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Lettres à Sophie Volland/95

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Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 188-190).


XCIV


Ce 20 octobre 1765.


Il y aura dimanche huit jours que je ne suis sorti du cabinet : l’ouvrage avance ; il est sérieux, il est gai ; il y a des connaissances, des plaisanteries, des méchancetés, de la vérité ; il m’amuse moi-même ; j’en ai pris un goût si vif pour l’étude, l’application et la vie avec moi-même, que je ne suis pas loin du projet de m’y tenir. Tout se compense sans doute en société avec ses amis ; une gaieté plus vive, quelque chose de plus intéressant, de plus varié ; on se communique aux autres ; ils vous tirent hors de vous ; voilà le beau côté. Mais combien de fois l’amour-propre blessé, la délicatesse révoltée, et une infinité d’autres petits dégoûts ! Rien de cela dans la retraite et la solitude. Les voilà tout autour de moi, ceux dont je ne me suis jamais plaint. Oui, chère sœur, j’ai fait presque tout ce que vous me demandez ; j’ai vu l’abbé ; j’ai vu M. Rodier ; l’abbé ne peut être à vous d’un an ; c’est le temps que doit encore durer son éducation ; mais à la vérité c’est au plus. M. Rodier paraît aussi fâché que moi de prolonger à mes dépens la petite pension de cet enfant que j’ai fait à une femme que je n’ai jamais vue, bien par l’opération du Saint-Esprit ; et je vous assure qu’il ne demande pas mieux que de m’en soulager, et qu’il n’y manquera pas. J’ai trouvé toutes sortes de protections auprès de M. Dubucq ; c’est lui dont le sort de mon petit cousin de Cayenne dépend. Quelqu’un de ces jours, je dresserai un placet rempli de mensonges les plus honnêtes et les plus pathétiques, il sera présenté, et je vous chargerai de chercher mon absolution dans Suarès et dans Escobar. Ces gens-là auront apparemment décidé qu’il est permis de faire un petit mal pour un grand bien ; et ma conscience sera tranquille.


À propos, je n’ai plus entendu parler de Lattré[1], ni du plan de Reims, ni de M. Le Gendre. Vous me recommandez, mon amie, le silence avec Vialet. Beau ! vous y êtes bien ! il sait tout, et sa tête a bien fait un autre chemin que la vôtre ! Mes amies, portez-vous bien ; jouissez pleinement du bonheur d’être à côté l’une de l’autre, récompensez-vous du temps perdu, et prenez des arrhes pour l’avenir.

Vous êtes folle, chère sœur, d’être inquiète du projet de prendre une maison. Premièrement, rien n’est plus incertain que ce projet ait lieu ; laissez passer l’hiver ; laissez venir le printemps, la campagne embellie ; après la campagne embellie, la campagne intéressante et utile, et vous verrez comme l’année se passera, et comme la suivante lui ressemblera, et comme la troisième ressemblera aux deux autres. Et quand ce projet s’exécuterait, vous ne connaissez donc ni les enfants, ni les vieillards. La maison de la rue Sainte-Anne s’arrangera : elle sera charmante ; votre mari vous réunira, et maman finira par venir demeurer à côté de vous. Si votre tête voulait bien laisser aux choses, qui n’en iront pas moins leur train, leur cours simple, nécessaire et naturel, sans s’en mêler, elle n’aurait point eu de soucis ; et tout s’arrangerait selon ses souhaits, parce que ses souhaits ne peuvent être que conformes au bien-être de tous. Damilaville est arrivé le col un peu gros encore, mais en train de guérir ; pourvu que la vie de Paris ne s’y oppose, ni femme, ni veilles, ni table, ni vin ! Cela est bien dur. C’est proposer à un homme de mourir cent fois pendant dix ans, pour l’empêcher de mourir une ; c’est le mot d’un petit-maître et d’un grave philosophe, et qui prouve qu’un petit-maître ne dit pas toujours des sottises, ou qu’un grave philosophe peut en dire une.

Je ne l’ai pas encore vu ; il a brûlé Paris, et sa chaise de poste l’a déposé tout de suite à la Briche, où il est depuis mardi, et d’où il ne reviendra que dans le courant de la semaine. Le travail de la journée m’avait donné le soir un appétit dévorant. J’ai voulu souper ; une fois, deux fois, cela m’a bien réussi ; mais la troisième a payé pour toutes. J’ai fait l’indigestion la mieux conditionnée ; avec de l’eau chaude, de la diète, des médecines de maman, on guérit tout ; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présentez-lui mon respect et à Mme et à Mlle de Blacy. Embrassez-vous l’une et l’autre pour moi ; c’est une commission qui ne vous sera pas désagréable et que j’aimerais bien autant faire moi-même. Il y en a une des deux que j’embrasserais bien deux fois. Devinez laquelle ? « Voilà, dira la petite sœur, de ces coquetteries qu’il a sans cesse et que je ne lui passerais pas. — Eh ! madame, de quoi vous mêlez-vous ? Ce n’est peut-être pas vous que je veux embrasser deux fois. Oh ! pour une, il serait sûr que cela me ferait grand plaisir, et parce que quand on embrasse on est tout contre l’embrassée, et que cette fois-ci l’embrassée serait tout contre celle que j’aime. Si ce que je dis là pouvait la dépiter un peu ! Adieu, mon âme ; adieu, mon amie, ma vie, et tout ce qui m’est cher. Dimanche, attendez-vous encore à quelque billet.



  1. Éditeur de gravures (entre autres de l’Almanach iconologique de Gravelot et Cochin) et lui-même graveur de cartes et de plans.