Lettres à Sophie Volland/140

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Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, Garnier (XIXp. 351-352).


CXXXIX


La Haye, le 3 septembre 1774.
Mesdames et bonnes amies,

Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam ; il ne me reste ici de butin que ce qu’on enferme dans un sac de nuit pour un voyage de cinq à six jours.

Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible pour me retenir jusqu’à la fin du mois ; ils prétendent que je devrais attendre, à côté d’eux, la dernière résolution de la cour de Russie sur un projet dont l’impératrice même a fixé l’accomplissement dans le courant de ce mois ; mais il n’en sera rien ; l’édition de son ouvrage n’est pas encore achevée ; j’ai accordé dans ma tête une huitaine à l’imprimeur ; passé ce terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions de mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche sur pied ; il faut que je vous revoie tous. Qui m’aurait dit, lorsque je partis de Paris, qu’un voyage que j’imaginais de cinq à six mois serait presque trois fois plus long ? Je lui aurais bien répondu qu’il en aurait menti par sa gorge. Enfin, je vais regagner mes foyers pour ne les plus quitter de ma vie : le temps où l’on compte par année est passé, et celui où il faut compter par jour est venu ; moins on a de revenu, plus il importe d’en faire un bon emploi. J’ai peut-être encore une dizaine d’années au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les rhumatismes, et les restes de cette famille incommode en prendront deux ou trois ; tâchons d’économiser les sept autres pour le repos et les petits bonheurs qu’on peut se promettre au delà de la soixantaine. C’est mon projet dans lequel j’espère que vous voudrez bien me seconder. J’avais pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec l’âge ; il n’en est rien ; je ne sais si ma sensibilité ne s’est pas augmentée : tout me touche, tout m’affecte ; je serai le plus insigne pleurnicheur vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesdames et bonnes amies ; encore un petit moment et nous nous reverrons. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Madame de Blacy, on dit que, pendant mon absence, quelqu’un m’a coupé l’herbe sous le pied. Si vous êtes restée ce que vous étiez, vous auriez tout aussi bien fait de me garder. Si vous vous êtes départie de la rigidité de vos principes, je vous félicite de votre perversion et de votre inconstance. Comme je vais être baisé de Mme Bouchard si elle a conservé son goût pour l’histoire naturelle ! J’ai des marbres, et tant de baisers pour les marbres ; j’ai des métaux, et tant de baisers pour les métaux ; des minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment fera-t-elle pour acquitter toute la Sibérie ? Si chaque baiser doit avoir sa place, je lui conseille de se pourvoir d’amies qui s’y prêtent pour elle : mes baisers, comme vous pensez bien, seront les plus petits que je pourrai ; mais la Sibérie est bien grande. Vous auriez fait la même faute que moi, si vous m’aviez laissé oublier de M. et Mme Digeon. Dites encore un petit mot de moi à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il n’aura pas encore résigné sa charge de satellite du plaisir, la plus excentrique de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes sortes d’horizons. Adieu, mes bonnes amies ; adieu ; je reparaîtrai bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m’en éloigner.