Lettres à Sixtine/Que ne pouvons-nous pas faire

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Jeudi, minuit, 8 septembre 87.


QUE ne pouvons-nous pas faire à nous deux ? Encore que nous ayons mille points communs, nous avons des dons différents qui se complètent, s’emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons pas rencontrés ; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer. Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec une moitié de voilure et, comme gouvernail, l’indifférence. À quoi bon aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien ? mais aurais-je atteint le Tout ? Tu m’as fait sentir d’inaccoutumées vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et voici qu’en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule, clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des jours, aucun pareil, où j’ai vécu la vie de sentiment la plus profonde, d’une intensité à briser toutes les cordes de l’instrument.

Je t’aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans la mienne ; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un rendez-vous, et je n’entendais rien, je ne me souvins que plus tard ; celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique ; ces lectures où plus de fluide m’entrait par les doigts au contact de ta main que par ta voix de syllabes dans les oreilles ; celui où tu te laissas aller, la sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient autour de mes épaules : tu m’aimais, tu devenais différente de voix, de regard, de geste, transfigurée ; et celui où toute abandonnée, tu me donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir encore, encore, vibrante entre mes bras !


Vendredi matin.

Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale, — ce tigre endormi, paraît-il, — que le reste. Je ne veux pas qu’elle reste en friche ni qu’il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie intellectuelle tout ce passage de ta lettre ; c’est le but que je voulais atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour moi de te voir ainsi décidée.

Avoir l’inespéré bonheur d’une femme aussi complète et n’en jouir qu’à moitié… ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne faire qu’un vraiment, d’intelligence, comme d’âme et de sensations.

Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l’expression de tes sentiments. Ils débordent tes phrases ; tu ne dis pas ce que tu sens, tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m’en donnes la vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l’ai trouvée dans un geste. Et je t’aime comme tu es, et je ne te veux pas différente ; j’ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton amour. Et tu m’aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes actes ne me l’ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous sont bons, pourvu qu’ils soient sincères. Ne prends pas même pour un regret ce que j’ai dit ; je t’aime trop pour vouloir que rien de toi soit changé.