Lettres à Lucilius/Lettre 67

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 165-168).
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LETTRE LXVII.

Que tout ce qui est bien est désirable. – Patience dans les tourments.

Pour commencer par un propos banal, je te dirai que le printemps vient de s’ouvrir ; mais en s’approchant de l’été, lorsqu’il nous devait de la chaleur, il s’est refroidi, et l’on ne s’y fie point encore ; car souvent il nous rejette dans l’hiver. Veux-tu savoir combien jusqu’ici il a été peu sûr ? Je n’affronte pas encore l’eau toute froide : mais j’en tempère la crudité. « C’est, diras-tu, ne supporter ni chaud ni froid. » Cela est vrai, cher Lucilius : j’ai déjà bien assez des glaces de l’âge, moi qui au fort de l’été me sens à peine dégourdi, et qui en passe la plus grande partie sous mes couvertures. Je rends grâce à la vieillesse de m’avoir cloué dans mon lit. Et pourquoi ne la remercierais-je pas à ce titre ? Tout ce que je ne devais pas vouloir, j’ai cessé de le pouvoir. C’est avec mes livres que j’aime le plus à m’entretenir. Si parfois il me survient de tes lettres, je m’imagine être avec toi ; et l’illusion est telle qu’il me semble non que je t’écris, mais que ma voix répond à la tienne. Cherchons donc aussi ensemble, comme dans un entretien réel, la réponse à la question que tu me fais.

Toute espèce de bien est-elle désirable ? « Si c’est un bien, dis-tu, de subir la torture avec courage, d’être héros sur le bûcher, et patient dans la maladie, il s’ensuit que toutes ces souffrances sont désirables ; or je ne vois rien là qui soit digne de souhait. Jusqu’ici assurément je ne sache pas qu’on se soit acquitté d’un vœu pour avoir été battu de verges, torturé par la goutte, ou allongé par le chevalet. » Fais ici une distinction, Lucilius, et tu verras dans tout cela quelque chose de désirable. Je serais bien aise d’échapper aux tourments ; mais s’il faut les subir, mon vœu sera de m’y comporter intrépidement, en homme d’honneur et de courage. Je dois sans doute vouloir que la guerre n’arrive point ; mais, si elle arrive, mon vœu sera de supporter noblement les blessures, la faim, toutes les nécessités qu’apporte la guerre. Je ne suis pas assez fou pour souhaiter d’être malade ; mais, si je dois l’être, mon vœu sera de ne faire acte ni d’impatience ni de faiblesse. Ainsi ce qui est désirable, ce n’est point le mal, mais bien la vertu qui l’endure. Quelques-uns de nos stoïciens estiment que la fermeté dans les tourments n’est pas à désirer ni à repousser non plus, parce que l’objet de nos vœux doit être un bonheur sans mélange et sans trouble et inaccessible aux contrariétés. Tel n’est point mon avis, et pourquoi ? D’abord il ne peut se faire qu’une chose soit vraiment bonne et ne soit pas désirable ; ensuite, si la vertu est à désirer, et qu’il n’y ait nul bien sans elle, tout bien est, comme elle, désirable. Et puis, quand même la fermeté dans les tourments ne serait pas chose désirable, je demanderai encore si le courage ne l’est pas ? Car enfin le courage méprise et défie les dangers ; son plus beau rôle, son œuvre la plus admirable est de ne pas fuir devant la flamme, d’aller au-devant des blessures et, au besoin, loin d’esquiver le coup mortel, de le recevoir à poitrine ouverte. Si le courage est désirable, la fermeté dans les tourments l’est aussi : c’est en effet une partie du courage.

Distingue bien tout cela, je le répète, et rien ne fera plus équivoque pour toi. Ce qu’on doit désirer, ce n’est pas de souffrir, mais de souffrir courageusement. Voilà ce que je souhaite : le courage ; car voilà la vertu. « Mais qui formera jamais un pareil souhait ? » Il y a des vœux clairs et déterminés, ceux qui se font pour une chose spéciale ; il y en a d’implicites, quand un seul en embrasse plusieurs. Par exemple, je souhaite une vie honorable : cette vie honorable se compose d’actes variés ; elle comprend le tonneau de Régulus, la blessure qu’élargit Caton de sa propre main, l’exil de Rutilius, la coupe empoisonnée qui fit monter Socrate du cachot dans les cieux. Ainsi, en souhaitant une vie honorable, j’ai du même coup souhaité les épreuves sans lesquelles parfois elle est impossible.

    Ô trois et quatre fois heureux,
Vous tous qui, pour sauver les hauts remparts de Troie,
Sous les yeux paternels mourûtes avec joie[1]!

Souhaiter à quelqu’un un pareil sort n’est-ce pas avouer qu’il fut désirable ? Décius se dévoue pour la République ; et poussant son cheval, il court chercher la mort au milieu des ennemis. Son fils, après lui, émule du courage paternel, répète les solennelles paroles qui sont déjà pour lui un souvenir de famille, et s’élance au plus épais de la mêlée sans nul souci que de sauver Rome par sa mort du courroux céleste, et convaincu qu’un si beau trépas est digne de son ambition. Doutes-tu donc que ce ne soit une grand félicité de faire une fin mémorable, marquée par quelque œuvre généreuse ?

Dès qu’un homme souffre les tourments avec courage, il fait usage de toutes les vertus. Une seule peut-être est en évidence et frappe le plus les yeux : la patience : mais là est aussi le courage, dont la patience, la puissance de souffrir et la résignation ne sont que des rameaux : là est la prudence, sans laquelle il n’est point de conseil et qui détermine à supporter l’inévitable avec le plus de fermeté possible : là est la constance, que rien ne peut chasser de son poste, qu’aucune violence n’écarte et ne fait départir de ses résolutions : là se trouve réuni l’indivisible cortège des vertus. Tout acte honorable est le fait d’une seule vertu, mais sous l’inspiration commune des autres ; or ce qu’approuvent toutes les vertus, bien qu’une seule semble l’exécuter, est chose désirable.

Eh quoi ! ne verrais-tu de désirable que ce qui vient par les voies de la mollesse et de la volupté, que ce que l’homme salue par de joyeux festons à sa porte ? Il est des voluptés amères, il est des vœux héroïques, que fêtent non point une foule banale de complimenteurs, mais l’hommage d’une vénération religieuse. Ne penses-tu point, par exemple, que Régulus souhaita de retourner à Carthage ? Entre par la pensée dans cette âme si haute ; sépare-toi un moment du vulgaire et de ses préjugés ; vois, aussi grande que tu dois la voir, l’image de cette vertu si belle et si magnifique qui veut, au lieu d’encens et de guirlandes, les sueurs, le sang de ses fidèles. Considère M. Caton portant ses mains si pures sur ses entrailles sacrées et déchirant, élargissant ses plaies, iras-tu donc lui dire : « Que n’es-tu plus heureux ? Je le voudrais comme toi, je souffre de ton supplice ; plutôt que : « Je te félicite de ce que tu fais. » Ceci me rappelle notre Démétrius qui compare une vie toute tranquille et sans nulle agression de la Fortune à une mer morte. Ne rien avoir qui te réveille, qui te mette au défi, dont l’annonce ou le choc subit te force d’éprouver la fermeté de ton âme, mais croupir dans un repos exempt de toute secousse, ce n’est point tranquillité, c’est bonace. Attalus le stoïcien disait souvent : « J’aime mieux que la Fortune me tienne dans ses camps qu’à sa cour49. Je subis la torture mais avec courage, tout va bien ; je péris, mais avec courage, tout va bien. » Entends Épicure te dire : « Cela même est doux. » Pour moi, je n'appliquerai jamais l'épithète de molle à une doctrine si honnête et si austère. la flamme me dévore sans me vaincre. Et il ne serait pas désirable, je ne dis point qu'elle me dévore, mais qu'elle ne me vainque pas! Rien de plus noble, de plus beau que la vertu: tout est bon, tout est désirable dans ce qui s'opère par son commandement.


LETTRE LXVII.

49. Voir Lettre xcvi , in fine. « Le monde est plus dangereux lorsqu’il nous rit que lorsqu’il nous maltraite ; et les faveurs qui nous le rendent aimable sont plus à craindre que les rebuts qui nous forcent à le mépriser. » (Saint Augustin, Ép. cxliv.)

  1. Énéide, I, 93.