Lettres à Lucilius/Lettre 61

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 143-144).
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LETTRE LXI.

Se corriger, se soumettre à la nécessité.

Cessons de vouloir ce que nous voulûmes jadis. Pour moi, je tâche sur mes vieux ans qu’on ne m’accuse pas de vouloir les mêmes choses que dans mon jeune âge. Voilà où tendent uniquement et mes jours et mes nuits ; voilà mon œuvre, ma préoccupation : mettre fin à mes vieilles erreurs. Je travaille à ce que chaque jour soit pour moi toute une vie. Et vraiment je le saisis au vol, non comme si c’était le dernier, mais dans la pensée qu’il peut l’être. L’esprit dans lequel je t’écris cette lettre est celui d’un homme que la mort peut appeler à l’instant même où il t’écrit. Prêt à partir, je jouis mieux de la vie, vu que son plus ou moins de durée ne m’est d’aucun prix. Avant d’être vieux j’ai songé à bien vivre, et dans ma vieillesse à bien mourir ; or bien mourir, c’est mourir sans regret. Prends garde de jamais rien faire malgré toi. Tout ce qui doit être, doit être une nécessité pour qui résiste : pour qui consent, la nécessité n’est pas. Oui assurément : se soumettre de bonne grâce au commandement, c’est échapper à ce que la servitude a de plus amer, qui est de faire ce qu’on ne voudrait point. Ce n’est pas d’exécuter un ordre qu’on est malheureux, c’est de l’exécuter à contre-cœur. Disposons donc notre âme à vouloir tout ce que le sort exigera, et surtout envisageons sans chagrin la fin de notre être. Il faut faire ses préparatifs pour la mort avant de les faire pour la vie. La vie est assez riche de ressources ; mais nous sommes trop avides de les multiplier ; quelque chose nous semble manquer, et nous le semblera toujours. Quant à vivre assez, les ans ni les jours n’y font rien ; ce qui fait tout ici c'est l'âme. J'ai vécu, cher Lucilius, autant qu'il me fallait: j'attends la mort rassasié de jours.