Lettres à Lucilius/Lettre 29

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 69-71).
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LETTRE XXIX.

Des avis indiscrets. — Que le sage plaise à lui-même, non à la foule.

Tu me questionnes sur notre ami Marcellinus et tu veux savoir ce qu’il fait. Rarement il vient nous voir, et rien ne l’en empêche que la crainte d’entendre la vérité. De ce côté-là il est en sûreté : car la vérité ne doit se dire qu’à ceux qui veulent l’entendre. Aussi Diogène, et avec lui les autres cyniques qui usaient indistinctement de leur franc parler et faisaient des remontrances à tout venant, nous laissent en doute s’ils eurent raison d’agir ainsi. Que penser d’un homme qui réprimanderait un sourd, un muet de naissance ou par maladie ? « Pourquoi, dis-tu, être avare de paroles ? Elles ne coûtent rien. Je ne puis savoir si je rends service à l’homme que j’avertis : mais je sais que je rendrai service à quelqu’un, si j’en avertis plusieurs. Semons à pleine main : il ne se peut faire qu’on ne réussisse quelquefois quand on multiplie les essais. » Voilà, Lucilius, ce qu’à mon sens une âme élevée ne doit pas faire : elle énerverait son crédit et n’aurait plus assez d’influence sur ceux qu’en se prodiguant moins elle pourrait corriger. Ce n’est pas de temps à autre qu’un archer doit frapper le but, mais de temps à autre il le peut manquer. Il n’y a point d’art quand c’est le hasard qui amène le succès. La sagesse est un art : elle doit tendre au certain, choisir les âmes capables de progrès, quitter celles dont elle désespère, mais ne les pas quitter trop vite, et lors même qu’elle perd l’espérance, tenter les suprêmes remèdes. Marcellinus, pour moi, n’est pas encore désespéré. On peut le sauver encore, à condition qu’on lui tende promptement la main. On risque, il est vrai, si on la lui tend, de se voir entraîné : car il y a dans cet homme une grande vigueur d’esprit, mais avec tendance vers le mal. Néanmoins je courrai ce risque : j’oserai lui dévoiler ses plaies. Il fera comme toujours, il s’armera de ces plaisanteries qui feraient rire l’affliction même ; il se moquera de lui d’abord, puis de nous : tout ce que j’ai à lui dire il le dira d’avance. Il fouillera dans nos écoles et objectera aux philosophes leurs salaires, leurs maîtresses, leur bonne chère, me montrera l’un en commerce adultère, l’autre à la taverne, un autre à la cour29. Il me montrera le jovial philosophe Ariston[1] dissertant en litière (car il s’était réservé ce moment pour produire sa doctrine), Ariston, sur la secte duquel on interrogeait Scaurus qui répondit : « À coup sûr il n’est pas péripatéticien[2]. » Et Julius Græcinus, homme de mérite, sollicité de faire connaître son sentiment sur ce même philosophe : « Je ne sais qu’en dire, car j’ignore ce qu’il sait faire à pied ; » comme s’il s’agissait d’un gladiateur qui combat sur un char. Puis il me jettera à la tête ces charlatans qui, pour l’honneur de la philosophie, eussent mieux fait de la laisser là que d’en trafiquer. N’importe : je suis résolu à essuyer ses brocards. Qu’il me fasse rire : peut-être le ferai-je pleurer ; ou, s’il persévère dans son rire, je me réjouirai, autant qu’on peut le faire auprès d’un malade, qu’il ait gagné une folie gaie. Mais cette gaieté-là ne tient guère ; observe bien : tu verras les mêmes hommes passer à très-peu d’intervalle de leurs accès de rire à des accès de rage. Je me suis proposé d’entreprendre Marcellinus et de lui faire voir qu’il valait beaucoup mieux, quand bien des gens l’estimaient moins. Si je n’extirpe point ses vices, j’arrêterai leurs progrès ; ils ne cesseront pas, mais auront leurs intermittences ; peut-être même cesseront-ils, si ces intermittences passent en habitude. Ce résultat n’est pas à dédaigner, car aux affections graves d’heureux moments de relâche tiennent lieu de santé. Tandis que je me prépare à cette cure, toi qui as force et intelligence, qui sais d’où et jusqu’où tu es parvenu, qui par là pressens à quelle hauteur tu dois monter encore, achève de régler tes mœurs, de relever ton courage, tiens bon contre les terreurs de la vie et ne considère pas le nombre de ceux qui t’inspirent la crainte. Ne serait-ce pas folie, dis-moi, de craindre la foule en un lieu où l’on ne passe qu’un à la fois ? De même il n’y a point accès en toi pour plus d’un meurtrier, bien que plusieurs te menacent. Ainsi la nature l’a réglé : un seul homme pourra t’arracher la vie, tout comme un seul te l’a donnée.

Si tu avais quelque discrétion, tu me ferais remise de mon dernier tribut : moi du moins je ne lésinerai pas sur un reliquat d’intérêt, et ce que je te dois le voici : « Jamais je n’ai voulu plaire au peuple ; ce que je sais n’est pas de son goût ; et ce qui serait de son goût, je ne le sais pas. » Qui a dit cela ? demandes-tu ; comme si tu ne connaissais plus qui je charge de payer pour moi ! C’est Épicure. Mais tous te crieront la même chose dans toutes les écoles ; péripatéticiens, académiciens, stoïciens, cyniques. Est-il un homme, si la vertu lui plaît, qui puisse plaire au peuple ? C’est par de méchantes voies que s’obtient sa faveur : il faut se rendre semblable à lui : il ne t’approuve pas, s’il ne se reconnaît en toi. Or le plus important de beaucoup est le jugement de ta conscience, non l’opinion d’autrui. On ne se concilie que par de honteux moyens l’amour de ceux qui ont perdu toute honte. Mais quel bien devras-tu à cette philosophie tant vantée, si préférable à tous les arts et à toutes les choses de la vie ? Tu lui devras d’aimer mieux plaire à toi-même qu’à la foule, de peser les suffrages, non de les compter, de vivre sans crainte devant les dieux comme devant les hommes, de vaincre tes maux ou d’y mettre fin. Oui, si j’entendais autour de toi les acclamations du vulgaire, si ton apparition provoquait les cris de joie, les battements de mains, l’accueil bruyant qu’on décerne à des pantomimes, si les enfants et les femmes chantaient tes louanges par la ville, pourrais-je n’avoir pas pitié de toi, quand je sais quelle voie mène à cette popularité30 ?


LETTRE XXIX.

29. « Je ne scay quels livres, disait la courtisane Laïs, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là battent aussi souvent à ma porte qu’aucuns autres. » (Montaigne, III, IX.)

30. « Malheur à vous quand les hommes vous loueront ! » (Saint Luc, VI, XXVI.)

  1. Contemporain de Sénèque. Ne pas le confondre avec Ariston de Chio, disciple de Zénon.
  2. Ou promeneur à pied, surnom des disciples d'Aristote qui donnait ses leçons en se promenant