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Lettres à Sophie Volland/92

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Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 171-177).


XCI


Ce 8 septembre 1765.


Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur ? le bonheur est-il fait pour ne venir jamais ? Encore deux ou trois mois de la vie que je mène, et je reste convaincu que les conditions de l’homme sont toutes également indifférentes, et je m’abandonne au torrent qui entraîne les choses, sans me soucier de la manière dont il disposera de moi. J’avais une fortune bornée ; la nécessité de la partager au temps où une fille nubile me demanderait sa dot, et l’impossibilité de ce partage sans aller chercher l’aisance en province, ou sans ressentir la disette à Paris, m’inquiétait, et semblait me condamner au travail jusque dans l’âge des infirmités et du repos. Un événement inattendu m’enrichit et ne me laisse aucun souci sur l’avenir. En ai-je été plus heureux ? Aucunement. Une chaîne ininterrompue de petites peines m’a conduit jusqu’au moment présent. Si je faisais l’histoire de ces peines, je sais bien qu’on en rirait : c’est le parti que je prends moi-même quelquefois ; mais qu’est-ce que cela fait ? Mes instants n’en ont pas été moins troublés, et je ne prévois pas que ceux qui suivront soient plus tranquilles… Mais je crois que ma digestion va mieux, puisqu’à mesure que j’écris, je perds l’envie de continuer sur ce ton triste et moraliste.

Don Diego est revenu. J’avais prédit que l’année du retrait et le délai de la jouissance ne le dégoûteraient point de l’acquisition ; ma prédiction s’est accomplie. Reste à savoir comment on s’y prendra pour ne point s’abîmer de dépense, si l’on ne veut pas se résoudre à vivre séparé de vous pendant deux ou trois ans. Je me trouve au milieu de ces délibérations-là, et je me tais. On ne parle que pour ouvrir un avis conforme aux intérêts de ceux qui me consultent, mais si contraire aux miens, que c’est presque à faire douter de l’attachement que j’ai pour vous.

Hier, aux Tuileries, M. Le Grand en fut tout à fait scandalisé. Je disais à la chère sœur qu’il fallait vivre quatre à cinq mois de l’année à Paris, et aller avec sa fille, son fils et un précepteur, s’établir les huit autres à la terre de madame sa mère. Le Grand, qui était à côté de moi, me tira à l’écart, et me dit : « Y pensez-vous ! si l’on suit le conseil que vous donnez, que deviendra-t-elle ? que deviendrez-vous ? — Il n’y a pas tant de générosité dans cet oubli d’elle et de moi, lui répondis-je, que vous y en supposez. La considération de son bonheur et du mien n’influera aucunement dans l’arrangement qu’on prendra ; notre liaison n’a de l’importance que pour nous ; nous nous connaîtrions bien mal en gens si nous allions nous imaginer qu’on pût la compter pour quelque chose dans une affaire d’argent et d’économie. La bienséance et le mérite d’évaluer juste le prix qu’on y met sont les seuls avantages à tirer de notre position, et ils me resteront. C’est peu de chose ; mais c’est encore moins que rien. Cela m’épargne des réflexions inutiles, et aux autres le petit embarras d’y répondre. » Je crois, mon amie, que je vois juste et que j’agis bien. Qu’en pensez-vous ?

Nous allâmes tous, hier lundi, dîner chez M. Gaschon. J’avais proposé de louer pour deux ans un appartement dans sa maison ; on y aurait des caves admirables pour cinq ou six mille bouteilles de vin qui jouent un grand rôle dans nos délibérations. Mme Le Gendre saisit cet avis avec la chaleur que vous lui connaissez ; mais don Diego ne manqua pas de lui objecter cette scrupuleuse bienséance qui l’avait détournée, il y a trois ou quatre mois, d’habiter, jeune et jolie, sous le même toit avec un garçon dont la réputation de sagesse n’est pas encore établie ; mais elle est si fatiguée d’incertitudes que l’inconvénient de les voir durer est le seul qu’elle connaisse. Elle répondit lestement au cher époux qui parut dans ce moment préférer sa femme à son vin : c’est qu’il a d’autres vues ; et elles ne sont pas si secrètes qu’on ne les devinât bien sans être un Œdipe : à force de converser avec un Sphinx, on se tire de ses énigmes.

Après dîner, Gaschon alla faire le pied de grue au bout du Pont-Royal, par un temps assez froid, pour saisir au passage un ambassadeur de Portugal qui s’intéresse à Mme Germain. Malade, impatient et frileux, il faut qu’il en soit encore aux petits soins avec cette femme. D’ailleurs il parle des friponneries du mari, comme la chère sœur des cheveux de son fils qui ne sont qu’un peu jaunes.

Mlle Boileau, elle et moi, nous fûmes attendre aux Tuileries Le Grand et don Diego qui étaient allés visiter la maison. Cette maison a bien changé depuis qu’elle est nôtre. Il y a huit jours qu’elle tombait en ruine, aujourd’hui il n’y a plus qu’un ou deux plafonds à relever ; et ces misérables réparations ne valent pas la peine d’attendre la fin d’un décret ; et la très-chère sœur, qui coucherait cent ans et plus encore avec son mari sans le connaître davantage, ne voit pas qu’on veut l’installer là, et la promener d’étage en étage, tandis qu’on maçonnera, ou l’envoyer en province, avec la belle confiance qu’elle aura en un clin d’œil un hôtel tout prêt à la recevoir.

Vous vous êtes sauvée de Paris pour ne plus entendre parler maison, et je n’ai pas cessé de vous en ennuyer. Prenez patience ; don Diego part jeudi ; la chère sœur dans le courant de la semaine suivante ; je resterai seul, et vous n’entendrez plus parler de rien ; mais j’oubliais qu’elle allait vous trouver, et que les maisons la suivraient encore où vous êtes.

Je ne l’ai point vue aujourd’hui. Elle aura été abandonnée toute la journée à M… qu’elle prétend avoir renvoyé bien loin.

Je m’étais laissé entraîner, il y a cinq ou six jours, chez les Van Loo que je trouvai tous de bonnes gens. J’y dînai comme en famille, avec un Anglais, premier peintre du roi d’Angleterre, sa femme et sa fille. Cet Anglais s’appelle M. de Ramsay ; c’est lui dont il est parlé dans certains papiers de Voltaire sur les Calas, où l’on rappelle l’histoire d’une jeune fille dont la fourberie exposa sept ou huit honnêtes gens à périr ignominieusement, et qui auraient eu le sort le plus malheureux si ce M. de Ramsay n’avait ouvert les yeux à la justice. On dit qu’il peint mal, mais il raisonne très-bien[1].

On fit, après dîner, la partie pour aujourd’hui d’aller voir le cabinet du Jardin du Roi ; je me chargeai de le faire ouvrir pour la compagnie, lorsqu’il serait fermé pour le public.

J’oubliais de vous dire que l’arrivée de Mme Vernet et de Mme Blondel chez Van Loo me mit en fuite de très-bonne heure.

Nous avons tous dîné aujourd’hui chez La Tour. Sur le soir nous avons été promener au jardin de l’Infante[2], où je n’ai pu esquiver Mme Blondel. Nous avons renoué connaissance ; nous sommes tout au mieux ; mais nous ne nous reverrons plus ; nous sommes dans l’usage de mettre six ou sept ans d’intervalle entre nos rencontres.

J’ai été sur le soir chez la chère sœur ; elle était allée au Palais-Royal, où je ne me suis pas mis en peine de la chercher, parce que ce n’est pas la servir peut-être comme elle paraît le désirer que de s’interposer sans cesse dans ses tête-à-tête ; et puis, ma foi, si elle en est autant excédée qu’elle dit, qu’elle s’en défasse au lieu d’appeler sans cesse à son secours. Elle tient avec cet homme-là une conduite politique que je ne saurais approuver. C’est de l’intérêt qu’elle y met, et lui est autorisé à croire que c’est du goût ; aussi cela va-t-il passablement tant qu’ils ne s’expliquent pas.

À propos vous allez rire sûrement d’une observation que j’ai faite : c’est qu’il a découvert enfin qu’il ennuyait, et qu’il se prépare chez lui à être amusant. Il vient muni d’historiettes, de faits, de contes, de fatras bizarres de toutes couleurs, qu’il place comme il peut ; mais comme j’ai une allure hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs, il est rare que l’homme ne remporte une partie de sa provision.

Si vous voyiez le ton magistral que l’Académie lui a donné ! Mais à propos d’Académie, les Quarante sont dans la boue. Le roi a renvoyé à l’Académie des sciences la pension vacante par la mort de Clairaut, due à d’Alembert, qui n’est pas riche, et contestée à celui-ci par Vaucanson, qui a quarante mille livres de rente. D’Alembert a eu pour lui toutes les voix ; il n’est resté à son concurrent que l’indignation publique ; juste récompense de son avidité et de sa sordide avarice.

La partie du Jardin du Roi n’a pas pu se faire aujourd’hui ; elle a été remise à demain matin par M. Daubenton. Cela me fait perdre des journées que je dois à mon amie.

Ah ! mon amie, la terrible corvée que ce salon ! La Rue, à qui j’ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert fort bien, mais il faut que l’éducation de ce jeune homme ait été bien négligée ; il écrit aussi mal qu’une blanchisseuse ou qu’un évêque ; mais qu’est-ce que cela me fait ? Ses remarques sont bonnes et je parviens à les déchiffrer[3].

Commencez-vous à vous remettre un peu des fêtes de Reims ? L’inauguration, le dîner, le concert, le spectacle, le feu d’artifice, le souper, le bal, la promenade que j’oubliais, il y en a là bien plus qu’il n’en faut pour mettre sur les dents une créature plus robuste que vous.

Vous avez rendu le repos à la chère sœur, et vous avez bien fait. Vous lui devez bien de l’amitié, car elle vous aime beaucoup ; je suis tout à fait content de la manière dont vous acquittez cette dette. Je rêve quelquefois que si je mourais et qu’elle vous restât, la vie pourrait encore avoir toute sa douceur pour vous. J’en suis plus tranquille sur les événements : c’est une consolation qui m’est assurée dans la maladie. Je hâte son départ tant que je puis ; si cette meilleure partie de vous-même ne vous est pas encore rendue, ce n’est ni sa faute ni la mienne. Vos lettres lui font un plaisir infini. J’en allonge la lecture des miennes. Écrivez-lui souvent, écrivez-lui fort au long. Je regretterai le moins que je pourrai tous les instants que vous me volerez pour elle. C’est en sa faveur seulement que je vous pardonnerai de prendre sur votre sommeil.

J’ai reçu votre numéro 18, mais le numéro 17, où est-il ? qu’est-il devenu ? La lettre de Châlons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée ?

Je n’ai rien encore fini avec mes libraires. Je n’ai ni l’argent qu’ils me doivent, ni compte arrêté. Cela me ferait sauter aux nues, sans un petit souci d’âme qui est venu tout à propos faire distraction aux choses d’intérêt. C’est une belle et bonne chose que de n’avoir qu’un petit coin sensible ; il est très-douloureux d’être blessé là, ne fût-ce que d’une égratignure d’épingle ; mais en revanche aussi, tout le reste est invulnérable.

L’argent de l’impératrice, auquel vous avez eu la bonté de penser, est placé en quatre billets de fermiers généraux, dont la date est du 1er du mois d’août, ce qui me fait perdre deux mois d’intérêt : c’est ainsi qu’il l’a plu à Dieu et au doux et poli M. de Saint-Marc.

Adieu, chère et tendre amie ; portez-vous bien, dormez bien, et quand vous serez bien reposée, écrivez à la chère sœur, écrivez-moi. Jouissez de tout ce que le séjour d’Isle peut vous offrir d’agréable, jusqu’au moment où la chère sœur ira vous rejoindre et vous restituer la plus douce partie du bonheur qui vous manque. Si je puis, j’irai sous quinzaine faire variété et m’interposer entre elle et vous : c’est mon rôle ici ; ce sera encore mon rôle là-bas, et il ne me déplaira plus. Mille tendres respects à madame votre mère et à madame votre sœur. Si Mlle Mélanie m’avait oublié ! eh bien ! eh bien ! je me souviendrais encore d’elle.

C’est la vingtième, je crois. Je répondrai jeudi à votre vingt-deuxième.



  1. Allan Ramsay (1713-1784), peintre de portraits officiels qu’il exécutait hâtivement et avec le concours de plusieurs artistes, a été en correspondance avec Voltaire et Rousseau. Thoré le définit ainsi : « Homme très-distingué, peintre insignifiant. »
  2. Au Louvre, le long du quai.
  3. Il s’agit sans doute du sculpteur, ami de la famille Le Gendre.