Lettres à Lucilius/Lettre 106

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 376-378).
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Lettre CVI.

Si le bien est corps. Fuir les subtilités.

Si je réponds un peu tard à tes lettres, ce n’est pas que trop d’occupations se disputent mon temps : ne te paye jamais d’une telle excuse ; j’ai du loisir, et en a toujours qui veut. Les affaires ne cherchent personne ; c’est nous qui courons nous y jeter, et qui croyons que tous ces embarras sont l’enseigne du bonheur. Pourquoi est-ce donc que je n’ai pas sur-le-champ répondu à tes questions ? c’est qu’elles rentraient dans la contexture de l’ouvrage où tu sais que je veux embrasser toute la philosophie morale, et éclaircir toutes les questions qui s’y rattachent. J’ai donc hésité si je t’ajournerais, ou si, en attendant que cette matière vînt en son ordre, je te donnerais une audience extraordinaire : j’ai cru plus honnête de ne pas faire languir un homme venu de si loin. J’extrairai donc ceci encore d’une série de choses qui se tiennent ; et s’il se présente quelque curiosité de ce genre, je préviendrai ta demande et te l’enverrai. Que sera-ce ? Tu veux le savoir ? De ces objets dont la connaissance amuse plus qu’elle ne sert ; comme est ta question : « Le bien est-il un corps ? »

Le bien agit, car il est utile : or ce qui agit est corps. Le bien donne du mouvement à l’âme, il en est comme la forme et le moule ; ce qui est le propre d’un corps. Les biens du corps sont corps eux-mêmes ; donc il en est ainsi des biens de l’âme, car l’âme aussi est corps. Le bien de l’homme est nécessairement un corps, l’homme étant corporel. Ou je me trompe, ou ce qui l’alimente, ce qui conserve ou rétablit sa santé est corps aussi : donc également le bien de l’homme est corps. Tu ne douteras pas, je pense, que les passions ne soient corps (pour intercaler ici un autre point dont tu ne parles pas) ; par exemple : la colère, l’amour, la tristesse. Si tu en doutais, vois comme elles changent tous les traits, obscurcissent le front, épanouissent le visage, appellent la rougeur ou refoulent le sang. Comment des signes aussi manifestes seraient-ils imprimés au corps par autre chose qu’un corps ? Si les passions sont corps, les maladies de l’âme, l’avarice, la cruauté, les vices endurcis et arrivés à l’état incurable, et encore la perversité et toutes ses espèces, comme la malignité, l’envie et la superbe, le sont aussi. Il en sera de même des biens, d’abord par la raison des contraires, ensuite parce qu’ils t’offrent les mêmes indices. Ne vois-tu pas quelle vivacité donne aux yeux le courage ; quelle force d’attention, la prudence ; quelle modestie paisible, le respect ; quelle sérénité, la joie ; quel air rigide, la sévérité ; quelle aisance calme, la franchise ? Il faut donc que ce qui change la couleur des corps et leur manière d’être, que ce qui exerce sur eux tant d’empire soit corps aussi. Or toutes les vertus susdites sont des biens, comme tout ce qui vient d’elles. Est-il douteux que ce qui touche ne soit corps ?

Un corps seul peut toucher et peut être touché,


comme dit Lucrèce[1]. Or tous les agents dont je parle ne changeraient pas le corps s’ils ne le touchaient, donc ils sont corps. Il y a plus : tout ce qui possède force d’impulsion, de contrainte, de rappel, de commandement, est corps. Car enfin, ne voit-on pas la crainte retenir, l’audace précipiter, le courage pousser et donner l’élan, la modération imposer un frein et rappeler, la joie exalter l’âme, la tristesse l’abattre ? Tous nos actes, en un mot, se font sous l’empire de la perversité ou de la vertu ; ce qui commande au corps n’est autre chose qu’un corps ; de même ce qui le violente. Le bien du corps est corporel ; le bien de l’homme est aussi le bien du corps, et partant corporel.

Après avoir fait pour toi, selon ton désir, acte de complaisance, souffre que je me dise ce que déjà je t’entends dire. Nous jouons là comme aux échecs ; nous émoussons sur des choses vaines la subtilité de notre esprit : tout cela ne fait pas des hommes de bien, mais des doctes7. La sagesse est plus accessible, elle est surtout plus simple : avec peu de science on arrive au bon esprit. Mais, comme nous prodiguons sans fruit tout le reste, ainsi faisons-nous de la philosophie même. Nous portons partout, et jusque dans la science, l’intempérance qui nous travaille : nous étudions non pour la vie réelle, mais pour l’école.


LETTRE CVI.

7. « L’affinement des esprits n’en est pas l’assagissement. » (Montaigne, III, 9.)

  1. De natura rerum, I, 305.