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Lettres à Lucilius/Lettre 43

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 96).
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LETTRE XLIII.

Vivre comme si l’on était sous les yeux de tous. – La conscience.


Tu me demandes comment cela est venu jusqu’à moi ; qui m’a pu dire ta pensée que tu n’avais dite à personne ? « Celle qui sait tant de choses : la renommée. » Quoi ! diras-tu, suis-je assez important pour mettre la renommée en émoi ? – Ne te mesure pas sur l’endroit où je suis, mais sur celui que tu habites. Qui domine ses voisins est grand où il domine. La grandeur n’est pas absolue : elle gagne ou perd par comparaison. Tel navire, grand sur un fleuve, est fort petit en mer ; le même gouvernail, trop fort pour tel navire, est exigu pour tel autre. Toi aujourd’hui, tu as beau te rapetisser, tu es grand dans ta province : tes actions, tes repas, ton sommeil, on épie, on sait tout. Tu n’en dois que mieux t’observer dans ta conduite. Mais ne t’estime heureux que le jour où tu pourrais vivre sous les yeux du public, où tes murailles te défendraient sans te cacher, ces murailles que presque tous nous croyons faites moins pour abriter nos personnes que pour couvrir nos turpitudes. Je vais dire une chose qui peut te faire juger de nos mœurs : à peine trouverais-tu un homme qui voulût vivre portes ouvertes. C’est la conscience plutôt que l’orgueil qui se retranche derrière un portier. Nous vivons de telle sorte que c’est nous prendre en faute que de nous voir à l’improviste. Mais que sert de chercher les ténèbres, de fuir les yeux et les oreilles d’autrui ? Une bonne conscience défierait un public ; une mauvaise emporte jusque dans la solitude ses angoisses et ses alarmes. Si tes actions sont honnêtes, qu’elles soient sues de tous ; déshonorantes, qu’importe que nul ne les connaisse ? tu les connais, toi. Que je te plains, si tu ne tiens pas compte de ce témoin-là !