Lettres à Sophie Volland/94

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Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 182-188).


XCIII


6 octobre 1765.


Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l’Angleterre, et je n’ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu’en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu’à dix-huit cent mille livres de rente ; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l’État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas ; des commerçants d’une opulence exorbitante ; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal ; mais il est autant et plus maître de tout qu’aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n’y a point d’éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s’enivrent une partie du jour, dont ils emploient l’autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L’or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d’œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et fait tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l’usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d’allées tortueuses et étroites ; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique ; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un grand espace de cyprès ; il a dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit : Diis Manibus : Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l’appelle l’Élysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c’est leur manière d’être dans ces édifices immenses et somptueux qu’ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s’y promènent autour d’un orchestre construit au milieu, et où l’on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d’Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés ; en revanche le peuple n’est pas plus serré dans les rues qu’à Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c’est que Londres est bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un souterrain à la pointe d’une île arrosée par la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des colonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. « Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l’homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent. »

L’Anglais est joueur ; il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie ; rien n’est plus commun que d’y trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l’étude, même à la bienfaisance. L’ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu’ils ne préfèrent de prendre le bout d’un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège exclusif : c’est là qu’elles vont se noyer. Écoutez un fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse, affable, instruit, opulent et honoré ; cet homme lui paraît selon son cœur ; l’amitié la plus étroite se lie entre eux ; ils vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France ; son soin le plus empressé, c’est de remercier cet Anglais de l’accueil qu’il en a reçu et de lui renouveler les sentiments d’attachement et d’estime qu’il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu’on lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme s’était brûlé la cervelle d’un coup de pistolet. Mais ce qu’il y a de singulier, c’est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les quitte pas ; et qu’un Anglais qui voyage n’est souvent qu’un homme qui sort de son pays pour s’aller tuer ailleurs. N’en voilà-t-il pas un qui vient tout à l’heure de se jeter dans la Seine ? On l’a péché vivant ; on l’a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu que l’ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu’on n’en fît justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu’aucune négociation politique ne l’avait autant intrigué que cette affaire, et qu’il avait été obligé d’aller vingt fois chez le premier président avant que d’avoir pu lui faire entendre qu’il n’y avait dans aucun des traités de la France et de l’Angleterre aucun article qui stipulât défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d’être pendu ; et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour s’être ou ne s’être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules.

Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs missionnaires s’en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces missionnaires : « Mon frère, regarde ma tête ; mes cheveux sont tout gris ; en bonne foi crois-tu qu’on fasse croire toutes ces sottises-là à un homme de mon âge ? Mais j’ai trois enfants. Ne t’adresse pas à l’aîné, tu le ferais rire ; empare-toi du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras. » Un autre missionnaire prêchait à d’autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander aux missionnaires qu’est-ce qu’il y avait à gagner à cela. Le missionnaire dit au truchement : « Répondez-leur qu’ils seront les serviteurs de Dieu. — Non pas, s’il vous plaît, répliqua le truchement au missionnaire ; ils ne veulent être les serviteurs de personne. — Eh bien ! dit le missionnaire, dites-leur qu’ils seront les enfants de Dieu. — Bon pour cela », reprit le truchement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages.

Puisque j’en suis sur ce chapitre, encore un fait que je tiens de M. Hume, et qui vous apprendra ce qu’il faut penser de ces prétendues conversions cannibales ou huronnes. Un ministre croyait avoir fait un petit chef-d’œuvre en ce genre : il eut la vanité de montrer son prosélyte ; il l’amena donc à Londres. On interroge le petit Huron ; il répond à merveille. On le conduit à la chapelle ; on l’admet à la cène, ou communion qui, comme vous savez, se fait sous les deux espèces ; après la cène, le ministre lui dit : « Eh bien ! mon fils, ne vous sentez-vous pas plus animé de l’amour de Dieu ? La grâce du sacrement n’opère-t-elle pas en vous ? Votre âme n’est-elle pas échauffée ? — Oui, répondit le petit Huron, le vin fait fort bien ; mais si l’on m’avait donné de l’eau-de-vie, je crois qu’elle aurait encore mieux fait. » La religion chrétienne est presque éteinte dans toute l’Angleterre. Les déistes y sont sans nombre ; il n’y a presque point d’athées ; ceux qui le sont s’en cachent. Un athée et un scélérat sont presque des noms synonymes pour eux. La première fois que M. Hume se trouva à la table de M de ....., il était assis à côté de lui. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais s’avisa de dire à M. de ..... qu’il ne croyait pas aux athées, qu’il n’en avait jamais vu. M. de ..... lui dit : « Comptez combien nous sommes ici. » — Nous étions dix-huit. M. de ..... ajouta : « Il n’est pas malheureux de pouvoir vous en compter quinze du premier coup : les trois autres ne savent qu’en penser[1]. »

Un peuple qui croit que c’est la croyance d’un Dieu et non pas les bonnes lois qui font les honnêtes gens ne me paraît guère avancé. Je traite l’existence de Dieu, relativement à un peuple, comme le mariage. L’un est un état, l’autre une notion excellente pour trois ou quatre têtes bien faites, mais funeste pour la généralité. Le vœu du mariage indissoluble fait et doit faire presque autant de malheureux que d’époux. La croyance d’un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l’on admet un Dieu, il y a un culte ; partout où il y a un culte, l’ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. Belle compensation ! Tel a été, tel est, tel sera dans tous les temps et chez tous les peuples l’effet d’une doctrine sur laquelle il est impossible de s’accorder et à laquelle on attachera plus d’importance qu’à sa propre vie. Un Anglais s’avisa de publier un ouvrage contre l’immortalité de l’âme ; on lui fit dans les papiers publics une réponse bien cruelle. C’était un remerciement conçu en ces termes : « Nous tous b......, catins, maq......, voleurs de grands chemins, assassins, traitants, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remerciements à l’auteur du Traité contre l’immortalité de l’âme, de nous avoir appris que, si nous étions assez adroits pour échapper aux châtiments dans ce monde-ci, nous n’en avons point à redouter dans l’autre. »

Mais en voilà bien assez sur nos Anglais ; ma fantaisie est à présent de vous dire un mot des Espagnols. Je le tiens du baron de Gleichen, qui a été ambassadeur de Danemark à Madrid, et qui est à présent ambassadeur de Danemark en France. Nous fîmes, il y a quelque temps, chez lui un de ces dîners élégants dont je vous ai parlé quelquefois. Après ce dîner élégant pour le service, délicat pour les mets, charmant pour les propos, nous eûmes la musique la plus agréable ; après la musique la lecture des trois premiers chants d’un poëme dans le goût de l’Arioste ; après la lecture, de la musique encore, puis de la conversation et de la promenade. À propos de la littérature espagnole, pour nous en donner une idée, le baron nous fit l’analyse d’une de leurs meilleures comédies saintes qu’il avait vu représenter. Le théâtre montrait un temple, une exposition du Saint-Sacrement et tout un peuple en prière. La décoration changeait, et le théâtre montrait une foire avec des boutiques parmi lesquelles il y en avait trois dont une était la boutique de la Mort, la seconde la boutique du Péché, et entre ces deux dernières, la troisième, la boutique de Jésus-Christ. Chacun avait son enseigne ; chacun appelait les chalands ; le Péché n’en manquait pas, ni la Mort non plus ; mais le pauvre marchand Jésus se morfondait dans la sienne ; las de ne pas étrenner, l’humeur le prenait, la décoration changeait, et on le voyait armé d’un fouet avec la vierge Marie armée d’un autre fouet, tançant et chassant devant eux la Mort, le Péché et tous leurs chalands.

Le nonce actuel du pape s’imagina que ces sortes de pièces avilissaient la religion, et il en demanda la suppression au ministre public. Pour toute réponse, on le renvoya au parterre du théâtre, à la première représentation de la pièce dont je viens de vous parler. En effet, ajoutait le baron de Gleichen, les discours des peuples prosternés devant le Saint-Sacrement étaient du plus grand pathétique et de la plus haute éloquence ; et les auditeurs fondant en larmes, pénétrés de repentir, se frappaient la poitrine à grands coups de poing : c’est que ce qui vous fait rire aujourd’hui a fait pleurer autrefois ; et que ce qui fait pleurer l’Espagnol aujourd’hui, le fera rire un jour.

Qui est-ce qui croira que..... que tout cela est la lettre d’un amant tendre et passionné à une femme qu’il aime ? Personne. La chose n’en est cependant pas moins vraie.

Je vous croyais quitte de l’Angleterre et des Anglais, Je vous y ramène pourtant pour vous montrer combien un voyageur et un voyageur se ressemblent peu. Helvétius est revenu de Londres fou à lier des Anglais. Le Baron en est revenu bien désabusé. Le premier écrivait à celui-ci : « Mon ami, si, comme je n’en doute pas, vous avez loué une maison à Londres, écrivez-moi bien vite afin que j’emballe ma femme, mes enfants, et que j’aille vous trouver. » L’autre répondait : « Ce pauvre Helvétius, il n’a vu en Angleterre que les persécutions que son livre lui a attirées en France. »

Nous avons diné deux fois chez la chère sœur avec M. de Neufond. La première fois, il fut très-bien ; il but, il rit, il plaisanta, il causa, il joua, il gagna, il fut gai ; la seconde fois, il fut triste, mais triste comme il ne l’est point. Il ne parla point à table ; sorti de table, il se tut ; il alla se placer dans un coin, le dos tourné à la compagnie, la tête droite, fixée vers la porte, le visage enflammé et le regard comme furieux. Entendez-vous quelque chose à cela ? Pourriez-vous deviner à qui il en avait ? Mlle Boileau prétend toujours qu’il est jaloux ; la chère sœur en était même soucieuse ; elle prétend qu’il était attristé de ma bonne humeur.

Voilà minuit qui sonne ; bonsoir, mon amie, bonsoir. Quand est-ce donc qu’à la même heure je vous le dirai de plus près ?

Je suis bien las de dormir si loin de vous toutes. Si cette lettre part demain, vous pourrez bien en recevoir quatre à la fois.



  1. Dans ses Mémoires, Samuel Romilly cite cette anecdote qu’il avait recueillie de la bouche même de Diderot. Il place la scène chez d’Holbach : « Il (Hume) était assis à côté du baron ; on parla de la religion naturelle : « Pour les athées, dit Hume, je ne crois pas qu’il en existe, je n’en ai jamais vu. — Vous avez été un peu malheureux, répondit l’autre, vous voici à table avec dix-sept à la fois. »