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Lettres à Lucilius/Lettre 49

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 108-111).
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LETTRE XLIX.

La vie est courte. Ne point la dépenser en futilités sophistiques.

Il y a, sans doute, cher Lucilius, de l’indifférence et de la tiédeur à ne se souvenir d’un ami que si les lieux nous le rappellent ; toujours est-il que les endroits qu’il fréquentait réveillent parfois le regret assoupi dans notre âme ; c’est plus qu’un sentiment éteint qui ressuscite, c’est une plaie fermée qui se rouvre, ainsi notre deuil, bien qu’adouci par le temps, se renouvelle à l’aspect du serviteur aimé, du vêtement, de la demeure de ceux que nous pleurons. Voici la Campanie, voici surtout Naples en vue de tes chers Pompéi : tu ne croirais pas comme tout cela ravive les regrets de ton absence. Tu es tout entier sous mes yeux ; je m’arrache une seconde fois de tes bras ; je te vois dévorant tes larmes et résistant mal à tes émotions qui se font jour malgré tes efforts pour les comprimer. Il me semble que c’est hier que je t’ai perdu.

Eh ! tout n’est-il pas d’hier, à juger par le souvenir ? Hier, j’assistais enfant aux leçons du philosophe Sotion ; hier je débutais au barreau ; hier j’étais las de plaider ; hier déjà je ne le pouvais plus. Incalculable vitesse du temps, plus manifeste alors qu’on regarde en arrière ! Ceux qu’absorbe l’heure présente ne le sentent point, tant il fuit précipitamment et passe sans appuyer ! D’où vient, dis-tu, ce phénomène ? C’est que tout le temps écoulé se resserre dans un même espace, est vu du même coup d’œil, en un seul amas qui tombe dans un gouffre sans fond. Et d’ailleurs, peut-il y avoir de longs intervalles dans une chose dont le tout est si court ? Ce n’est qu’un point que notre vie, c’est moins encore, et cette chose si minime, la nature l’a divisée comme si c’était un espace. Elle en a fait la première, puis la seconde enfance, puis l’âge adulte, puis cette sorte de déclivité qui mène à la vieillesse, puis la vieillesse même. Quel petit cercle pour tant de degrés ! Naguère je te reconduisais ; et ce naguère pourtant est dans notre vie une bonne part, toute restreinte qu’elle doive nous paraître un jour, songeons-y. Jusqu’ici le temps ne me semblait pas si rapide ; maintenant son incroyable vélocité me frappe, soit que je sente l’approche des lignes fatales19, soit que je commence à réfléchir sur mes pertes et à les compter.

C’est là ce qui accroît surtout mon indignation, lorsque je vois des hommes à qui ce temps ne peut suffire, même pour l’essentiel, quand ils le ménageraient avec le plus grand soin, le dépenser presque tout en superflu. Cicéron dit que, sa vie fût-elle doublée, il n’aurait pas le temps de lire les lyriques. Je fais le même cas des dialecticiens, dont la sottise est moins divertissante. Les premiers font profession de dire des riens ; les seconds croient dire quelque chose. Je ne nie pas qu’on ne doive leur donner un coup d’œil, mais rien qu’un coup d’œil, et les saluer en passant à cette seule fin de ne pas être dupe, de ne pas croire qu’il y ait chez eux quelque rare et précieux secret. Pourquoi te mettre à la torture et sécher sur un problème qu’il est plus piquant de dédaigner que de résoudre ? C’est en pleine sécurité et quand on voyage bien à l’aise qu’on va ramassant de menus objets ; mais quand on a l’ennemi à dos, quand vient l’ordre de lever le camp, la nécessité fait jeter tout ce que les loisirs de la trêve avaient permis de recueillir. Ai-je le temps d’épier des paroles à double entente, pour y exercer ma sagacité ?

Vois nos peuples ligués, nos portes, nos remparts,
Tant de bras aiguisant des glaives et des dards[1].

Une âme forte, voilà ce qu’il me faut, et qu’un tel fracas de guerre m’assiège sans m’étourdir. Chacun devrait me juger hors de sens, si tandis que femmes et vieillards apporteraient tous des pierres pour fortifier les retranchements, quand la jeunesse en armes n’attendrait pour faire une sortie ou ne demanderait qu’un signal, quand les traits ennemis s’enfonceraient dans les portes, et que le sol même tremblerait par l’effet des mines et des percées souterraines, si alors, assis les bras croisés, je posais des questions comme celle-ci : Vous avez ce que vous n’avez pas perdu ; or vous n’avez pas perdu de cornes, donc vous avez des cornes ; et autres combinaisons de ce genre, raffinements d’hallucinés. Eh bien, maintenant même, à bon droit tu m’estimerais fou si je dépensais ma peine à de pareilles choses : j’ai aussi un siège à soutenir ! À la guerre, le péril me viendrait du dehors : un mur me séparerait de l’ennemi ; ici c’est en moi qu’est l’ennemi mortel. Le temps me manque pour ces fadaises, j’ai sur les bras une immense affaire. Comment m’y prendre ? La mort est sur mes pas, la vie m’échappe : dans ce double embarras donnez-moi quelque expédient ; faites que je ne fuie point la mort et que je ne laisse point fuir la vie. Enhardissez-moi contre les obstacles, que je me résigne à l’inévitable : ce temps si étroit, venez me l’élargir, montrez que ce n’est pas la longueur mais l’emploi de la vie qui la fait heureuse ; qu’il peut arriver, qu’il arrive bien souvent que tel qui a vécu longtemps a très-peu vécu. Dites-moi, quand je vais dormir : « Tu peux ne plus te réveiller, » et quand je me réveille : « Tu peux ne plus dormir20 ; » quand je sors : « Tu peux ne plus rentrer ; » et quand je rentre : « Tu peux ne plus sortir. » Non, ce n’est point le navigateur seulement que deux doigts séparent de la mort, c’est pour tous que l’intervalle est également mince. Sans se montrer partout d’aussi près, partout la mort est aussi proche. Dissipez ces ténèbres, et vous me transmettrez mieux des leçons auxquelles je serai préparé. La nature nous a créés capables d’apprendre : nous tenons d’elle une raison imparfaite, mais perfectible. Parlons ensemble de la justice, de la piété, de la frugalité, de la chasteté qui tout à la fois s’abstient d’attaquer et sait se défendre. Ne me menez point par des détours ; j’arriverai plus aisément où tendent mes efforts. La vérité, dit certain tragique, est simple en ses discours : aussi ne la faut il point compliquer ; rien ne sied moins que ces insidieuses finesses à une âme qui se porte au grand.


LETTRE XLIX.

19. Admoveri lineas. Allusion, selon tous les commentateurs, aux courses du stade où une ligne tracée sur le sol marquait la limite d’arrivée. Mors ultima linea rerum. (Horace.) Mais le pluriel lineas me fait croire qu’il s’agit ici de l’enceinte de cordons garnis de plumes flottantes et bigarrées, nommés épouvantails, qui repoussaient les bêtes fauves dans l’enceinte où on les traquait.

 Aussitôt que le jour te luit,
Doute si jusques à la nuit
Ta vie étendra sa durée ;
Et la nuit reçois le sommeil
Sans la croire plus assurée
D’atteindre au retour du soleil.

(Corneille., Imit. de J.C, I, XXIII.)

  1. Énéid. VIII. 385