beau, n’est ni plus sage, ni plus beau que Polygnote.

Il y a, ce me semble, dans les arts plusieurs choses qui marchent d’un pas égal. Au temps où la partie de l’exécution est misérable, le choix de l’instant est mauvais, les incidents sont pauvres, les actions insipides, les figures et les caractères ridicules. La description de Pausanias ne laisse soupçonner à Polygnote aucun de ses défauts. Quoi qu’il en soit, la voici cette description, plate, froide et rigoureuse comme vous la désirez.

Vous avez cru que Pausanias avait d’abord fixé son œil au centre du tableau, et que de là ses regards et sa description s’étaient répandus à droite, à gauche, sur le devant, sur le fond, sur toute la composition ; rien de cela. Il a tout bonnement commencé par la gauche et fini par la droite, comme vous allez voir, et comme je m’en étais douté.

À gauche, oui à gauche, quoique Pausanias ne le dise pas, on voit la mer et son rivage. Au bord de la mer, un seul vaisseau. Ce vaisseau est celui de Ménélas, et Ménélas celui des Grecs le plus embarrassé de son rôle, et le plus empressé de partir. Il avait recouvré sa femme ; mais cette femme coûtait bien cher à la Grèce. Il y a du jugement et de la finesse à n’avoir montré que le vaisseau de Ménélas. Celui qui ne le sentira pas ne sait ce que c’est que l’esprit de la composition.

Sur ce vaisseau, des enfants mêlés avec les matelots ; au centre, le pilote Phrontis disposant les rames. Au-dessous du pilote, Ithæmènes avec des nippes ; sur la planche qui conduit du rivage au vaisseau, Echœax qui passe et porte une urne d’airain. Première masse.

Et cet Echœax passant sur la planche avec son urne d’airain vous semble de l’origine de l’art ? À la bonne heure.

Non loin du vaisseau, Politès, Strophius et Alphius enlèvent la tente de Ménélas. Amphialus détend une autre tente, et le peintre a assis à terre un enfant aux pieds de ce dernier. Deuxième masse.

Ensuite on voit une femme, et une femme qui se pique de beauté, un guerrier et le guerrier le plus ferme des Grecs, avec un jeune homme admirant la beauté d’Hélène. La femme est Briséis, le guerrier Diomède, le jeune homme Iphis. Briséis est debout. Dioinède est derrière elle, Iphis groupe avec eux. Troisième masse.

Hélène est assise, elle est servie par Électre et Panthalis. Panthalis debout la soutenant, tandis qu’Électre accroupie lui rattache sa chaussure. Cependant, elle écoute Eurybates qui lui parle de la délivrance d’Æthra ; Æthra, mère de Thésée, et Démophon, fils de Thésée, sont là. Æthra a la tête rase et Démophon pensif semble s’occuper des moyens de ravir son aïeule paternelle à l’esclavage. Quatrième masse.

Et ce contraste de Briséis avec Hélène assise, et ces suivantes d’Hélène, et leurs fonctions, et la maîtresse qui donne audience tandis qu’on la chausse, tout cela vous parait de l’origine de l’art ? Ainsi soit-il.

Au-dessus d’Hélène, on voit assis à terre un homme plongé dans la tristesse la plus profonde. C’est Hélénus, fils de Priam. Il a près de lui Mégès blessé au bras. Lycomèdes, fils de Créon, blessé à l’articulation de la main droite avec le bras, à la tête et au talon ; et Euryalus, fils de Mécistéus, blessé à la tête et à l’endroit où le bras se joint à l’épaule. Tout le groupe est sur le fond, au delà d’Hélène. Cinquième masse.

Proche de ces blessés, Polygnote montre des captives qui se désolent. Entre ces captives, on discerne Andromaque, les mamelles découvertes, avec son enfant qui s’attache à elle comme s’il était menacé d’en être arraché ; Médésicaste, une des filles de Priam, et Polyxène. Andromaque et Médésicaste ont un voile sur la tête. Polyxène a la chevelure renouée à la manière des filles. Sixième masse.

Mon ami, il ne me faut à moi que ce voile et ces cheveux renoués pour m’apprendre que le grand goût de la peinture était au temps de Polygnote.

On voit ensuite Nestor, le casque en tête et la lance au poing, et, proche de lui, un cheval en liberté qui s’ébat sur les sables du rivage.

Non loin de Nestor et à l’opposite du cheval qui s’ébat, Néoptolème a égorgé Élassus qu’on voit expirant, et il frappe de son épée Astynoüs qui est tombé sur les genoux. Septième masse.

Songez que ce Néoptolème, le seul qui tue, était fils d’Achille. Voila des convenances bien profondément réfléchies, de la poésie bien vraie et bien forte pour un art naissant.

Qu’imaginerait-on de mieux aujourd’hui ?

Au-dessus des captives interposées entre Æthra et Nestor, Polygnote a peint Clymène, Aristomaque, Créuse, Xénodice, autres captives ; et au-dessus de celles-ci, il a répandu sur une couche Déinomé, Métioché, Pisis et Cléodice.

Plus sur la droite et le fond, Épéus, nu, s’occupe à mettre à ras de terre un endroit des murs de Troie. On n’aperçoit au-dessus des ruines que la tête du cheval de bois.

Que voulez-vous que je pense de l’art avec lequel les petits groupes s’entrelacent entre les grandes masses et les lient ? Cela me parait bien savant pour des écoliers ? Mais arrêtez-vous un moment sur ce qui suit.

Vers cet endroit on voit et Polypœtès, fils de Pirithoüs, le front ceint d’une bandelette ; et Acamas, fils de Thésée, la tête couverte d’un casque à panache ; et Ulysse avec sa cuirasse, et Ajax, fils d’Oïlée, le bras passé dans son bouclier. Celui-ci s’avance vers un autel, et se dispose à faire le serment, avant que d’immoler Cassandre qu’on voit renversée à terre serrant le palladium qui était resté entre ses bras lorsque Ajax arracha cette femme de l’autel sur lequel il était posé. Ajax a encore autour de lui et les fils d’Atrée, et Ménélas ; les fils d’Atrée le casque en tête, Ménélas, reconnaissable au serpent qui décore son bouclier. Ils défèrent le serment à Ajax. Neuvième masse.

Et c’est un artiste commun qui a imaginé et ordonné cette scène ?

Sur l’autel, vers lequel les généraux s’avancent et qu’un tout jeune enfant tient embrassé, le peintre a placé une cuirasse antique. Mon ami, comme cela est simple et noble ! Plus je médite le fond et les accessoires de ce morceau, plus l’intelligence de la composition pittoresque me paraît avancée.

Au delà de cet autel Laodice est debout, et au delà de Laodice, mais tout proche d’elle, on voit un grand bassin ou lavacre sur un piédestal de pierre ; Méduse, fille de Priam, tout à fait renversée, serre le piédestal de ses deux mains. Il y a près d’elle une vieille femme, ou peut-être un eunuque, la tête rase. Cette figure tient un enfant sur ses genoux, et cet enfant effrayé se couvre les yeux de ses deux mains. Dixième masse.

C’est sur le reste de l’espace que le peintre a disposé des cadavres ; on y voit celui de Pélis, nu et couché sur le dos. Au-dessus celui d’Eïonée et celui d’Admète, qu’on n’a point encore dépouillés. Au-dessus, d’autres cadavres. Proche du piédestal de pierre, au-dessous du lavacre, celui de Léocritus qu’Ulysse avait égorgé. Au-dessus d’Eïonée et d’Admète, celui de Corœbus, fils de Mygdon, et celui d’Érétus. Vers le cadavre de Corœbus, on voit Priam, Axion et Agénor. Proche d’eux, Sinon, compagnon d’Ulysse, et Anchialus traînant le cadavre de Laomédon. Onzième masse.

Vous avez beau dire, mon ami, cela effraye. Le peintre termine sa composition par montrer le vestibule et la porte de la maison d’Anténor. On voit encore à la porte la peau de léopard suspendue, signe dont il convint avec les Grecs pour que ses foyers fussent reconnus et épargnés. C’est là que le peintre a placé Théano avec ses enfants Glaucus et Eurymachus, l’un assis sur une cuirasse, l’autre sur une pierre. Proche d’eux Anténor et Crino sa fille. Crino tient son enfant entre ses bras, l’expression de la douleur n’est aussi forte dans aucune autre figure ; c’était par la trahison de son père que Troie avait été prise et saccagée. Des domestiques d’Anténor chargent sur un âne une cruche couverte d’osier, et d’autres bagages ; ils ont assis entre la cruche et le bagage un jeune enfant. Douzième masse.

Toutes ces scènes se passent à la fois entre le rivage de la mer et les ruines de Troie.

Si vous voulez vous en donner la peine, nous ne tarderons pas à voir ce tableau peu différent de la manière dont Polygnote l’exécuta[2]. Les lois du technique ne laissent guère aux figures d’un groupe et de différents groupes qu’un seul plan, une seule place à remplir. Essayez seulement et ne soyez plus surpris que Polygnote jouît de son temps de la plus grande réputation, et qu’il l’ait conservée jusqu’au temps de Pausanias.



  1. Histoire de l’Académie des Belles-Lettres, t. XXVII, page 34.
  2. Voyez la Description de la Grèce de Pausanias, traduite par Clavier, livre X ; chap. xxv, xxvi et xxvii.