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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient/II/Lettre deuxième

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Lettres à un ami sur l’office divin de l’Église catholique orthodoxe d’Orient (Письма о Богослуженіи Восточной Каѳолической Церкви)
Traduction par le Prince Nicolas Galitzin.
Imprimerie française (p. 76-89).


LETTRE DEUXIÈME.


J’ai commencé par vous esquisser un aperçu général du grand carême, afin que d’un coup-d’œil vous puissiez embrasser cette échelle spirituelle, qui, semblable à celle que Jacob voyageur vit en songe, nous transporte de la terre aux régions du ciel. Maintenant, nous nous arrêterons à quelques-uns de ses échelons ; ils sont occupés par des anges terrestres et des hommes célestes, par les Pères du désert et les docteurs de l’Église, dont les sublimes oraisons nous applanissent l’ascension de cette pente rapide, au sommet de laquelle est notre Pâques, le Seigneur lui-même.

Dans la présente lettre, je m’appliquerai à vous donner quelques détails sur les trois semaines de préparation qui précèdent la Quadragésime. Je recueillerai dans les versets des vêpres, dans les canons des matines et dans le synachsare les beautés les plus édifiantes, celles surtout qui expriment le mieux les élans du cœur vers la Divinité, et la conscience de notre infirmité. Ce sera comme une espèce d’anthologie spirituelle, la couronne de pénitence odoriférante dont parle St. Jérôme.

« Mes frères ! n’imitons pas le pharisien dans sa prière, car celui qui s’élève est abaissé ; humilions-nous devant Dieu et invoquons-le comme le publicain : Seigneur, purifiez-nous de nos péchés. »

C’est par ces humbles paroles que commence la Triode du carême, et pour pendant à ce premier verset du soir, on chante à matines ce troparion touchant :

« Ouvrez-moi les portes de la pénitence, Seigneur, qui donnez la vie ; dès le matin mon esprit soupire après votre saint temple, car le temple corporel dont il est revêtu, est totalement souillé. Purifiez-moi dans votre munificence par l’effet de votre compatissante miséricorde. »

Avant d’aller plus loin, il faut que je vous donne l’explication du mot Triode. On lit dans le Synachsare[1] :

« En ce jour l’Église commence la Triode, ou recueil d’hymnes que plusieurs saints Pères, sous l’inspiration du Saint-Esprit, ont composées et convenablement coordonnées ensemble. Saint Cosme conçut le premier l’idée de la Triode (trois chants) pour honorer dignement la sainte et vivifiante Trinité. Ce grand écrivain composa trois hymnes pour chacun des jours de la passion du Sauveur. Après lui d’autres Pères animés du même zèle, particulièrement Théodose et Joseph Studites, composèrent des cantiques spirituels pour les autres semaines du carême. Ces saints docteurs travaillèrent à résumer en abrégé dans un seul livre (la Triode) tous les bienfaits de Dieu à l’égard des hommes, et les ont exposés dans les termes les plus propres à les bien graver dans la mémoire. De même qu’avant une bataille les chefs d’armée cherchent à exalter le courage des combattants par leurs exhortations et leur exemple, de même les saints Pères nous excitent à nous préparer aux mortifications de l’abstinence pour déraciner jusqu’aux germes de nos passions. La vertu a pour armes la contrition et l’humilité, laquelle est incompatible avec l’orgueil et la vanité ; c’est dans cet esprit que l’Église nous offre la leçon instructive de la parabole du pharisien et du publicain, puisée dans l’Évangile. »

La parabole de l’enfant prodigue, qui est lue le dimanche suivant, inspire au synachsare des réflexions encore plus édifiantes : « Il est des hommes, dont la conscience est chargée d’énormes péchés, qui, après s’être adonnés toute leur vie à leurs passions, sont descendus au dernier degré de perdition, et finissent par se livrer au désespoir (or le désespoir vient de l’orgueil) ; cependant ils sont rebelles à embrasser la vertu et resserrent toujours davantage les liens qui les tiennent attachés au péché ; de sorte qu’ils s’enfoncent toujours de plus en plus dans l’abîme. Cette sorte de pécheurs inspire une grande compassion aux saints Pères. Pour contribuer à leur salut, ils ont placé ici cette parabole significative, qui, en détruisant toute idée de désespoir, dispose le cœur de l’homme à la vertu par le tableau de l’immense miséricorde que Dieu déploie envers les pécheurs. Cette parabole nous démontre en outre qu’il n’est point de péché, quelque grand qu’il puisse être, qui soit plus grand que la miséricorde divine. »

Tous les versets, chantés aux vêpres et aux matines de cette semaine, sont comme des reproches tacites que la conscience adresse à l’âme pour l’émouvoir : en vain se révolte-t-elle orgueilleusement, les lèvres prononcent involontairement ces paroles :

« Hâtez-vous de m’ouvrir vos bras paternels ; j’ai dissipé honteusement ma vie, tandis que j’avais sous mes yeux les inépuisables trésors de vos bienfaits, à mon Sauveur ! Ne rejetez pas maintenant mon cœur réduit à l’indigence, car c’est avec humilité, Seigneur, que je vous crie : j’ai péché contre le ciel et contre vous. »

Pour nous rappeler plus vivement encore notre état de pèlerinage, l’Église, pendant ces trois semaines, nous met dans la bouche la touchante complainte des captifs de Babylone. Ces accents expressifs et les sentiments de tristesse exprimés sur l’absence de la patrie, touchent profondément l’âme. Après chaque verset un alleluia à demi-voix frappe l’oreille, comme un appel angélique dont les sons percent à peine à travers la complainte terrestre.

« Près de fleuves de Babylone nous nous sommes assis, nous avons pleuré en nous ressouvenant de Sion. Aux saules de leurs rivages nous avons suspendu nos harpes, et ceux qui nous avaient emmenés en captivité, nous ont demandé le chant de nos hymnes. Ceux qui nous ont traînés captifs, nous ont dit : Chantez-nous un des cantiques de Sion. — Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? Si je t’oublie jamais, ô Jérusalem, que ma droite s’oublie elle-même ! Que ma langue s’attache à mon palais, si je cesse de me ressouvenir de toi, si je ne me propose toujours Jérusalem, comme premier objet de ma joie ! Souvenez-vous, Seigneur, des enfants d’Édom au jour de Jérusalem, lorsqu’ils s’écriaient : détruisez, détruisez-la jusqu’à ses fondements. Et toi, malheureuse fille de Babylone ! heureux celui qui te rendra les maux que tu nous a faits ! heureux celui qui saisira tes enfants et les brisera contre la pierre ! »

Ce cantique, quand il ne serait considéré que comme une simple complainte arrachée par le souvenir et les regrets, est déjà rempli de force et de sentiment ; il est bien plus sublime encore dans son sens symbolique. Babylone signifie confusion : elle est une image du mélange des innombrables passions et des péchés qui inondent le monde, et qui en circonvenant l’âme inattentive et distraite, la tiennent prisonnière et la subjuguent. Jérusalem, ville de paix, figure l’état d’une âme, recueillie au sein de la distraction et adonnée à Dieu, autrement dit : c’est la paix d’une bonne conscience, que la pénitence a purifiée. Ô mon cher ami ! n’oublions point cette Jérusalem : efforçons-nous de ne la point oublier. L’expression : briser les enfants contre la pierre, peut paraître dure dans son acception littérale, mais elle renferme un sens allégorique d’une haute moralité ; on peut le rendre ainsi : « Heureux celui qui a assez de force pour écraser contre la pierre de la foi les mauvaises pensées et les mauvais désirs dès leur naissance, sans leur donner le temps de croître et de se transformer en méchantes œuvres et en habitudes pernicieuses. »

L’Église nous offre encore un exemple de sa miséricorde par la sollicitude qu’elle témoigne indistinctement aux morts comme aux vivants. Le synachsare du samedi qui précède la semaine du carnaval, s’exprime ainsi : « Les divins Pères ont réglé que ce jour serait consacré à la commémoration de tous les hommes pieux, trépassés depuis le commencement des siècles ; combien ont péri d’une mort accidentelle ou prématurée, en route, sur mer, dans les montagnes, dans les précipices, dans les torrents, dans les avalanches, par la peste, par la faim, par le feu, par la guerre, par le froid et autres genres de mort ; combien de pauvres et de malades ont été privés du chant des psaumes, institué par l’Église. Dans leur charité pour tous les hommes, les saints Pères ont décidé que l’Église universelle prierait pour leurs âmes : le jour de cette commémoration a été fixé au samedi parce que samedi ou sabbat signifie repos ; le dimanche suivant a été consacré à la méditation du second avénement du Christ. »

Aux vêpres de ce samedi des morts, nous voyons déjà se dérouler devant nous le tableau du jugement dernier, représenté par le pinceau plein de vie des prophètes ; on dirait qu’ils parlent de ce qu’ils ont vu :

« La trompette sonnera : les tombeaux seront vides, toute la nature humaine ressuscitera saisie d’épouvante, les livres se dérouleront, les œuvres des hommes seront étalées devant le tribunal inexorable ; toute la vallée retentira d’un épouvantable grincement de désolation, en voyant tous ceux qui ont péché, condamnés par un équitable jugement aux peines éternelles, et versant d’inutiles pleurs. »

Mais voilà qu’à la vue de ce spectacle terrible, la voix de repentir se réveille enfin :

« Malheur à toi, âme ténébreuse ! jusqu’à quand resteras-tu attachée au mal ? jusqu’à quand verseras-tu des larmes de découragement ? Pourquoi ne songes-tu pas à la redoutable heure de la mort ? Comment ne trembles-tu pas d’épouvante à l’idée du dernier jugement ? Quelle réponse donneras-tu à Jésus-Christ ? Tes œuvres t’accusent : tes actions, comme autant de dénonciateurs, sont là pour te convaincre. Toutefois, ô mon âme, il en est temps encore ; cours, hâte-toi, crie avec foi : j’ai péché, Seigneur, j’ai péché devant vous, mais je connais toute l’étendue de votre amour pour les hommes, ô père de miséricorde ; ne me séparez pas de ceux qui sont à votre droite, ô bon pasteur, je vous en supplie par la grandeur de vos miséricordes. »

Théodore Studite, à l’office de matines, adresse la même supplication : « ô Dieu, quand vous viendrez porté sur une multitude d’anges et des milliers de puissances célestes, faites, ô Christ, que moi malheureux, je puisse venir à votre rencontre porté sur les nuées. »

« Quand vous viendrez siéger au lieu que vous aurez choisi dans la vallée de larmes, pour prononcer votre équitable jugement, Seigneur de miséricorde, ne dénoncez pas mes faiblesses secrètes, et ne me confondez pas devant les anges : mais accordez-moi votre grâce, ô mon Dieu, et prenez pitié de moi. »

Les saints Pères ont agi sagement, en livrant à nos méditations le second et terrible avénement du Sauveur, immédiatement après les leçons consolantes renfermées dans les paraboles du publicain et de l’enfant prodigue ; l’amour de Dieu pour les hommes est immense, mais nous ne devons pas en tirer un prétexte pour nous relâcher et nous dire à nous-mêmes : Dieu est bon ; quel que soit l’époque de ma conversion, j’aurai toujours le temps d’accomplir ses commandements. Or, les saints Pères, en montrant la punition réservée aux transgresseurs de la loi, ont cherché à tirer l’homme de son apathie, et à l’exciter au bien, afin qu’il ne s’abuse point sur la miséricorde divine, et qu’il sache bien que le Seigneur est en même temps un juge équitable qui rendra à chacun selon ses œuvres.

Après cette commémoration du jugement dernier, vient la semaine du carnaval ; elle précède immédiatement le carême et doit servir comme de purification et de transition à l’abstinence rigoureuse, pour épargner au corps les inconvénients d’un changement trop brusque dans la nourriture. Les Pères de l’Église pénétraient dans toutes les infirmités humaines ; tout en prenant soin de nos âmes, ils ne négligeaient pas les précautions que nécessite la débilité de notre corps ; c’est pourquoi l’on chante le premier jour de cette semaine : « L’entrée à la divine pénitence est ouverte ; abordons-la avec ferveur, purifions nos corps, renonçons aux aliments et aux passions ; et comme de vrais serviteurs du Christ qui nous convie à son céleste royaume, apportons la dîme de toute l’année au Souverain de tous, pour qu’il nous soit donné de contempler avec amour sa résurrection. » L’abstinence à laquelle l’Église nous appelle, est fortement caractérisée dans les versets suivants qu’on chante le mercredi et le vendredi :

« Ô mon âme, toi qui t’abstiens de nourriture, mais qui ne renonce point à tes passions, c’est en vain que tu te réjouis de ta sobriété ; si elle ne contribue pas à ta conversion, tu ne seras qu’une âme menteuse, en abomination devant Dieu, et tu t’assimileras aux méchants démons ; lesquels ne prennent jamais de nourriture. Garde-toi donc de rendre ton abstinence infructueuse, en persévérant dans le péché : résiste au torrent de tes passions, contemple sans cesse par la pensée le Sauveur crucifié ; crucifie-toi toi-même avec celui qui a souffert pour toi, et crie-lui : Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous viendrez dans votre royaume. »

L’office du grand carême avec les prosternations, commence à dater de ces deux jours de la semaine du carnaval ; au lieu de messe, on dit simplement les heures avec l’office du soir, et on lit deux chapitres des prophéties à sexte et à vêpres : le mercredi, c’est Joël qui nous entretient du jeûne et du jugement dernier, le vendredi, c’est Zacharie qui annonce les promesses de Dieu à Israël, et parle de la purification. Les paroles inspirées de Joël sont surtout remarquables :

« Ainsi dit l’Éternel : Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les jeûnes, dans les larmes, dans les gémissements ; déchirez vos cœurs et non vos vêtements, et retournez au Seigneur votre Dieu parce qu’il est bon et clément, patient, prodigue de miséricordes, ému de notre misère : qui sait s’il ne reviendra pas à vous, s’il n’aura point compassion de vous, s’il ne laissera pas après lui la bénédiction, offrande et sacrifice pour le Seigneur votre Dieu ? Faites retentir la trompette dans Sion, sanctifiez le jeûne, annoncez la guérison. Réunissez le peuple, purifiez-le, choisissez les plus anciens, rassemblez les enfants à la mamelle ; que l’époux sorte de sa couche et l’épouse de son lit nuptial. Que les prêtres et les ministres du Seigneur pleurent sur les degrés de l’autel et qu’ils s’écrient : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à votre peuple ! »

L’autre prophétie sur le jugement dernier est plus solennelle encore par l’éclat des images :

« Ainsi dit le Seigneur : Que les nations s’élèvent et montent dans la vallée de Josaphat, car j’y serai assis pour juger toutes les nations qui viendront de toutes parts. Préparez la faucille, car la vendange est mûre ; entrez dans le pressoir, le pressoir est plein : les cuves regorgent, parce que leur malice est montée à son comble. Peuples, accourez dans la vallée du carnage, car le jour du Seigneur est proche dans la vallée du carnage. Le soleil et la lune seront obscurcis et les étoiles retireront leur lumière. Et le Seigneur rugira de Sion, et sa voix retentira du milieu de Jérusalem : le ciel et la terre seront ébranlés. »

Considérez maintenant avec quel amour l’Église fait un appel à ses élus, pendant le samedi consacré à leur commémoration :

« Venez tous les fidèles, entonnons les cantiques en l’honneur des Pères révérés de l’Église : Antoine le Supérieur, Euthyme le Lumineux, à chacun et à tous ensemble ; parcourant en idée toute leur vie terrestre, comme un autre délectable paradis, écrions-nous : voilà les arbres que notre Dieu a plantés ; ils ont fleuri, ils ont produit à Jésus-Christ des fruits de vie incorruptible pour alimenter nos âmes. » — « Réjouis-toi, Égypte fidèle, réjouis-toi, Libye sainte, réjouis-toi, Thébaïde élue ! réjouissez-vous, chaque lieu, chaque ville, chaque contrée, qui avez nourri ces citoyens du royaume des cieux, qui les avez vus croître dans la continence et dans les macérations, qui en avez fait des hommes agréables à Dieu ; ils ont paru comme les lumières de nos âmes, ils ont brillé d’un éclat spirituel dans toutes les extrémités de la terre par l’auréole de leurs miracles et l’éclat de leurs actions. »

De ce nouvel et mystique Éden, planté par les Pères du désert, l’Église, par des cantiques élevés, passe subitement au paradis perdu ; au jour qui précède le grand carême, elle rappelle ainsi la déplorable intempérance d’Adam :

« Seigneur mon Créateur, qui m’avez tiré de la poussière, qui m’avez animé de l’esprit de vie, qui aviez daigné me donner empire sur toutes les choses visibles de la terre dans la société des anges ; le démon tentateur, au moyen du serpent, m’a séduit par le manger, et m’a privé de la gloire divine, en me livrant à la mort qui doit me faire redescendre dans la terre ; arrachez-moi de là, Seigneur miséricordieux ! »

« Seigneur ! cédant aux conseils de l’ennemi, j’ai transgressé votre commandement divin, je me suis dépouillé, malheureux que je suis, du vêtement d’innocence, que Dieu m’avait donné, et je me suis revêtu de feuilles de figuier et d’habits de peaux ; j’ai été condamné à manger un pain de labeur et la terre maudite a été destinée à me produire des ronces et des épines ; mais vous, qui dans les derniers temps avez pris chair d’une vierge, rappelez-moi à vous et réintégrez-moi dans le paradis. »

Écoutez maintenant comment Adam pleure amèrement à la vue du paradis perdu :

« Ô prairie bienheureuse ! jardin planté de la main de Dieu ! splendeurs du paradis ! que vos feuilles, comme autant d’yeux, répandent aujourd’hui des larmes sur moi, dépouillé de tout, et désormais étranger à la gloire de Dieu ! »

« Déplore, ô paradis, ton maître réduit à la misère ; par le bruit de ton feuillage intercède auprès du Créateur pour qu’il ne ferme pas ton entrée à l’homme déchu. »

Dans le synachsare de ce dimanche, les saints Pères, pour l’édification des fidèles, s’étendent sur la chute d’Adam ; deux grandes lumières de l’Église, saint Grégoire le Théologue et saint Jean Chrysostome, par leurs commentaires profonds, répandent une lumière spirituelle sur le déplorable changement survenu dans notre existence primitive :

« Adam fut créé entre l’incorruptibilité et la corruptibilité, afin de recevoir ce qu’il choisirait librement lui-même. Dieu aurait pu le créer sans péché, mais il fallait que l’homme accomplît l’œuvre d’un choix libre, c’est pour cela qu’une loi lui fut donnée, qui lui permettait de goûter toutes les plantes hormis une seule, et lui défendait de toucher au fruit de l’arbre de la science du bien et du mal. Peut-être cela signifiait-il : qu’il est permis de puiser la connaissance de la puissance divine dans les œuvres créées, mais qu’il est défendu de sonder la nature même de Dieu. » C’est aussi le raisonnement philosophique que fait saint Grégoire le Théologue : « Dieu commanda à Adam de s’élever par l’esprit à la nature divine, considérée dans ses œuvres extérieures, mais non pas de sonder ce que Dieu est intérieurement par son essence, ni en quoi il réside, ni comment il a tout créé de rien. Adam, négligeant le reste, a porté toute sa curiosité sur l’essence de Dieu ; il s’est efforcé de parvenir à une connaissance entière de la nature divine ; imparfait comme il l’était, simple et enfant, il succomba à la tentation ; Satan, par le moyen d’Ève, lui inspira l’idée chimérique de devenir lui-même Dieu. » Le savant et divin Chrysostome ajoute, que cet arbre avait en quelque sorte une vertu double : il admet le paradis sur terre, mais il pense qu’il était spirituel et sensuel à la fois, tel qu’était Adam lui-même, et que l’un et l’autre se trouvaient placés entre la corruptibilité et l’incorruptibilité. De cette manière il demeure fidèle au sens de l’Écriture, tout en s’écartant de la lettre.

Avant de clore l’office de ces trois semaines de préparation, l’Église appelle encore une fois ses fidèles enfants au combat : « La carrière des vertus est ouverte ! Que ceux qui veulent souffrir entrent, après s’être ceint les reins des austérités du jeûne, car ceux qui souffriront pour la loi, recevront la couronne de justice. Revêtons-nous de l’armure complète de la croix, et combattons l’ennemi avec la foi pour inébranlable rempart, la prière pour bouclier, l’aumône pour casque, le jeûne au lieu de glaive, pour extirper du cœur toute malice. Celui qui se comportera ainsi, recevra au jour du jugement la véritable couronne des mains du souverain maître, Jésus-Christ. »

  1. Synachsare (Синаксаръ). c.-à.-d. précis ou commentaire de la vie des saints.