Lettres à Lucilius/Lettre 25

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 61-62).
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LETTRE XXV.

Dangers de la solitude. — Se choisir un modèle de vie.

À l’égard de nos deux amis, deux routes diverses sont à prendre : il y a dans l’un de vicieux penchants à réformer, dans l’autre il les faut rompre. J’userai avec celui-ci d’une liberté entière : je ne l’aime pas, si je crains de le heurter. « Comment ! vas-tu dire ; tenir en tutelle un pupille de quarante ans, y songes-tu ? Considère son âge qui n’est plus souple ni maniable : le repétrir est impossible ; on ne façonne que ce qui est tendre. » J’ignore à quel point je réussirai, mais j’aime mieux manquer de succès que de confiance. Ne désespère pas de guérir le malade même qui l’est depuis le plus longtemps, si tu tiens ferme contre tout écart de régime, si tu le forces, malgré mainte répugnance, à faire et à se laisser faire. Quant au premier des deux, il me laisse peu de motifs de confiance, sauf qu’il rougit encore de ses fautes. Il faut entretenir ce reste de pudeur : tant qu’elle survivra dans cette âme, il y aura lieu de bien augurer. Le second, plus endurci, veut plus de ménagement, je crois, de peur qu’il ne vienne à désespérer de lui-même ; et jamais instants ne furent plus propices que ces intervalles de raison où il a l’air d’un homme guéri. Ces intermittences en ont imposé à d’autres ; moi je n’en suis pas dupe : je m’attends au retour de la fièvre avec redoublements, car je sais qu’elle sommeille et qu’elle n’a pas fui. Je donnerai quelques jours à son traitement, j’essayerai si l’on peut ou non faire quelque chose.

Toi, continue à te montrer homme de décision et réduis tes bagages. De toutes ces choses qui forment notre avoir nulle n’est indispensable. Retournons aux lois de la nature : la vraie richesse est sous notre main. Ce qu’il faut à l’homme ne coûte rien ou presque rien. Du pain, de l’eau, voilà ce qu’exige la nature ; nul n’est pauvre pour ces deux choses, « et qui borne là ses désirs peut disputer de félicité avec Jupiter lui-même, » comme dit Épicure dont tu peux lire la recommandation ci-incluse : « Agis en tout comme si Épicure te regardait. » Il est utile sans doute de s’être imposé un surveillant, d’avoir un modèle à contempler, qui intervienne et se fasse sentir dans toutes tes pensées. Il est bien plus admirable encore de vivre comme en la présence continuelle et sous les yeux de quelque homme de bien ; mais, selon moi, c’est assez déjà d’agir en tout ce que l’on fait comme sous les yeux d’un témoin quelconque. La solitude encourage à tout ce qui est mal. Quand tu auras fait assez de progrès pour te pouvoir révérer toi-même, libre à toi de congédier ton directeur : jusque-là il te faut quelque autorité qui te maintienne21. Que ce soit ou Caton, ou Scipion, ou Lælius, ou tout autre dont la présence au milieu des gens les plus perdus de vices couperait court aux désordres ; mais travaille à former en toi l’homme en face duquel tu n’oserais mal faire. Quand tu en seras là, quand tu commenceras à être toi-même en quelque honneur auprès de toi, je t’accorderai peu à peu comme droit ce dont Épicure a fait un conseil : « Sois plus que jamais seul avec toi-même, quand tu seras forcé d’être avec la foule22. »

Il faut te faire autre que le grand nombre. Jusqu’à ce que tu puisses sans risque te recueillir ainsi, regarde tous ces hommes : pas un qui ne gagne plus à être avec autrui qu’avec soi. « Sois plus que jamais seul avec toi-même quand tu seras forcé d’être avec la foule ; » oui, si tu es homme de bien, si tu es calme, tempérant : sinon, cherche dans la foule un asile contre toi-même. Seul, tu es trop près d’un méchant[1].


LETTRE XXV.

21. « Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement à vous y recevoir : ce seroit folie de vous fier à vous-mesme, si vous ne sçavez vous gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en compaignie. » (Montaigne, I, XXXIX.)

22 Scipion l’Africain aimait à répéter qu’il ne faisait jamais mieux que lorsqu’il ne faisait rien, et qu’il n’était jamais moins seul que dans la solitude. » (Cic., Republ., I, XVII.) Magna civitas, magna solitudo. (Bacon, de Amicit.) « Je me mêlais à la foule, vaste désert d’hommes. » (Chateaubr., René.)

  1. Voy. Lettre X.